Le 07 décembre 2009
Le fanjakan’Ijoelina restera dans notre histoire, ayant déjà fait oublier le fanjakan’Ibaroa, qui est synonyme dans la culture commune d’anarchie, d’injustice et de mauvaise gouvernance. Le
fanjakan’Ijoelina a fait mieux et nous entraîne dans une véritable cata. Non pas une simple catastrophe, mais une cata à la vitesse supérieure. Nous sommes, il est vrai, au creux de la vague,
mais c’est un creux qui continue à se creuser et dont personne n’ose prévoir la profondeur finale.
Les meilleurs analystes ont déjà compté 280.000 emplois perdus. Et qui dit en ce cas perdu veut dire que l’on ne pourra les retrouver. Ces analystes prévoient que ce nombre va encore augmenter.
Ils pensent que l’euro devrait être valorisé à 3.300 ariary. Si l’ariary a repris un peu du poil de la bête – l’euro est à 2.900 ariary en ce moment – cela tient aux excellents techniciens de la
Banque Centrale qui, jouant avec les devises de la Banque, lui maintiennent ce taux. Et s’ils ont des masses de devises avec lesquels jouer, c’est grâce à Ravalomanana qui n’a pas endetté le
pays. La Transition peut dire : « Merci, Ravalo ! »
Le seul vrai succès de la Transition réside dans la création d’emplois complémentaires dans le racket. L’explosion du nombre des racketteurs de la Hat inquiète au plus au point les diplomates
amis de Madagascar.
Il ne faut pas se laisser abuser. Les organismes financiers internationaux débloquent bien quelques crédits de temps à autre. C’est ainsi que la route du Nord-Ouest devrait être finie à un
horizon proche, grâce à quelques dizaines de millions de dollars. Si le crédit prévu a finalement été débloqué, cela tient aux excellentes relations que les techniciens malgaches avaient établies
avec leurs partenaires étrangers. Ne pas le faire aurait conduit à la détérioration des travaux préliminaires déjà effectués et aurait donc entraîné de nouvelles dépenses.
Ce n’est que peu de choses et l’arbre ne doit pas donner l’impression d’une forêt. La plupart des projets aux financements déjà préparés pour 2009 n’ont pas été mis en œuvre. Il en est ainsi, par
exemple, des investissements d’une société thaïlandaise, l’équivalent pour la Thaïlande de Total pour la France. Celle-ci avait provisionné presque un milliard de dollars pour 2009. Rien n’a été
engagé et l’on ne peut savoir si cet argent qui dort ne va pas partir vers d’autres cieux moins orageux et tourmentés. Une visite récente de ces investisseurs les a laissés de marbre.
A la différence des Hâtifs, il ne faut pas croire non plus que la bienveillance américaine la mènera à ne rien décider pour l’Agoa en l’absence de concessions radzouëliennes. Toutes les bonnes
choses ont une fin, dit-on.
*
Comment la ville réagit-elle ? Et qu’en pense-t-on en ville ?
Face à la perte des emplois et donc des salaires, il y a deux solutions. La première est celle que les théoriciens anarchistes autrefois appelaient la « reprise individuelle », autrement dit
cambriolages, vols et banditisme de toutes sortes. La seconde est de créer un petit commerce dans l’informel et l’illégal. C’est, me semble-t-il, la solution majoritairement encore préférée. Or,
pour commercer, la meilleure place est celle des façades sur les rues les plus fréquentées. Les trottoirs sont donc envahis et occupés comme à Behoririka et Soarano où une bonne partie de la voie
roulante est occupée au grand dam des automobilistes et des transports en commun. Devant la volonté de la Commune de « remettre de l’ordre », les nouveaux commerçants ont manifesté et brandi des
pancartes jusqu’à des heurts violents avec les ordonnateurs. Serait-ce un début de guérilla urbaine ?
La vie en ville inspire à Vanf un tableau exaspéré que j’essaie de traduire : « La majorité populaire d’Antananarivo n’a pas été maudite pour respirer des odeurs de putréfaction, maudite pour
être barbouillée d’excréments, maudite pour acheter de la nourriture au milieu des ordures ». On en comprend tout le sens, quand on sait que la culture malgache oppose le manitra, le parfumé qui
est lié au Ciel (lanitra), au maimbo, le puant de l’urine, des excréments et des corps en décomposition qui est lié au monde souterrain et à la mort… Tout le sens quand on sait le soin apporté à
la nourriture qui, touchant seulement la terre, était déjà synonyme de mort.
Pour ce qu’on pense de la situation la plus générale, je ne reprendrai qu’une opinion majoritaire : « Je crois, ai-je entendu dire, que Tana a eu cette fois sa dose de TGV, car les gens
commencent à lui tourner le dos et la population se rebelle contre ses agissements. A mon avis, je crois que l’ère Radzouëlienne en est presque à sa fin. Et j’imagine que sa chute sera terrible,
car comme il a pris le pouvoir dans les rues, ce sera également dans les rues qu’il lui sera repris. Ceux qui l’ont poussé à sa place actuelle seront également ceux qui le destitueront demain ».
Ou encore ceci : « Je crois que la santé mentale de ce Monsieur [Il s’agit de Rajoelina] est fortement atteinte et que sa vue est en baisse, voire même qu’il devient aveugle, sinon il ne dirai
pas de telles idioties. Faut pas prendre ces paroles au sérieux. Ce n’est que du délire pur et simple ! »
Dans les campagnes, les feux de brousse ont repris ces derniers mois. A l’époque de la Ire République, nos savants anthropologues de l’Orstom – qui se cache aujourd’hui sous le nom sans
connotation d’Ird ou Institut de Recherche pour le Développement – en avaient fourni des explications : ou c’était une horrible technique ancestrale pour aider à la repousse de l’herbe pour leurs
zébus avec le retour des pluies, ou c’était un acte de mécontentement à l’égard du gouvernement. Ils n’étaient pas très futés. En fait, comme on a pu le constater sur le dernier demi-siècle, les
feux de brousse ou doro tanety sont une manifestation d’indépendance des incendiaires dans une époque où l’autorité de l’Etat n’est pas reconnue. S’il y avait beaucoup de doro tanety pendant les
deux premières Républiques, ils avaient, du moins sur les hautes terres, quasiment disparu depuis presque dix ans. Or qu’ai-je vu ? Dans le ventre même de l’Imerina, les pentes qui montent vers
le sommet d’Andohalambo qui domine Ambohijanaka, un peu au sud d’Iavoloha à l’est de la Nationale 7, ont été complètement brûlées. Or, je n’ai jamais vu de zébus paître sur ces pentes. Et c’est
une région où il n’y a plus de grands troupeaux de zébus depuis fort longtemps. L’autorité de Ravalomanana était reconnue, mais elle a disparu et aucune nouvelle autorité n’a réussi à s’imposer à
ce cher vahoaka qu’aime tant invoquer la Transition Hâtive.
On invoquait autrefois – on invoque encore aujourd’hui – les Vazimba, parce que l’on se souvenait de leur bonne gouvernance et du bien qu’ils avaient apporté à leurs sujets. On les invoquait
parce qu’ils pouvaient toujours donner des bénédictions et contribuer, à partir de l’au-delà, à satisfaire les demandes des descendants de leurs sujets, lesquels continuaient à former leur
peuple. Il est certain que, demain, personne n’invoquera l’esprit de Rajoelina. Il est certain qu’il ne deviendra pas Vazimba, mais entrera au musée Grévin des calamités nationales.
*
Depuis janvier, tout le monde était accroché aux différents médias à la recherche de l’information. Aujourd’hui autour de moi, et tout aussi bien moi, cette addiction est comme guérie : beaucoup
ne courent plus dans cette quête. Si la saison des orages est bien arrivée et même s’il pleut des cordes, c’est la saison sèche pour l’information. Que dis-je ? C’est une véritable sècheresse
accompagnée de famines. Cela nous laisse le temps pour penser à ce qui, en l’absence d’un gouvernement consensuel et inclusif, assure la permanence de la Transition. J’y verrais comme une sorte
de marmite tripode à l’image des marmites en chloritoschiste (vatodidy) ou en céramique des hautes terres de l’époque vazimba : la désinformation par le mensonge, la personnalité du gamin soutenu
par les mutins et le pouvoir clérical avec son tank intellectuel.
La désinformation a sévi depuis les tout débuts du mouvement. L’entreprise fut bien organisée, puisqu’elle embaucha en ce début d’année des jeunes de l’ancienne mouvance Arema qui quittèrent
leurs emplois pour se consacrer à ce travail. A titre d’exemple, on peut rappeler qu’Internet servait à diffuser un texte, mal écrit en français, qui dénonçait mensongèrement la gouvernance de
Ravalomanana et qui se présentait comme étant la copie d’un article de Wikipedia. Ce texte devait convaincre les convaincus qui ne pensèrent même pas à aller directement consulter l’encyclopédie
de la toile, alors qu’il leur aurait suffi de composer l’adresse internet qui leur était fournie comme la source. Le mensonge fit donc son travail et refuse toujours d’admettre qu’il y eut un
coup d’Etat. La passion aveugle la raison.
Dans cette entreprise, les réseaux accessoires françafricains des toujours mécontents et toujours revanchards furent mobilisés. Les médias français furent donc mis au service du mouvement «
démocratique » de la Place du 13 mai et, dès lors, eurent des consignes qui leur conseillaient fermement de s’opposer à Ravalomanana. On sait le rôle qu’y jouèrent les jésuites du parti français
avec leur Docteur en sciences politiques – lequel avait été expulsé à la satisfaction de beaucoup dans l’Eglise – aussi bien que le père Pedro qui est heureux de développer son audience en dehors
de Madagascar et d’être le seul recours des victimes des puissances d’argent. Ces consignes pour la presse sont toujours valables. Une action de sensibilisation menée en France même n’a trouvé
aucun écho. En dehors d’un texte de Jean Bothorel paru dans Le Monde le 26 juin, c’est un blaque ahoute total. Cette action avait tenté de contacter l’incontournable Bourgi. La mafia
libano-françafricaine a aussitôt réagi en faisant, par le biais des Affaires Etrangères, menacer de sanctions un diplomate malgache !
Le deuxième pilier, c’est évidemment le petit DJ. Les fomenteurs du coup d’Etat, qui avaient bien prévu les réactions de Ravalomanana à l’intervioue de Ratsiraka diffusée sur TV Viva en décembre
2008, savaient très bien que le gamin n’avait aucune envergure et pensaient qu’il libérerait vite la scène et deviendrait l’un des martyrs de la démocratie. Mais Ravalomanana refusa de faire ce
mauvais boulot, fidèle en cela à la tradition établie par l’un de ses ancêtres, Andriantompokoindrindra, qui avait légué le pouvoir à son cadet pour ne pas avoir un jour à faire couler le sang.
C’était encore une tradition très vivante il y a un cinquantaine d’années au moment de l’Indépendance, quand certains de ses descendants refusèrent des postes ministériels pour cette raison.
Il n’avait pas l’envergure d’un chef d’Etat et ne l’a toujours pas. Il sait qu’il est soutenu par les capsates mutinés qui s’accordent seza et confortables indemnités et dont on comprend bien
qu’ils ne veuillent pas se retirer. Il sait qu’il est soutenu par la toujours puissance tutélaire, qui voudrait tant sauver le processus de développement qu’elle a mis en place, mais dont on se
demande comment elle ne réussit pas à obtenir de son gamin qu’il accepte de remettre en route un véritable Etat et une machine économique qui est en train de sombrer. Sauf à penser que les
tireurs de ficelle souhaiteraient retrouver le statu quo ante de l’époque coloniale et attendraient que le creux de la vague soit au plus bas des plus bas pour que des groupes françafricains
puissent racheter pour une bouchée de pain les entreprises que des Malgaches avaient réussi à établir.
On parle de Commission Vérité et Réconciliation, comme cela fut fait ailleurs. Le processus semble mort-né. Rajoelina, soutenus par les déclarations publiques des mutins promus, bloque toute
évolution. Il craint d’avoir à répondre à des questions qui fâchent. Et d’abord, celle des responsabilités dans la tuerie d’Ambohitsorohitra. Ses souteneurs mutins, qui ont compris que l’on ne
pouvait masquer leur coup d’Etat en simple manifestation démocratique, en craignent tout autant. Madagascar étant devenue une vraie puissance africaine, doit-on penser à un avenir guinéen ? Le
sort de Moussa Camara serait-il celui de Rajoelina ? Châtaignier l’enverra-t-il se faire soigner au Val de Grâce ? Sans compter ceux de ses proches et autres gardes du corps qui seraient promus
dans un monde meilleur.
Le troisième pilier est celui du pouvoir clérical qui lui aussi bloque toute évolution. Il faut se souvenir que les missionnaires étrangers sont toujours considérés par le vahoaka comme des
envoyés de ce que l’on continue d’appeler le Fanjakana. Les hiérarchies catholique et protestante bénéficient d’un même statut. Il était perçu comme regrettable la division en confessions
différentes qui avait fracturé le peuple depuis Ranavalona ii. Le mouvement œcuménique avait remédié à cette situation. Qu’en est-il aujourd’hui ?
Il n’y a pas non plus à attendre un grand effort des protestants réformés. La semaine dernière, l’Académie avait offert l’hospitalité à une conférence que faisait une dame, professeure de
théologie, venue enseigner à la Faculté d’Ambatonankanga. Elle parla fort bien de Calvin devant un auditoire nombreux de pasteurs et de fidèles de la Fjkm. On l’interrogea sur le capitalisme que
Calvin aurait justifié. Elle rappela qu’il avait défini l’esprit du capitalisme et qu’il ne fallait pas le confondre avec Max Weber. Mais dans l’assemblée, aucun de ces prétendus réformés n’osa
parler de la situation actuelle et de la cata économique que connaissait le pays. Il y avait pourtant là des notables Hâtifs. Tous étaient béats d’admiration devant la missionnaire, mais
apparemment ne vivaient pas ici et maintenant, mais dans un monde tout à fait virtuel.
Pour remettre l’œcuménisme en marche, les Eglises auraient bien besoin d’une Commission Vérité et Réconciliation interne où l’on aimerait voir chacun se confesser et démissionner de ses
fonctions. Comme je fais encore confiance aux institutions de l’Eglise de Jésus-Christ à Madagascar, les mandats étant électifs et limités dans le temps, je pense que l’Eglise trouverait des
responsables mieux ancrés dans leur temps. Quant aux catholiques, Mgr Omar ne démissionnera pas. Pour qu’une personne de qualité qui ne soit pas engagée dans les conflits claniques et tribaux
préside à la réconciliation, il y faudrait, c’est sûr, une décision romaine. Pourrait-on l’espérer ? On souhaiterait qu’une telle personne de qualité enseigne à son entourage l’amour du prochain,
même protestant, et qu’il interdise à ses ouailles proches à soutane leurs propos sur la « bâtardise » de tel ou tel que l’on entend à l’épiscopat.
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Les Malgaches aiment bien se distinguer (miavaka) des autres peuples. Le fanjakan’Ijoelina en semble bien l’illustration. Poursuite de la démolition de l’outil économique après la démolition
brutale par les pillages et incendies, un Etat paralysé et en voie de disparition, des menaces de mort téléphoniques adressées, pour lui-même et sa famille, à quiconque de qualité serait appelé à
des fonctions dans une optique consensuelle, des Eglises plâtrées dans un monde virtuel quand elles ne sont pas empêtrées dans leurs mensonges, Madagascar ne s’achemine-t-elle pas vers ce qui
pourrait être le premier Etat anarchiste du monde dans lequel la notion de crime aurait été abolie ? Nous serions enfin les tout premiers. Ce serait alors que le Fanjakan’Ijoelina serait inscrit
dans l’histoire mondiale pour notre plus grande honte.
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