Qui a dressé les barrages ? Pourquoi ? Nous allons tâcher d'en apprendre davantage.
Le 30 novembre 2009
Un petit jeune qui, à ce que je crois, n’est pas jésuite, vient de publier un article d’actualité sur Madagascar dans Etudes, la fameuse revue des jésuites. L’article condamne le parpaillot Ravalomanana et, malgré quelques bonnes et honnêtes notations, donne dans la critique sans réserve. A repenser à ce que fut le rôle des jésuites dans la conquête de la Grande Île, je n’y vois que la manifestation d’une solide tradition qui ne saurait se remettre en cause.
L’on se souvient que la hiérarchie catholique à la Réunion avait appelé à la conquête dans les années 1870, comme le rappelle la lecture des Missions Catholiques. L’on se souvient du rôle des jésuites dans la lutte contre le protestantisme et contre la maçonnerie au 19e siècle. L’on n’oubliera pas tous les travaux qui permirent une meilleure connaissance du pays, que ce soit le Tantara ny Andriana du père Callet, qui ne fut pas unanimement apprécié de ses confrères, les dictionnaires du père Webber – l’un des meilleurs ouvrages en la matière avec celui du révérend Richardson –, le dictionnaire des pères Abinal et Malzac, qui fut l’ouvrage le plus imprimé et le plus utilisé durant la période coloniale, et différents travaux comme celui du père Abinal sur « l’astrologie malgache ».
Il faut aussi comprendre que ces ouvrages ont été des instruments pour faire la conquête des esprits et parfaire la conquête politique et territoriale : au détour des textes ou dans les définitions des dictionnaires, ces ouvrages comportaient souvent des jugements de valeur culturels. Je voudrais m’attarder un moment sur l’un de ces ouvrages qui fut utilisé dans l’enseignement catholique et qui, sous prétexte de faire connaître l’histoire de Madagascar, avait pour but de faire entrer dans les cerveaux malgaches ce que la colonisation voulait qu’ils assimilent définitivement. Du moins était-ce le cas de ceux qui fréquentaient les écoles catholiques et qui étaient les plus nombreux. En 1900, un rapport officiel sur l’enseignement indique qu’il y avait 99.262 élèves dans les écoles catholiques pour 96.252 dans les écoles protestantes et 19.595 dans l’enseignement officiel.
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C’est dès le début de la colonisation que les pères Cadet et Thomas publièrent leur Histoire abrégée de Madagascar (Paris, Ch. Poussielgue éditeur, 1901, 40 p. Deuxième édition), à laquelle le père Thomas avait adjoint 88 pages d’une Géographie de Madagascar utilisant, pour des lectures, des travaux et textes des pères Roblet, Piolet, Colin et Suau.
Dès la page de titre, les deux pères posent le point de vue catholique sur la raison d’être de la colonisation de Madagascar. Elle s’intègre dans la Gesta Dei per Francos. On se retrouve à l’époque de Charlemagne partant à la conquête de la Germanie païenne avec ses profanations des lieux sacrés de la religion germanique et à la glorification de la violence. Plus bas mais toujours sur la couverture, les Francs ont fait à la place à la France et, non à sa mission, mais à son Rêve.
« Et demain de la France accomplissant le Rêve
« Vous marcherez au pas des grandes nations ».
Rien n’est précisé de ce qu’étaient les « grandes nations », mais l’on peut sans crainte de se tromper poser que le modèle se trouvait dans ce qu’étaient les nations chrétiennes européennes incarnant la Civilisation à initiale majuscule. Ce dont on nous assure, c’est que Madagascar devra « marcher au pas ». La référence est sans conteste celle de l’armée et de sa discipline sanctionnée, comme nous le verrons, par le droit canon.
Ni le latin ni la français n’avaient été traduits. Il n’est est pas de même du texte du manuel qui, avec art, présente texte français et texte malgache sur deux colonnes, le français à la marge et le malgache sur l’autre côté. Je ne vois comment le dire autrement, car je me vois mal identifier le français à la gauche et le malgache à la droite. Le malgache était indispensable, car il fallait que le message soit bien compris et passe intégralement. Il s’ancrait d’autant mieux dans les esprits qu’à l’époque, les leçons d’histoire étaient souvent apprises par cœur !
Cadet et Thomas n’étaient sans doute pas des historiens. Ils retiennent les erreurs faites à l’époque, d’autant plus facilement qu’elles minimisent ou péjorent les Malgaches et leur passé. Ceux-ci n’auraient pas eu de nom pour désigner la Grande Île et l’auraient, par erreur, reçu de Marco Polo. On sait depuis que le nom a été attesté dès l’Antiquité. Au 19e siècle, on savait bien que c’était une île et, dans la titulature de Ranavalona ire, on disait Anivon’ny Riaka « Au Centre des Mers ». Pour les deux auteurs, au niveau des populations régionales, « chaque groupe ne connaissait que son territoire et ne voyait guère au delà ».
Autre modèle européen de présentation que l’on trouve dans toutes les notes destinées aux touristes aujourd’hui tant pour Madagascar que pour la Polynésie. Le pays, écrivent-ils, était connu des « Arabes … Egyptiens, Indiens, Malais, Chinois même », mais il fut « découvert » par les Portugais. Pour le peuplement, « Rien de bien certain, et le champ est libre aux conjectures ». Après les Vazimba, « peuplade dont on ignore l’origine », les Hovas, « suite à un naufrage », seraient arrivés après les Arabes « dont la première immigration est fixée communément à la fin du 7e siècle ». On voit comment la date fut fixée : sur leurs chevaux, les Arabes arrivent à Poitiers en 732, avec leurs bateaux, ils avaient donc pu arriver avant à Madagascar, car les « sauvages crus » – comme disent les Chinois pour les distinguer des « sauvages cuits » déjà en partie sinisés ou hanisés – ne pouvaient pas leur opposer une résistance aussi forte que les troupes de Charles Martel. Le seul inconvénient de cette datation, vient du fait qu’il n’y avait pas à l’époque de vraie marine arabe et qu’ils ne s’établirent sur la côte est de l’Afrique et en Insulinde qu’au 13e siècle. Plus proche de nous, la tradition orale est soupçonnée. Avant Rafohy d’Imerimanjaka, il y aurait une dizaine « d’ancêtres plus ou moins authentiques ».
Les bons pères, comme on dit, posent aussi pour tous leurs élèves les mots du discours colonial par lesquels ils décrivaient la société malgache : « peuplades », « tribus », « roitelets ». Ils ne furent pas les seuls, puisque Jean-Paul Sartre utilisa le mot roitelet pour désigner l’empereur du Japon.
L’histoire de Madagascar serait celle d’une suite d’échecs. Seul Andrianampoinimerina échappe à un tel jugement, malgré les assassinats des membres de sa famille. Echec d’Andriamasinavalona qui divisa le royaume qu’il avait constitué. De Radama ier, on retiendra ses mauvais traitements à l’égard des Français. Et de Ranavalona ire, « que c’est la barbarie qui monte sur le trône ». Echec de Rainilaiarivony : « Rainilaiarivony aurait pu, en vivant en bonne intelligence avec la France, travailler avec succès à la prospérité de son pays et ouvrir pour Madagascar une ère de paix et de progrès ». Un siècle plus tard, on entend les propos analogues d’un bureaucrate de la diplomatie à propos du refus de Ravalomanana d’accepter Le Lidec comme ambassadeur : « Paradoxalement, s’il [Le Lidec] était resté sur place et que le président [Ravalomanana] avait écouté ses conseils, ce dernier serait peut-être encore au pouvoir ». Il faut reconnaître ses maîtres et les sous-maîtres.
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Cette « Histoire de Madagascar » n’est vraiment pas malgache. Par contre, elle est bien française et catholique. Cadet et Thomas rappellent tout ce que la France avait tenté et où elle avait échoué, mais en occultant les erreurs et brutalités coloniales – comme les appela Augagneur parlant de Gallieni –, ils évitent que les élèves sous-doués ne comprennent qu’il s’agissait d’échecs. Au 17e siècle à Fort-Dauphin, le mauvais protestant Pronis ne réussit rien, à la différence du bon catholique Flacourt qui obtint la soumission de trois cents villages. Au nombre de ceux-ci, sans doute faut-il compter plus de deux cents villages qui furent attaqués, pillés, brûlés, leurs cultures saccagées et, quand ils n’avaient pas fui, leurs habitants exterminés, femmes et enfants compris ! Belle exemple de réussite et d’allégeance au roi de France ! Le massacre des Français par les Antanosy est situé au moment de la messe de minuit 1872, alors qu’il eut lieu le 27 août 1674. Sans doute nos auteurs voulaient-ils en faire des martyrs, alors que les Français laissaient un pays dévasté.
Les bons pères font feu de tout bois. Au 18e siècle, « le plus célèbre représentant de la France fut le comte hongrois Maurice Benyowski, mort en 1786 ». Rien n’est dit de la félonie de ce comte qui trahit sa parole donnée au roi de France, ni du commando français qui l’exécuta. Mais sont nommés beaucoup de Français – de Lastelle, Laborde, Lambert, Milhet-Fontarabie, le comte de Louvières, le commandant Le Timbre , l’amiral Pierre, etc. – dont la connaissance était sans doute une impérieuse nécessité pour les jeunes élèves, notamment pour comprendre les noms des rues dans lesquelles ils allaient dorénavant se déplacer.
Les relations franco-malgaches sont bien campées. Les Malgaches accumulent vexations, violations de traité, insolence et injures à l’égard de la France, alors que celle-ci fit longtemps preuve de beaucoup de patience, d’esprit de conciliation et d’une excessive mansuétude. Vint le temps où il fallait « châtier » et « venger l’injure ». Ce fut l’œuvre de l’énergique Gallieni. Le constat des bons pères est un morceau d’anthologie : « Les Malgaches n’ont pas à se plaindre et, dans l’ensemble, ne se plaignent pas d’être passés sous la domination de la France. […] Ils peuvent se dire que la France a plus fait pour eux pendant trois ou quatre ans que la monarchie hova pendant trois siècles ». Reste à relever le niveau religieux et moral du peuple, mais « la vraie religion est le principal facteur de la civilisation des peuples ».
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Gesta Dei per Francos ? C’est pour cela qu’il faut soutenir Rajoelina. Comme le soutient un obscur Giovannoni sans doute dégotté dans les réseaux jésuites, le gamin « est l’homme que Dieu a choisi pour protéger Madagascar ». C’est pour cela que des jésuites bien en cour dans la congrégation, bien en cour aussi dans les médias, continuent à combattre la culture malgache. Rien ne sera possible, tant qu’elle n’aura pas reconnu sa défaite. Ils veulent continuer à nous « cuire », mais en demandant à leurs mutins d’apporter le bois à brûler et de surveiller la marmite. Hier, les armes étaient tenues par des étrangers, aujourd’hui elles le sont par des compatriotes, mais viennent toujours de l’étranger. C’était le rêve de Gabriel Ferrand qui, en résidence à Mananjary en 1891, voulait monter une milice malgache pour aider à l’inévitable conquête. Serait-ce un rêve qui se réalise ?
Et aujourd’hui avec une France persistant dans son Rêve, les Malgaches marchent au pas des nations toujours à soumettre. Fallait-il le dire ? J’ai hésité à le faire en me souvenant de feu le père Adolphe Razafintsalama, qui œuvra tant pour l’œcuménisme et pour la science, et de quelques autres que je préfère ne pas nommer ici. Si l’on suit la sagesse ancestrale, il fallait le faire :
Loza enti-mody
Ny rariny tsy ambara havana
Qui aux siens ne révèle la vérité
A la maison rapporte un malheur
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