25 mars 2009 / Le blog de Fijery

Publié le par Ny Marina

Lettre à Marc Ravalomanana

 « Monsieur le Président (1),

Je vous fais une lettre

Que vous lirez peut-être

Si vous avez le temps» (Boris Vian).


Je n’ai pas eu l’occasion de vous fréquenter et de faire partie de vos différents cercles : ni Tiko Boy, ni TIM, ni Représentant résident du FMI ou ambassadeur de l’Union européenne, ni originaire d’Imerinkasinina, ni membre du bureau FJKM, ni dadarabe… Je n’en ai jamais été malheureux, car être un courtisan n’a jamais été dans ma vocation, ni dans mes ambitions. Vous connaissant despotique et me sachant incapable de garder ma langue (ou ma plume) dans ma poche, je suis convaincu que nous n’aurions jamais pu nous entendre. Je n’aurais donc jamais pu être votre conseiller, car je n’aurais jamais supporté d’être le conseiller de quelqu’un qui n’en fait qu’à sa tête. Ainsi, je suis convaincu que je n’ai rien perdu à ne pas vous fréquenter. Par contre, j’ai la prétention de penser, modestie mise à part (mais pas inexistante…) que vous auriez pu y gagner, du moins, si vous m’aviez prêté une oreille attentive..


LE PASSÉ LOINTAIN…


Déjà, je vous aurais dit, durant le premier bimestre 2002, de ne pas céder aux appels de ces sirènes juridiques comme Norbert Lala Ratsirahonana ou Jacques Sylla, et je vous aurai averti que ces gens avaient une histoire personnelle de girouettes politiques, et vous trahiraient un jour, vous aussi. Je vous aurais donc conseillé de ne pas vous fourvoyer dans un processus insurrectionnel et d’aller au second tour prévu par la HCC. Ainsi, vous n’auriez pas prêté le flanc à des critiques fort fondées. Vous avez été auteur d’un coup d’état, vous n’avez aucune crédibilité à vous plaindre d’en être victime aujourd’hui. Ny vola azo amin’ny makarakara dia very amin’ny kilaodaoka : l’argent qu’on acquiert de manière peu claire se perd de manière confuse. Il en est de même du pouvoir.


Je vous aurai conseillé, depuis 2002, de procéder à un alignement de vos discours et de vos actes. Vos principes étaient brillants et séduisants. Fahamarinana sy fahamasinana (intégrité et sacralité), bonne gouvernance, démocratie, prise de responsabilité, rigueur dans la gestion des finances publiques, lutte contre la corruption, piété (voire dévotion). Hélas, on ne retient maintenant de vos actes que votre mégalomanie qui vous a fait acheter un avion de 60 millions de dollars ; la confusion entre votre business propre et les affaires de l’état ; et surtout, vos histoires de bouc et d’amulettes. Cela fait désordre, pour un Vice-Président de la FJKM.


Mais surtout, je vous aurai suggéré de tout faire pour vaincre les défauts qui sont venus de vos qualités. Vous n’avez jamais renié vos origines paysannes et modestes. Vous avez commencé livreur de lait sur votre vélo. Puis, petit à petit, a force d’opiniâtreté, vous vous êtes fait à la force du poignet, pour devenir le patron du plus important et du plus moderne complexe agro-industriel de Madagascar. Puis vous êtes devenu Maire de la Capitale du pays, avant d’accéder à la fonction de Chef de l’Etat. Cette success story, unique à Madagascar et rare dans le monde, vous a donné de vous-même une opinion trop haute qui vous a coupé des réalités, et a forgé en vous un complexe de supériorité qui a causé votre perte. Vous pensiez que tout le monde vous devait obéissance, et était à votre disposition : en fait, vous n’avez pas réussi à faire la nécessaire transition entre le personnage du PDG de Tiko et celle du Président de la République.


LE PASSÉ PROCHE ET LE PRÉSENT …


Dans l’histoire très récente, je vous aurais vivement, instamment et vigoureusement recommandé de ne pas attaquer Andry Rajoelina en frontal depuis son élection à la Mairie, mais d’en faire un dauphin temporaire, le temps de le calmer. Cela vous aurait assuré par rapport à lui une relative tranquillité jusqu’à 2012, et de ne pas faire naître en lui des ambitions coupables et irréfléchies. Je vous aurai aussi préconisé de respecter les êtres humains, et de ne pas les traiter (surtout publiquement) comme si ils n’étaient que des objets. Combien de personnes avez-vous admonesté et humilié publiquement, souvent à tort et inutilement ? Cela vous a fait des ennemis potentiels, donc des traîtres. Je vous aurai également prôné de suivre les règles de gestion de l’armée, pour ne pas créer des frustrations dangereuses chez les officiers supérieurs.


Ensuite, je vous aurai suggéré d’avoir une analyse plus intelligente de la force qui se trouvait derrière Andry Rajoelina depuis son élection, et de ne pas procéder à cette ridicule fermeture de Viva TV pour ne pas donner des armes à quelqu’un qui n’attendait que ça pour enclencher son mouvement, avec l’aide de sponsors intéressés. Et même pendant la crise, je vous aurai conseillé de ne pas nommer de PDS, pour ne pas redonner à l’insurrection un second souffle. Au contraire, je vous aurais poussé en Février à prendre l’initiative d’un gouvernement de réconciliation et d’union nationale, et de couper l’herbe sous les pieds du coup d’état en gestation.


Comme la plupart des malgaches, j’ai appris aujourd’hui que vous avez réussi à quitter le pays et à vous rendre au Swaziland. Sincèrement, j’en suis content pour vous. D’une part, si vous étiez resté au pays, ils auraient fini par vous attraper, en utilisant les mêmes méthodes que vous avez utilisées pour Coutity. D’ailleurs, ce dernier a été sorti de sa geôle, sans doute avec pour objectif de le mettre à votre recherche : personne n’aurait été plus motivé que lui. Connaissant votre orgueil, vous ne vous serez pas laissé capturer facilement, et l’issue aurait pu vous être fatale. Cela aurait été grave pour vous, mais aussi grave pour le pays qui aurait été plongé de facto dans une guerre civile entre vos supporters et leurs ennemis. D’autre part, je doute fort de la capacité des dirigeants actuels à respecter les droits de l’homme, et certains barmen malotrus vous auraient sûrement offert à boire des breuvages de leur invention, comme c’est arrivé au Pasteur Rasendrahasina. Dans le climat de haine actuel entretenu par un ramassis de revanchards hystériques, votre intégrité physique aurait été très aléatoire. Votre départ est donc mieux pour tout le monde dans le contexte actuel, à commencer par vous et votre famille. La sagesse de nos ancêtres n’enseigne-t-elle pas : Ady amin’ny adala, ny hendry no miala (lors d’une dispute avec un insensé, le sage quitte les lieux) ?


LE FUTUR…


Il semblerait que votre séjour au Swaziland aurait pour objectif de négocier une solution auprès de la SADC, et que l’option militaire pourrait être à l’étude. Je vous recommande également de ne pas vous fourvoyer dans cette opération. Madagascar n’est pas les Comores, et une opération armée de la SADC n’a aucune chance de réussir. De plus, en faisant venir des militaires africains pour se battre contre des militaires malgaches et vous aider à vous réinstaller au pouvoir, vous vous couperez irrémédiablement d’une grande partie de l’opinion publique nationale et internationale. Ne gâchez pas l’immense potentiel que vous avez d’un retour par la grande porte plus tard. Les Malgaches forment un peuple qui a la mémoire courte : souvenez-vous de Ratsiraka en 1997. Et les Malgaches forment un peuple-mouton : PSD en 1972, AREMA en 1980, Hery Velona en 1991, TIM en 2002, TGV en 2009. Laissez passer l’orage.


Le pouvoir actuel présente toutes les caractéristiques pour imploser rapidement. Contribuez-y, de loin. Déjà, Albert Zafy est sorti de sa tanière pour porter le premier coup. La réticence de la communauté internationale ; les alliances politiques de façade et donc peu stables ; les accords avec des gens (civils ou non) au plus offrant ; un parc zoologique laissé à l’anarchie et dans lequel gambadent allégrement dinosaures, zèbres, gloutons, aliborons et rapaces : les germes se sont semés d’eux-mêmes, attendez pour récolter. Vous pourrez être alors, dans quelque temps, un recours naturel. Et si votre tête avait fini de grossir et vos chevilles d’enfler, alors de vos erreurs indéniables, les Malgaches ne feront plus tout un fromage.


Soyez lucide sur vos faibles chances de revenir de façon sereine au pouvoir tout de suite. Par contre, appuyez de toutes vos forces la lutte pour la légalité qui se déroule ici, et ne laissez pas vos troupes désarmées. Par contre, renforcez le TIM pour qu’il continue à être une force politique, et cultivez intelligemment la réticence de la communauté internationale envers ce régime de transition. Toutefois, utilisez des moyens nobles, et non des moyens de délinquants juvéniles comme le terrorisme moral envers ceux qui ne partagent pas votre point de vue, les pillages, les incendies, les intimidations, la fabrication de mutineries, les amitiés néo-coloniales avec une puissance étrangère, la propagation de rumeurs en utilisant des journalistes radio sans foi ni loi, etc. Toute ressemblance avec une situation réelle ne peut être que le fruit du hasard : une telle situation est impossible à Madagascar, car chez nous les politiciens et les militaires sont tous animés du fitiavan-tanindrazana (patriotisme), et ne se rabaisseraient jamais en faisant un coup d’état.


Monsieur le Président,

Ceci étant dit, je tiens à être franc envers vous : je n’ai jamais voté ni pour vous, ni pour votre parti politique. Et même si vous reveniez un jour, je ne pense pas que je le ferai. Je suis de la pire espèce : la majorité silencieuse et abstentionniste, désabusée de la politique à Madagascar, et peut-être quelque part, un peu responsable de cette situation. Prenez donc ces conseils comme ils sont : gratuits, désintéressés, et sans doute, inutiles. Mais au moins, j’ai dit.


(1) Pour les esprits chagrins qui verraient dans cette appellation un crime de lèse-TGV, nous rappelons que les usages protocolaires font qu’un Président de la République est toujours appelé Président, même après avoir quitté ses fonctions. Même chose pour un Premier ministre ou un ministre.

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ragasy 13/12/2009 19:36


outefois, utilisez des moyens nobles, et non des moyens de délinquants juvéniles comme le terrorisme moral envers ceux qui ne partagent pas votre point de vue, les pillages, les incendies, les
intimidations, la fabrication de mutineries, les amitiés néo-coloniales avec une puissance étrangère, la propagation de rumeurs en utilisant des journalistes radio sans foi ni loi, etc. Toute
ressemblance avec une situation réelle ne peut être que le fruit du hasard : une telle situation est impossible à Madagascar, car chez nous les politiciens et les militaires sont tous animés du
fitiavan-tanindrazana (patriotisme), et ne se rabaisseraient jamais en faisant un coup d’état.

Je suis tombé par hasard sur cet article qui, heureusement, a été écrit à une date où tout le monde était encore en ébullition.

On est suffisamment loin de cette date et à la lumière de tout ce qui s'était passé et au vu de la situation actuelle:

- honnêtement, votre analyse tient-elle toujours ?

- les conseils que vous donniez à Ra8 étaient-ils pertinents et n'était-ce pas plutôt à tgv que vous auriez dû les donner ?

- tgv mérite-il toujours votre estime et votre confiance pour mener notre pays vers la démocratie et le développement ?

Je vous prie de répondre franchement et avec bonne foi.

Enfin, comme vous, je suis pas du TIM mais franchement et honnêtement aussi je vous dis que je voterai pour Ra8 s'il peut se présenter. Et pourquoi pas d'ailleurs !


Blackfoot 01/04/2009 15:43

Bravo!
Voilà qui dit bien ce qu'une bonne partie des Malgaches doit penser.
Vue de loin,hémisphère nord, et pire ,d'un point de vue de vazaha,cette crise décennale ressemble à un combat de coqs,un panier de crabes ,entouré de vieux crocodiles,ce qui rend le pays plus exsangue à chaque fois.
Vous avez raison d'insister sur la stratégie qui demande de regarder le choses d'un peu haut, de prendre du champ.
C'est vraiment frappant cette vue à court terme;on peut l'excuser chez tous ceux qui n'ont d'autre horizon que de savoir ce qu'ils mangeront ce soir et où il dormiront.La misère empêche de réfléchir.
Mais tout ce joli monde qui met en avant le bien du peuple pour asseoir son crédit politique, n'en a que faire en réalité.
Il manque vraiment à la classe politique une maturité que seules, une véritable instruction,une culture historique et la connaissance des hommes peuvent apporter,le tout animé par un sens élevé de l'intérêt national.
Oiseau rare en somme,même chez nous en France,où la référence reste De Gaulle!
Mais sans aller si loin dans l'exemplaire,n'y a t-il pas à Madagascar des gens forts et intègres pour donner au pays un rang digne de lui?
Voilà ce que je tenais à dire.Si j'ai été maladroite,c'est malgré moi et c'est en pensant
sincèrement au plus grand bien de ce beau pays .