LE DISCOURS DES RADZOUËLIENS

Publié le par Ny Marina

LE DISCOURS DES RADZOUËLIENS

En ce jour où les chrétiens de Madagascar célèbrent la résurrection du Christ-Roi – ce qui est, faut-il le rappeler ?, la plus grande et la plus belle des utopies de notre monde –, il n’est pas illégitime de se demander si l’on peut espérer la résurrection de Madagascar, alors qu’elle est enfoncée dans un véritable enfer, plus profondément même que le simple purgatoire. Plus justement, serons-nous obligés d’attendre le jugement dernier pour cette résurrection ? Espérons qu’il n’en est rien et que nous retrouverons sur cette modeste terre et ici-bas, ce qui a longtemps fait de Madagascar une île heureuse.
Mais je crains que le projet radzouëlien ne nous ait engagé sur des voies qui ne nous mèneront pas vers le but tant désiré. Nous ne disposons pas malheureusement de textes fondamentaux et matures exposant ce qu’est ce projet. La tribune du 13 mai ne comportait pas de véritables intellectuels, de gens qui pensent et de gens qui, s’ils ne savent pas écrire, savent parler à d’autres qu’aux cœurs d’un public rassemblé et chauffé pour donner son accord.
La foule n’a vécu que de slogans et de pensées sommaires et rudimentaires. N’était-ce que ce dont étaient capables les orateurs de cette tribune ?
Le projet radzouëlien ne peut donc être jugé que sur des faits.
Il a réclamé la démocratie – le mot pourrait à lui seul être pris pour un programme politique pour tout lecteur assidu de Tocqueville, de Raymond Aron et de quelques autres. Quoique ces penseurs ne soient pas nombreux, je doute fort qu’ils aient été lus par les habitués des métingues de ceux qui alors étaient l’opposition.
Mais savaient-ils ce qu’est la démocratie ?
Pour nous mener vers son but, le DJ et ses complices ont encouragé le vol et l’incendie des biens et des immeubles d’autrui, ils ont donc encouragé ce que la loi interdit.
Il a enlevé à la loi ce qui faisait sa force et ce en quoi elle assurait le lien social.
La loi est à la base de toute société, ancienne, actuelle ou future.
Or, « le déclin de la loi, qu’on le veuille ou non, c’est le déclin de la démocratie », comme le formule si justement Jacques Julliard.
Dans toute société, il y a des tensions et des conflits qui sont, disent les vrais sociologues comme Raymond Boudon, les moyens par lesquels la société tient debout. Une société qui n’a pas de conflits internes est une société qui s’affaisse. Mais lorsque l’on nie toute pertinence à la loi, que l’on encourage le « peuple » à faire ce que les lois interdisent, et que l’on pousse les passions à se manifester sans retenue et à vivre hors-la-loi, non seulement il n’y a plus de loi ni de démocratie, il n’y a plus que le chaos.
Le philosophe Luc Ferry rappelle que les sociétés se sont civilisées, lorsqu’elles ont fait disparaître la peur et la colère.
Ce n’est pas vrai seulement des pays du monde chrétien occidental. C’est vrai de toute société et notamment vrai de la société malgache.
L’éducation traditionnelle malgache est une éducation asiatique et les comportements standard – idéal-type, diraient les sociologues – sont très proches de ceux que l’on a observés dans un pays comme le Japon. On sait que, si l’on excepte les malades mentaux comme les schizophrènes violents, les Malgaches sont plutôt pacifiques dans la vie quotidienne. Et il faut du temps pour qu’ils explosent.
Dans les années 1920, les observateurs prévoyaient une explosion en pays antandroy.
Celle-ci ne s’est manifestée qu’en 1971 !
Il faut aussi rappeler que la société malgache, comme toute société, savait ce qu’étaient le bien et le mal. C’est ce qu’ont nié certains missionnaires et, encore tout récemment, une universitaire pour qui la société malgache ne vivait autrefois que dans le mal qu’elle valorisait. Ce serait grâce au christianisme et à l’évangélisation que la notion de bien avait été introduite à Madagascar par l’acquisition d’une « identité chrétienne » ! Il y avait aussi dans la culture malgache – je dis bien malgache et non merina – une autre notion que les analystes n’ont pas su bien définir, c’est celle de tsiny ou de tsiñy que nous a bien montré l’un de nos professeurs français à l’Université.
Cette notion que les missionnaires et leurs disciples, comme cet étudiant en théologie qui écrivit une « thèse » sur Le tsiny et le tody, n’a rien à voir avec un simple et laïc « blâme ».
C’est au contraire un concept très puissant et supérieur dans la culture. Il désigne toute parole officielle qui, non maîtrisée et non réfléchie, peut détruire le monde. Une telle parole greffe dans notre monde et notre société un principe destructeur qui va attaquer toute forme de vie dans la nature, les cultures, les troupeaux et les structures sociales des hommes.
C’est une sorte de tumeur cancéreuse ou maligne qui va se développer. Comme on nous l’a enseigné, le mot tsiny, mieux que par « blâme », peut être rendu en français par « malignité ».
Réclamer la démocratie en prônant le vol et la violence, voilà le tsiny que la parole radzouëlienne a implanté et diffusé dans notre monde malgache.
L’on comprend pourquoi, lorsqu’ils prenaient la parole publique et officielle, les responsables dans notre société tenaient tellement à ne pas oublier le fialan-tsiny.
Rajoelina et ses complices ne le savaient pas : ils ont détruit notre monde de façon tout à fait visible : aujourd’hui, les meurtres, les vols, le racket, le banditisme de toute nature partout dans Madagascar alimentent la presse qui n’en retient qu’une infime partie.
Au nom de leur religion, les missionnaires soutenus par leurs Eglises condamnaient moralement notre société. Mais il y avait des Malgaches qui, dans les revues éditées par les missions, défendaient la morale-n’ny razana. Aujourd’hui, c’est au nom de la démocratie soutenue par les médias internationaux que notre société connaît la peur et la colère devant le chaos primitif réinstallé.
Mais heureusement, il y a encore des compatriotes qui ne se laissent pas prendre au discours étranger et qui défendent la légalité, c’est-à-dire le retour à la loi et à la confiance.
*
Mais il y a plus que les faits que l’on voit et auxquels il faut donner un sens, si l’on veut être autre chose qu’un petit rapporteur. Outre les faits, nous avons, par bonheur, la chance d’avoir un texte qui, s’il ne provient ni du DJ, ni de son premier couteau – disons plutôt pour respecter le vérité culturelle, de sa première sagaie ou de sa première pointe de sagaie (roy, c’est l’épine, la pointe, et lefo, c’est la sagaie) –, mais de Rakotovao Organès, ou mieux d’Organès Rakotovao, selon les nouvelles dispositions de la teny enti-mampianatra qui veut que les noms en français n’ont pas de fanampin’anarana mais tout simplement d’un prénom qui, en tant que prénom, précède le nom. Monsieur, j’espère ne pas me tromper de genre, Organès Rakotovao est « Porte Parole de TGVEurope ». C’est là un poste important dans la diaspora qui, à peine sous le manteau, était au courant du projet depuis le milieu de l’année dernière. J’espère que certains d’entre eux auront le courage d’écrire leurs mémoires, pour que nous comprenions mieux un jour tous les préliminaires et prolégomènes de l’affaire.
Nous comprendrions mieux comment les réseaux familiaux ont tenu une place importante dans cette organisation. Pour Organès Rakotovao, la liberté d’expression n’a jamais été aussi grande que sous le gouvernement transitionniste. Mais dans son raisonnement, il refuse de laisser s’exprimer les légalistes.
Seuls les « Patriotes » auraient le droit de parler, car tous les autres incarnent le mal.
N’importe quel psychologue ou psychanalyste qui connaît Sigmund Freud, vous dira que Rakotovao «chaudronne». Le verbe chaudronner vient de l’histoire d’un procès concernant un chaudron où l’accusé se défendait en avançant des arguments qui se contredisaient les uns les autres.
L’accusateur disait que le chaudron qu’il avait prêté lui avait été rendu troué et voulait en obtenir réparation. L’accusé prétendait alors qu’il ne lui avait jamais emprunté de chaudron. Puis, que le chaudron qui lui avait été prêté était déjà troué.
Et enfin qu’il lui avait rendu le chaudron réparé. N’importe quel historien vous dira que Rakotovao apprête la liberté d’expression, comme Ranavalona ii le faisait de la liberté religieuse : les Malgaches avaient le droit de choisir la religion qu’ils voulaient suivre, mais en excluait la religion malgache des ancêtres.
Allons plus au fond de la pseudo-pensée de Rakotovao. Le porte-parole pose la question « Qui sont les vrais Patriotes et où sont-ils ? ». Il est inutile de poursuivre la lecture pour en savoir la réponse : les vrais Patriotes avec majuscule sont les radzouëliens de Madagascar et de la diaspora.
C’est dans le développement du discours que se situe tout l’intérêt du texte. Lisons son introduction : « A l’heure actuelle où beaucoup de voix s’élèvent pour vouloir sauver Madagascar de la crise, du chaos, de l’illégalité, de la dictature, du malaise etc., il est grand temps de resituer le Débat pour éviter la confusion, autour d’un thème capital à savoir "le bien de notre pays et de sa population". Ce thème, selon Rakotovao, doit faire l’unanimité de tous les Malagasy de Madagascar et d’ailleurs ».
En fait, il nous introduit en pleine confusion. Il ne s’agit pas de « vouloir sauver Madagascar de la crise, du chaos, de l’illégalité, de la dictature, du malaise etc. », mais de rechercher « le bien de notre pays et de sa population ». Vouloir remédier à la crise et au chaos, donc combattre le banditisme, la violence et les meurtres en série, et vouloir extirper l’illégalité et la dictature, donc vouloir restaurer la force de la loi, ce ne serait pas œuvrer pour le bien de notre pays et de sa population !
Dans la suite du texte, on saisit mieux le fond de la pensée de TGVEurope.
Selon Rakotovao, Madagascar est victime d’un « Mal » radical, d’un « Mal absolu » et d’un « Mal suprême qui a rongé le pays et qui a mis à mal [sic, encore mais avec une minuscule] toute la population ».
Ravalomanana a pu un moment laisser croire qu’il allait combattre le Mal, mais il n’a fait que le propager. Ce genre de discours n’a rien de politique, c’est le discours manichéen propre à la presque totalité des sectes qui se développent, depuis que nos religions laissent la place libre aux charlatans. Le caractère de ces sectes, c’est de condamner toute société civile et institutionnelle.
Le seul Bien, le bien absolu pourrait écrire Rakotovao, n’existe qu’à l’intérieur de la secte et la vie sociale ne se réalise que dans la secte. Pour préserver les enfants du Mal que pourrait leur communiquer l’école, les sectes refusent de les y inscrire.
Les adolescents et les adultes qui adhèrent à une secte, doivent rompre tout lien avec leurs parents et leur famille. Ils ne doivent plus aller travailler en dehors du domaine de la secte et doivent s’y soumettre à toutes ses règles. Quiconque veut comprendre ce qu’est une secte devrait lire les Constitutions des Témoins de Jéhovah de 1924 ou de 1926, si je ne me trompe.
On y voit parfaitement comment se constitue une société à part, un société qui exclut tous les autres hommes et femmes. Rakotovao et TGVEurope veulent faire de Madagascar une seule secte sans contact avec le reste du monde. Ils y ajoutent une pointe de nationalisme avec la notion de « Patriotisme ».
Les légalistes ne sont pas des patriotes. Raisonnement typiquement sectaire, car la secte ne reconnaît pas la force de la loi. Défendre la légalité, ce serait, selon Rakotovao, mettre la vie humaine en danger. La vie humaine n’est préservée que dans la secte. Les seuls véritables « patriotes » soutiennent le mouvement TGV. Pour Rakotovao, « chaque Malagasy a son mot à dire, l’occasion se présente pour bâtir le système qui garantira le bien de notre pays et de sa population et qui le protègera du mal ».
Si chaque Malagasy a son mot à dire, il faut bien comprendre que, dans cet esprit sectaire, seuls sont considérés comme Malagasy ceux qui ont adhéré au mouvement.
Après s’en être débarrassé et les avoir contraints à l’exil – peut-être même les avoir simplement exterminés –, Rajoelina et les Radzouëliens vont « ériger le nouveau Madagascar, le Madagascar de demain ».
Notre pays deviendra une immense secte et Rakotovao viendra enseigner à ceux qui seront restés ce qu’est le Mal absolu. On sait que ce genre de sectes est plus apte à voir partout des diables, des démons, des incubes et des succubes de toutes sortes que d’y voir quelque Bien.
Lorsqu’elles sont d’origine chrétienne, les sectes en oublient le message d’amour du prochain qui leur a été donné en héritage.
Et l’actualité récente de ces dernières années montre à l’évidence que quand ces sectes constatent leurs échecs, elles organisent de grands suicides collectifs. Ce qui peut nous rassurer, c’est qu’il sera difficile d’amener quelques vingt millions de personnes à quitter ce monde pour rejoindre un au-delà où ne règnerait que le Bien absolu ! Mais ce qui nous inquiète au plus haut point, c’est que le responsable et porte-parole des tgvistes d’Europe puisse être autorisé à exprimer de tels projets.
Je croyais que l’on pouvait trouver chez les Malgaches de France et d’Europe des gens suffisamment sensés pour ne pas se faire représenter par un tel individu, adepte de la plus horrible et de la plus désastreuse anti-utopie du monde.
*

Ratsimatahobitsika

Commenter cet article