Manoratra foana fa eh eh eh…

Publié le par Ny Marina

22 avril 2009


La presse, dit-on, est le quatrième pouvoir. C’est une affirmation venue d’ailleurs, et singée à Madagascar par ceux qui fantasment sur les prouesses des journalistes d’investigation au-delà de l’Océan Indien. Certains rêvent de suivre les traces de Carl Bernstein et Bob Woodward, les deux journalistes du Washington Post qui ont révélé le scandale du Watergate, ce qui coûta son poste au Président Nixon. Plus près de nous, ce sont Song Jung-a, Christian Oliver et Tom Burgis du Financial Times qui ont mis au grand jour l’affaire Daewoo le 19 Novembre 2008, ce qui a contribué à bien savonner la planche sous les pieds du Président Ravalomanana.

Qu’en est-il de la presse nationale : a-t-elle un quelconque pouvoir à Madagascar ? Certainement oui, dans sa capacité de nuisance : Andry Rajoelina n’aurait jamais réussi son coup d’Etat sans l’inféodation de journalistes-militants payés pour animer le processus subversif. Certainement non, si l’on considère que la capacité des médias à influer positivement sur la vie nationale est somme toute assez réduite. La faute aux contraintes à l’accès aux médias, mais aussi aux fortes limitations de la capacité d’écoute des dirigeants qui se sont succédés. Philibert Tsiranana et Didier Ratsiraka ont usé et abusé de la censure, avant que l’Amiral ne la lève sous la pression internationale en 1988. Marc Ravalomanana a fait de la fermeture de stations audiovisuelles une activité favorite de son Ministre de la Communication, ce qu’ils auront à regretter amèrement moins de trois mois plus tard.

Dimanche dernier, au milieu de toute la splendeur de leur clairvoyance, Andry Rajoelina et Gilbert Raharizatovo ont fait un copier-coller de la décision ridicule de réduire Viva TV au silence, et ont tenté de fermer Radio-Mada et Radio Fahazavana. Petite parenthèse sur Gilbert Raharizatovo, grand journaliste, brillant analyste politique, véritable intellectuel racé : tout comme Zaza Ramandimbiarison, on se demande ce qu’il fait dans la galère du Gouvernement de transition. Sans doute pour faire profiter de ses conseils éclairés. Par exemple, dans son livre il écrit : « En période de crise politique, ce sont surtout les rumeurs, les slogans, les discours incendiaires et les chants qui dominent ; ce sont les quatre bases fondamentales des machines à fabriquer des fanatiques et des extrémistes de tout bord » (Madagascar 2002 :  Genèse et silences d’une crise,  Editions Antanimena, 2008, p.171). Espérons que sa présence dans l’équipe de Monja Roindefo n’a pas pour objectif de booster ces machines qui tournent déjà à pleins tubes avec le TGV depuis Janvier.


Finalement, quel intérêt à écrire ?

Pour en revenir au pouvoir des médias, ou à leur absence de pouvoir, depuis ces trois derniers mois, que dire dans ces colonnes qui n’ait pas encore été dit ? Nous nous sommes interrogés sur les erreurs de Marc Ravalomanana et la crédibilité des promesses de Andry Rajoelina. Nous avions pointé du doigt les fondements socio-culturels qui minent la société malgache, et les mots devenus creux comme le Fihavanana. Nous avions averti sur le désastre économique qui s’annonce, et raillé sur l’anarchie qui s’est installée au Royaume de Baroa. Nous avions dénoncé les abus d’une armée qui part à la dérive et souligné le manque de constance des politiciens malgaches. Nous nous étions posé des questions sur la société civile malgache, mais également sur le pouvoir de l’argent qui tend à dénaturer la démocratie. Sans résultats apparemment : manoratra foana, fa eh eh eh… (1)

De temps à autre, certains forumistes exigent comme un dû que des solutions soient données, au lieu des analyses jugées trop descriptives des bêtises de leur champion et de sa clique. Azafady kely tompoko. Le rôle et la fonction du journaliste sont en premier lieu de rendre compte des affaires de la cité, et non pas de proposer des solutions. Il doit éclairer, interpeller ou alerter. Par ses analyses, pertinentes, impertinentes ou même stupides, il contribue au diagnostic de la situation et du contexte. Que les personnes dont c’est le métier ou la vocation en usent pour trouver des solutions et les appliquent : la fonction d’éducateur du journaliste s’arrête là. N’attendez donc pas des éditorialistes de Tribune.com en général, et de l’auteur de ces lignes en particulier, qu’ils deviennent les conseillers techniques virtuels de Andry Rajoelina pour que SA transition fonctionne, ou d’être les éminences grises des leaders d’Ambohijatovo pour les aider à faire revenir LEUR Dada.

Après toutes ces lignes, ces octets, ces articles, ces accusations, interpellations, démonstrations, ou même ces pseudo-poèmes (lol), le pays s’enfonce quand même inexorablement vers la catastrophe.. On peut admettre l’éventualité que ces articles étaient mal écrits, leurs auteurs peu talentueux, et les sujets non pertinents. Mais au-delà, les éditoriaux de Tribune.com sont lus en moyenne par 2.000 personnes seulement dans la Grande Ile (20% de 10.000). Le manque d’impact des articles s’explique donc par cette portion congrue de lecteurs Malgaches, et qui sont de plus recrutés parmi les classes socioprofessionnelles moyennes et supérieures (les « intellectuels », du moins on se plait à le penser). Exit donc les illuminés qui se sentent investis d’une mission messianique ; les dinosaures qui n’ont jamais posé leurs pattes velues sur un clavier d’ordinateur ; les délinquants non juvéniles payés pour casser les manifestations ; les bidasses et autres mutins pour lesquels la kalachnikov tient lieu d’hémisphère cérébral (veuillez noter l’utilisation délibérée du singulier). Aucun de ces groupe ne lit Tribune.com, d’abord parce qu’il est fort à parier que leur pratique d’Internet doit être inexistante, ou tout au plus limitée aux sites sur lesquels leurs griots chantent leurs louanges.


Presse malgache sous contraintes

Rapportée à Internet, la problématique de Tribune.com est celle des médias à Madagascar. Problème d’alphabétisation, de coût et de diffusion : finalement, sur les 18 millions de Malgaches, l’accès à la presse écrite, télévisée et électronique est réservée à une poignée de citadins privilégiés.. La radio est alors le média de proximité par excellence, mais l’insuffisance d’électrification rurale et la répartition insuffisante des émetteurs ne permettent pas une couverture de tout le territoire. Et depuis que les manifestations pro-TGV du 26 Janvier 2009 ont vu l’incendie de la Radio et de la Télévision Nationales, on se demande ce qu’est devenue cette couverture déjà insuffisante. Car le matériel de fortune avec lequel les émissions ont repris sont loin d’être à la pointe de la technologie.

La plupart des organes de presse lutte contre l’adversité du contexte pour pratiquer un journalisme professionnel, fiable, et donc respectable. Toutefois, les journalistes eux-mêmes sont des citoyens. La neutralité devient donc par la force des choses une notion qui se charge de nuance. Et finalement, la neutralité des journaux qui s’affirment comme tels (à l’exemple de Tribune.com) est obtenue beaucoup plus par la somme des diverses sensibilités de chacun au sein de la rédaction, que par une neutralité sourcilleuse de tous qui signifierait aveuglement. Quant au refus de l’esprit partisan, il signifie tout simplement que la ligne éditoriale n’est adossée à aucun dogme, et se donne la liberté de traiter les qualités et les défauts de tous, mais toutefois dans le cadre des préceptes mentionnés auparavant. Un forumiste qui démontrait avec justesse qu’il n’y avait aucune neutralité absolue, se posait la question de savoir qui payait Patrick A. et Ndimby A., éditorialistes attitrés de votre journal en ligne. Scoop : personne. Tribune.com est sans doute le seul média quotidien à Madagascar et ailleurs, et dont les éditorialistes sont bénévoles. Pour le plaisir de la rencontre quotidienne avec les lecteurs, pour leurs propres convictions, et parce que c’est leur manière de faire quelque chose pour l’éveil de la conscience nationale, même si c’est une goutte d’eau dans l’Océan. Anonymat et bénévolat : telles sont les mamelles de notre liberté journalistique. Et nous nous y abreuvons goulûment.

Les organes de presse à Madagascar peuvent être répartis dans deux grandes catégories. Ceux qui militent pour une cause politique ou confessionnelle, et qui trouvent dans cette justification l’engagement de leurs sponsors ou propriétaires. On notera d’ailleurs que les Malgaches qui veulent se lancer dans la politique commencent à fonder un empire médiatique, ce qui, du moins selon l’expérience de ces dernières années, a toujours été efficace. Dans ce cadre, la neutralité des journalistes relève du vœu pieu.

La seconde catégorie regroupe les médias qui essaient de se trouver une rentabilité commerciale. Mais à Madagascar, cela signifie une relation ambiguë avec les annonceurs, avec lesquels on doit donc garder des relations intéressées de bon voisinage. Quel organe de presse malgache va critiquer les services d’Orange, Telma, Zain ou Moov (pour ne citer que celles-là, Tiko étant en passe d’être enterrée par les croque-morts de la IIIe République), entreprises sans les insertions publicitaires desquelles il ne pourrait pas subsister ? D’autres problématiques existent, comme les relations entre les journalistes et les entreprises, ou encore les journalistes et les hommes politiques. Cela est favorisé par la faiblesse de moyens de certains médias, mais également les questions cruciales de formation au métier et à sa déontologie.

Au-delà de ces contraintes de l’environnement économique, il y a également le problème de l’accès à l’information. Depuis l’Indépendance, les personnages publics se sentent exonérés de l’obligation de dire la vérité à la presse malgache, à laquelle ils racontent ce qu’ils veulent en sachant que personne ne se fera jamais trop insistant. Et pour les récalcitrants, il y a tout un arsenal juridique dissuasif qui peut être utilisé, de la fameuse « incitation au manque de confiance envers les autorités » jusqu’à la « propagation de fausses nouvelles ». C’est donc un véritable délice de voir des journalistes étrangers « cuisiner » des personnes qui auraient juste envoyé paître un journaliste malgache, nul n’étant prophète en son pays. L’interview réalisée hier par Ghislaine Dupont (RFI) et qui peut s’entendre en cliquant ici est un pur régal, mais aussi une bonne leçon pour apprendre ce que signifie l’expression « tenter de faire prendre des vessies pour des lanternes ».

Ce régime de transition a vu sa source officielle dans une pseudo-lutte pour la liberté, la démocratie et la lutte contre la dictature. Les faits démontrent quotidiennement le grand écart entre la théorie et la pratique. Evoluer chaque jour dans un contexte où le respect des lois et de la liberté d’expression sont devenues très théoriques, est donc un risque réel. Le héros Razily, arrêté pour avoir porté un drapeau Malgache et cette animatrice de MBS portée disparue depuis le début de cette crise en savent quelque chose (2). Alors, qu’est-ce qu’une vie de journaliste dans un pays ou même la sacro-sainte Constitution n’est pas respectée ? La presse a déjà payé un lourd tribut dans cette crise, avec deux décès et plusieurs agressions. Et vu le faible niveau de respectabilité de la pratique politique et des politiciens dans notre pays, il est inutile pour les journalistes malgaches d’adopter littéralement la devise de Jean-Jacques Rousseau : Vitam impendere vero (3).

_________________________

(1) Littéralement, «J’écris, mais en vain ». Parodie d’une expression stupide lancée par les TGV-istes sur la Place du 13 Mai, et qui est maintenant reprise de manière non moins stupide par les manifestants d’Ambohijatovo.

(2) Dans la Rome antique, Caton dans ses discours, quel que soit le sujet traité, mentionnait toujours un leitmotiv « Delenda est Cartago » (il faut détruire Carthage, la ville ennemie de Rome). Notre leitmotiv permanent sera de rappeler à nos consciences le sort de ces deux personnes, tant que ce ne sera pas clarifié. Nous veillerons à souffler ces questions (et bien d’autres) aux journalistes étrangers qui vont aller « cuisiner » les gens du pouvoir actuel.

(3) «Donner sa vie à la vérité ».

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Rivo R. 24/04/2009 00:38

Petite parenthese concernant Zazah Ramandimbiarison, il vient d'etre remercie par la banque mondiale avant son apparition aupres de la Hat, de source de Washington. Soi-disant que son arrivee donne une credibilite a la Hat, vu qu'il est considere comme un intellectuel malgche, alors qu'il vient pointer son nez pour faire 'interessant.