L’AVENIR DE MADAGASCAR

Publié le par Ny Marina

Le 28 avril 2009

 

L’actualité nous concerne tous directement, mais l’avenir nous préoccupe encore beaucoup plus. C’est pourquoi après un rapide tour de l’actualité, nous essaierons d’envisager ce que peut être notre avenir.

Que peut-on retenir de ces derniers jours ? Dans les liaisons intérieures, on surveille les bagages des voyageurs à la recherche de CD-Rom. Manifestement, il en est au « gouvernement » qui préféreraient que certaines images ne circulent pas. La Hcc a été perquisitionnée hier sous la direction des deux compères et commandants Andrianasoavina et René Lylison : les armes détenues par cette institution ont été emportées, quelques autres ont été trouvées et quatre personnes, responsables de la sécurité, ont été arrêtées.

Y a-t-il lien de cause à effet entre cette « opération » – terme utilisé par les militaires – et le fait que la semaine dernière, la Hcc avait rendu un arrêt constatant que le passage du pouvoir de Ravalomanana à Rajoelina n’était pas constitutionnel, que le Parlement n’avait pas été suspendu, que la Transition n’avait rien de constitutionnel et, en somme, que les prétentions des transitionnistes étaient nulles et non avérées ?

Les Kung Fu réapparaissent. On sait que les membres du Kung Fu, association d’inspiration asiatique, avaient décidé sous la IIe République de purger le marché d’Analakely des pickpockets et des voleurs du camp Pochard, les « TTS » (Tanora Tonga Saina) qui agissaient avec la protection du gouvernement et étaient ses hommes de main. Ratsiraka avait décidé de s’en débarrasser, avait fait venir des troupes du Nord et avait fait prendre à Roland Ramahatra, chef de la province, la responsabilité d’une opération de l’armée. Troupes et blindés avaient, dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1985, attaqué la maison de Pierra-Be où résidaient de nombreux Kung Fu.. Il y avait eu une vingtaine de morts. N’en avaient réchappé que ceux qui n’étaient pas là cette nuit. Le fils de Pierra-be, Maître Avoko, a repris la succession de son père et maintenant pose un ultimatum à la HAT de cesser les tueries dans les 24 heures. L’association se déclare apolitique et n’agir que pour le peuple. Lundi, les troupes avec kalach et lance-roquettes ont cerné sa maison à Ampefiloha, mais les gens du quartier sont sortis de leurs maisons et ont passé toute la nuit dans la rue. Des barrages ont été dressés, vite démontés par les mutins, puis redressés par les habitants. L’arrestation de Maître Avoko n’a pu être menée à bien. Il avait d’ailleurs déjà quitté son domicile.

Le bruit avait déjà couru que, sur le scénario ratsirakien de 1985 , les capsat – on me dit de ne plus mettre de majuscule –, avaient attaqué la maison de Me Avoko avec des roquettes. Parlant des capsat, un passant, après des mots grossiers pour les qualifier, a dit qu’ils étaient « bêtes à manger du foin ».

Samedi, Pierrot Rajaonarivelo, sans grâce présidentielle ni amnistie, a débarqué à Ivato, malgré les souhaits de la HAT. Les grandes fêtes prévues avec concert de Rossy ont été annulées. Dans la nuit du samedi au dimanche, les nocturnes se sont bien amusés au Fort-Duchesne à une heure du matin. Ils ont même réveillé les gens des environs qui dormaient et qui ont pu jouir du spectacle – spectacle Son sans guère de Lumières, on est en pays sous-développé avec les problèmes de la Jirama – des fenêtres de leurs appartements. Le spectacle Son a duré une heure et le blindé symbolique BRM 222 qui avait « pris » Ambohitsorohitra a brûlé au milieu des coups de feu par explosion d’un cocktail molotov. L’armée mutine a dit ensuite qu’il n’y avait pas eu d’attaque et que c’était des munitions à l’intérieur du véhicule qui avaient explosé ! Le propos du ministre ou du chef d’état-minor colonel n’était que l’introduction à un récit qu’il nous fera, quand il sera à la retraite.

On sait maintenant ce qui s’est passé le 17 mars à l’épiscopat à Antanimena et le rôle qu’y a tenu un archevêque souriant, quand l’affaire fut conclue et que les bérets rouges furent satisfaits. Dans la cour de l’évêché, les deux colonels ont été « Hâtivement » récompensés. On commence à se douter des raisons qui ont poussé Odon à tenir une place décisive dans le coup d’Etat, car celui-ci a permis d’obtenir la grâce « présidentielle » et donc la sortie de prison de deux de ses neveux : Pety Rakotoniaina et le général Fidy !

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En régime démocratique et sur un mode ironique, on se plaît à dire d’un élu qu’il est le locataire du Palais qu’il occupe le temps de son mandat – lequel correspond à une sorte de bail définissant la durée de l’occupation. C’est un terme qui ne convient pas aux actuels occupants d’Ambohitsorohitra et de Mahazoarivo, puisque l’on ne sait vraiment rien de la durée du bail. Ils s’y sont installés par la force et contre le droit républicain. D’eux, nous devons donc dire qu’ils sont les squatters d’Ambohitsorohitra, de Mahazoarivo et d’autres lieux en ce pays.

Le squattage risque, comme le souhaite beaucoup, d’être plus court que les deux ans annoncés. C’est qu’en effet, l’on sait que certains « ministres Hâtifs » et certains membres de leur entourage immédiat de techniciens se demandent déjà s’ils seront encore dans les locaux squattés au 26 juin prochain. Comment durer dans le chaos actuel où les fonctionnaires, quand ils en ont le courage, viennent faire une heure de présence pour quelques signatures et rentrent ensuite chez eux, car il ne leur est pas conseillé de se promener en ville. On craint les « 4x4 tueuses » qui circulent et tirent sur les passants. Les gens qui travaillent tôt craignent de les rencontrer, quand il n’y a pas encore de circulation et que les rues sont désertes. La rumeur court, avec quelque vraisemblance, que les capsat n’y suffisant pas, il s’est créé des milices armées, accompagnées de civils qui les commandent et circulent aussi dans ces voitures. Ce serait des véhicules valant 50.000 €. Une famille, dont l’un des membres est très actif parmi les transitionnistes et qui craignait qu’une de ses maisons familiales du centre ville ne soit incendiée, comme le bruit en avait couru jeudi, a fait paraître dans la presse en langue malgache un avis déclarant qu’elle ne partageait pas les idées de leur parent ainsi engagé sur la scène publique : « Tsy miombon-kevitra amin-dRanona izahay mianakavy » !

Le squattage risque d’être court, car nos « ministres Hâtifs », surtout ceux de la deuxième génération que Rajoelina et Pointe de sagaie sont allés chercher parmi les techniciens, sont loin d’être tous des radzouëliens inconditionnels. Que les techniciens qu’ils ont cherchés pour leur cabinet et pour leur entourage – puisqu’il leur faut quand même faire appel à des compétences et que celles-ci n’étaient pas Place du 13 Mai –, ne se sentent pas tenus à respecter l’omerta de la mafia et parlent autour d’eux. On apprend ainsi que tel ancien ministre de Ravalomanana avec lequel il s’est fâché, a refusé le poste « Hâtif » de ministre des finances et estime que Benja Razafimahaleo sera bien incapable de payer les fonctionnaires jusqu’en décembre. On y apprend aussi que tel ministre essaie au téléphone de convaincre le patron d’une grande société de continuer, malgré l’absence de rentrées d’argent, à payer quand même ses employés jusqu’en fin juillet, alors même que, dans l’ampamoaka de vendredi, le « gouvernement » menace de réviser les accords et les avantages que l’Etat a passé avec lui. Il est bien difficile d’être un « ministre Hâtif ».

Un ancien ministre anti-Ravalomanana, qui fut à même de suivre les mouvements de capitaux publics, rappelle ce que furent les « détournements » du Président. Tous les projets de l’Etat n’étaient pas éligibles selon les conditions posées par les bailleurs de fonds. Si l’action contre le Sida, par exemple, pouvait recevoir des fonds importants, Ravalomanana en détournait une partie pour certains des programmes d’Etat non-éligibles. Une partie de l’argent du Sida pouvait ainsi aller aider les huiles essentielles, par exemple. Mais, dit cet ancien ministre, ces fonds « détournés » n’atterrissaient pas dans les comptes bancaires de Ravalomanana ou de sa famille.

Mais que vaut un « ministre Hâtif » dans l’Antananarivo d’aujourd’hui ? Les hommes forts sont les mutins qui, eux, possèdent des kalachs et des lance-roquettes. Ils ont appris, depuis que Rasendrahasina s’est plaint du petit séjour qu’ils lui ont imposé, qu’il vaut mieux ne pas relâcher les gens qu’ils arrêtent et qu’il vaut mieux en arrêter le plus possible. Une fois Ralitera Andrianandraina arrêté, ils ont arrêté sa femme Ihanta Andriamandranto, leader de femmes légalistes. Ils viennent aussi d’arrêter Manandafy Rakotonirina, le premier ministre légaliste. Et comme nombre de ces capsat viennent du Sud, vont-ils faire du pays antandroy une Sibérie malgache avec ses camps de concentration ?

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Et comme nous ne savons pas combien de temps durera le squat, nous sommes bien obligés de nous demander comment va être organisé le chaos créé par le coup d’Etat militaro-ecclésiastique. On pourrait dès maintenant proposer le texte d’une constitution à soumettre aux suffrages des électeurs. La réflexion est encore insuffisante et les mutins devront en décider dans des Assises Mutinesques Nationales. Je me permet toutefois et dans le désordre de proposer ces quelques suggestions que m’a inspirées le Père-Ubu.

Si Constitution, lois et éthique définissent les conditions de vie dans un Etat de droit, il n’en est évidemment pas de même dans un Etat-squatter, même si celui-ci prétend rédiger une nouvelle constitution et de nouvelles lois, et même si ses partisans, comme le gourou de TGVEurope, prétendent combattre le Mal absolu et suprême. Et comme nous sommes en quelque sorte condamnés à vivre au moins encore quelque temps dans cette variété nouvelle d’Etat, nous sommes contraints d’entrevoir ce que, dans l’immédiat, seront ses us et coutumes. De Constitution, la présente semble déjà abolie par ce qui nous introduirait peut-être dans une IVe République. Elle devrait être démocratique, nous a-t-on dit. Des lois, on nous en annonce de nouvelles dont on ne sait encore pratiquement rien. Reste l’éthique ou les valeurs (soatoavina) que l’on croit – sans doute à tort – beaucoup plus permanentes. Essayons de détailler.

La constitution sera bien plus démocratique que les précédentes : tout Malgache majeur non seulement pourra voter, mais sera aussi éligible comme Président. Et peut-être abaissera-t-elle la majorité à 14 ans, en pensant à ces enfants qui furent les œufs que l’on casse pour faire une omelette à Ambohitsorohitra. Le pouvoir judiciaire sera donné aux « ministres ». Inutile de perdre du temps à déposer plainte, à ouvrir une enquête et à faire de longues investigations. Ce sont les ministres qui dénonceront publiquement et sur les médias audio-visuels – les faits reprochés aux citoyens de ce pays. Ils auront le droit de définir les amendes infligées aux délinquants de toute sorte. Régulièrement – il faudra fixer la durée séparant les ampamoaka – ces dénonciations ministérielles alimenteront les attentes du « vahoaka ».

Et pour avoir des gens compétents, et sur le modèle de ce conseiller de la Hat qui est chargé de surveiller le travail des « ministres », on posera comme condition que ces hautes personnalités aient eu le bénéfice d’avoir fait un séjour à Nosy Lava.

Pour raison d’économie, on supprimera la police et le pouvoir de police judiciaire sera donné aux bérets rouges et verts, à moins que l’on n’aie plus qu’un type de béret, moitié rouge, moitié vert. C’est à eux aussi que l’on conférera le droit d’aller mettre de l’ordre dans nos ambassades à l’exemple du colonel Laza Razafintsalama, chargé de l’Afrique du Sud.

On légalisera, comme je dois l’avoir déjà lu, les deux droits fondamentaux de l’homme malgache : celui de fermer sa gueule, même en cas de sévices, et celui d’encaisser les coups.

L’on mettra en exergue cet autre droit qui mous protégera du Mal : celui de rester enfermé chez soi pour ne pas voir ce qui se passe en public : les arrestations, les meurtres, etc.

Seront également suprêmement valorisés les arguments dont on aurait dit autrefois qu’ils insultaient l’intelligence. L’exemple vient d’en haut avec Pointe de sagaie et le colonel Noël : s'il y a des blessés parmi les légalistes, c’est parce qu’ils se seraient mutuellement tirés dessus. Le colonel Noël, chouchou de RFI il y a un mois, vient d’être mis sur le gril encore par une journaliste de RFI : ses réponses sont un chef d’œuvre des interviews de cette crise. Les militaires ne tirent qu’en l’air, mais dans les conceptions des mutins, le ciel commence au niveau de la tête des hommes : la tête de la bouquiniste Haja en a fait l’expérience ultime. L’armée n’a pas fait de morts. Si les médecins disent qu’il y a des blessés et des morts par balle, c’est bien évidemment parce qu’ils sont du parti des légalistes et qu’ils inventent ces mensonges. L’on prévoira donc dans la nouvelle constitution, d’une part, d’interdire l’entrée dans le territoire à tous les journalistes étrangers, selon le vieux proverbe de la soldatesque : « Mutin est maître chez soi », et, d’autre part, de rattacher tous les hôpitaux à une direction du ministère de la guerre.

Nous allons donc avoir à apprendre une nouvelle langue, une novlangue comme l’appelait George Orwell, et à nommer soatoavina tout ce qui dans le passé aurait pu être dit ratsitoavina. C’est alors que sera établi le Nouveau Bonheur de nos lendemains qui déchantent.

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