Vendredi 8 mai 5 08 /05 /Mai 09:52

Le 8 mai 2009

 

LES RELATIONS AVEC LA FRANCE

 

Quel rôle la France joue-t-elle dans les événements de Madagascar ? Serait-ce encore elle qui imposerait sa volonté à la Grande Île ? Serait-ce toujours elle la source de tous nos maux, comme l’affirment certains blogueurs sur les sites internet ? A écouter certains des légalistes qui manifestaient à Ambohijatovo ces temps derniers et à lire leurs banderoles, elle serait toujours présente et, si elle n’a plus le pouvoir qu’elle avait du temps de la colonisation, elle continuerait à impulser et manipuler tous les événements actuels. Et de l’autre côté, à voir et à écouter les manifestants qui soutenaient Rajoelina au début de la crise et les pillards et incendiaires des grands établissements tananariviens, ils le faisaient pensant avoir l’accord de la France, puisque Ravalomanana aurait été francophobe et Rajoelina francophile. D’ailleurs, ils le manifestaient quand, revenant avec leur butin, ils rencontraient un Vazaha roulant dans sa voiture : ils lui faisaient un grand sourire et levaient le pouce vers le ciel dans un geste de complicité victorieuse. Il est vrai que maintenant, en avril 2009, les critiques lancées à la France sont plus nombreuses que les allégeances manifestes.

Dans les circonstances actuelles, il est bon de tenter de tirer au clair ces manifestations d’allégeance ou de rejet en revenant un peu en arrière dans le siècle passé.

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Il faut commencer par se souvenir du premier demi-siècle de colonisation, qui continue à faire des ravages dans la pensée du monde administratif français. Dans les salons, on continue à faire le catalogue des réalisations positives de cette époque : chemins de fer, routes, écoles, dispensaires, hôpitaux, etc. Ce que l’on oublie de voir, ce dont on oublie de parler en nos temps où l’on ne cesse de parler de crédits, d’économie et de pauvreté, c’est qu’après les frais de la conquête et les mensonges utilisés pour réaliser l’annexion juridique, c’est que c’est l’argent du contribuable malgache qui finança toutes ces constructions et ces travaux. C’est cet argent du contribuable malgache qui participa aussi à l’effort de la première guerre mondiale, sans en oublier les travailleurs et les militaires qui partirent en Europe.

Les Malgaches allaient déjà faire des études en France et en Grande-Bretagne au 19e siècle. Rappelons au moins le Dr Joseph Rasamimanana, dont la thèse portait sur le tanguin et qui fut le premier savant malgache, et Ramanankirahina, qui fit les Beaux-Arts à Paris et fut le premier architecte malgache. Avant 1946, la politique coloniale, quant à elle, ne fit rien pour créer une classe de cadres supérieurs, une classe d’ingénieurs et de techniciens. Les historiens n’ont pas fait l’étude de la bourgeoisie malgache et s'il en est qui le firent, leurs travaux restent enfermés dans les bibliothèques des universités françaises. De mémoire d’homme, les anciens seigneurs, après avoir fait la « pacification » pour Gallieni, devinrent des « notables indigènes » dans les registres d’état-civil et furent éventuellement appelés dans des conseils pour aider l’administration coloniale. Un enseignement parcimonieux ne leur permettait pas de faire des études en France. L’on se souvient de Ranarivelo qui fit des études commerciales en Grande-Bretagne avant d’épouser une Française – fait unique à cette époque – et de faire fortune dans la fabrication et l’exportation des chapeaux de paille d’Italie. L’on se souvient de quelques personnes qui purent se rendre en France et s’y établirent comme chercheur dans le cas du Dr Albert Rakoto-Ratsimamanga et du Dr Ramananjanahary ou comme avocat à Paris comme Me Razanajao. L’une de ces personnes de citoyenneté française réussit le concours de Colo, devint administrateur des colonies mais ne put jamais avoir un poste à Madagascar. D’autres, toujours de citoyenneté française, réussirent Saint-Cyr ou Médecine militaire comme les frères Ramanantsoa. On se souvient aussi de ceux et de celles qui avaient déjà l’accord d’une Université, mais à qui le gouverneur général refusa l’inscription. Parmi ceux qui partirent faire des études et revinrent au pays, il n’y eut guère que quelques médecins d’Ankadinandriana, qui furent favorisés d’une bourse pour faire une spécialisation, et des pasteurs qui, partis à la charge des missions, revinrent après un doctorat en théologie comme Razafimino, un anglican, Rasendrahasina, un réformé, et quelques luthériens qui étudièrent en Norvège.

Cadres administratifs et techniques français émargeaient au budget de la colonie et, pour la plupart, rentraient ensuite en France sans faire bénéficier la colonie de leur épargne et de leurs investissements. Il faudra un jour qu’un historien en histoire économique et sociale traite enfin de ce problème pour que nous y voyons vraiment clair. La bourgeoisie malgache, quand elle fit fortune, le fit dans le commerce. Au milieu du 20e siècle, trois noms qui restent bien connus dans la société civile, surnageaient dans cette classe : Rasoloarijao, Ramaholimihaso et Ramanandraibe – ceux que Madame Tsiranana, alors à Paris et femme de député, appelait les « Vazaha be », les grands Vazaha, quand ils étaient invités à dîner chez le député.

Ceci dit, cela suffit pour cette période, car elle n’est pas présente dans l’esprit et les connaissances de la majorité de nos concitoyens. Revenons-en donc à une actualité plus brûlante et limitons-nous à quelques points saillants.

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A discuter avec certains agents de l’Etat français, la faute de tout le désordre actuel se trouverait dans l’année 2002. Une telle idée montre que resurgit la tradition administrative et étatique française que l’on croyait avoir été abandonnée justement en 2002.

Tout comme Mitterrand continuait à soutenir les Serbes et Milosevic contre les autres peuples de Yougoslavie, les bureaux parisiens continuaient à soutenir les « côtiers » à Madagascar – ces « côtiers » étant toujours ressentis comme amis de la France, alors que les Merina en auraient été les irrépréhensibles ennemis. On a pu dire que, dans les conditions implicites posées par Paris au moment de l’Indépendance en 1960, le chef de l’Etat malgache devait être côtier, catholique et diplômé de l’enseignement supérieur français. Il ne devait être ni merina ni protestant – supposé suppôt de l’Angleterre – ni non plus andriana. Pensant toujours les relations entre Malgaches selon les thèses racialistes ou racistes de Gallieni, les côtiers ne pouvaient pas voter pour un Merina. Les élections de décembre 2001 prouvèrent le contraire. Et dans l’évolution des faits « sur le terrain » en 2002, on vit bien que cette division ethnique était fausse et que Didier Ratsiraka ne put déclencher une guerre civile sur des bases ethniques. La France mit six mois à reconnaître la situation.

Pour beaucoup de Malgaches, l’élection de Ravalomanana et l’ouverture de l’économie de la Grande Île à d’autres pays fut comme la preuve de la reconnaissance internationale de la souveraineté malgache. Ce n’était plus l’Indépendance « octroyée » de 1960, ni l’Indépendance « reconquise » de 1972. Que la politique de Ravalomanana n’ait pas répondu au désir d’un modèle de gouvernement dans la tradition malgache, la chose est évidente. Qu’elle ait incommodé les héritiers des cadres coloniaux choisis et choyés par l’administration depuis 1947, c’est tout aussi évident. Il n’en reste pas moins que ce fut un événement que l’on ne peut passer par pertes et profits. La période 2002-2008 restera comme un modèle de la décolonisation. Et l’on ne pourra plus en revenir aux idées toujours héritées par les bureaux parisiens.

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Toujours à discuter avec des agents de l’Etat français, il apparaîtrait que le choix que Ravalomanana a fait de Manandafy Rakotonirina serait détestable, Manandafy étant le « pire ennemi de la France ». Il n’en est rien. Il ne faut pas faire confiance aux notes des agents de renseignements, qui ne brillent pas par leurs perspicacité, car Manandafy est un pur produit français.

Pur produit français d’abord par ses formateurs et par ses relations. Il fut, lui et ses amis, formé à la sociologie et à la politique par des universitaires français : Anne-Marie Goguel, protestante et agrégée de philosophie, Gérard Roy, chercheur à l’Orstom, les Raison très catholiques de gauche et socialistes, Jean-Pierre, agrégé de géographie et chercheur à l’Orstom, et Françoise, agrégée d’histoire. C’était l’époque où quiconque envisageait une action politique n’avait que le choix entre les idéologies en vogue en Occident et notamment en France. Poussé vers la voie révolutionnaire par ses mentors, Manandafy et ses compagnons du Monima se dirigèrent vers une solution politique proche de ce que fut le polpotisme : un des points importants de leur programme consistait à éliminer physiquement tous les andriana de 35 ans et au dessus, quand bien même tous ces jeunes gens étaient andriana, ampanjaka ou roandria par leurs attaches familiales. Comme Polpot et ses compagnons s’étaient forgés leur doctrine auprès des universitaires du Quartier Latin et des Grandes Ecoles, Manandafy s’était formé la sienne auprès d’universitaires français en poste à Madagascar, en un temps où une majorité de professeurs français d’histoire étaient marxistes. A se dire que les mêmes milieux aboutissent aux mêmes résultats.

Manandafy a tenu une grande place dans l’organisation du mouvement de 1972. Il en avait reçu le feu vert, l’année précédente lors d’une réunion de l’Aupelf, de deux universitaires, anciens du Bcra. Ses amis français l’y ont grandement aidé. Recherché par la police, ses consignes étaient acheminées vers les manifestants par le pasteur Lanvin, trotskiste et aumônier des étudiants protestants de l’Université, et par Michel Combes, alors jésuite, aumônier des étudiants catholiques de l’Université et petit-fils du petit père Combes, qui mit en place la laïcité en 1905. Les deux hommes d’Eglise traversaient sans peine les cordons policiers grâce à leurs croix d’homme d’Eglise portées en collier. Les tendances polpotistes de ces jeunes du Monima ne leur étaient pas connues, à ce que je crois.

Ces jeunes quittèrent ensuite le Monima pour fonder le Mfm, un parti prolétarien. Mais Manandafy qui, de l’avis d’Anne-Marie Goguel, était « l’homme le plus intelligent de Madagascar », sut évoluer et comprendre les situations politiques. Quand il était Conseiller Suprême de la Révolution, dans son bureau à Ambohidahy, un poste de radio lui permettait d’écouter en permanence Rfi alors sur les ondes courtes. C’est ainsi qu’il fit passer son parti du trotskisme au libéralisme. Et qu’il apparaît aujourd’hui comme le seul intellectuel avec une expérience politique, des principes solides et, au service du bien public, sans désir de s’enrichir. Triomphe de l’intelligence sur l’idéologie.

Manandafy « légaliste » ? Le « légalisme » actuel s’est investi dans la défense de la souveraineté malgache retrouvée en 2002. Voilà une année qui a fait date. Quand on demande maintenant à des étudiants malgaches en histoire quel est le fait du passé malgache dont il sont fiers, sont cités en premier lieu l’année 2002, et seulement ensuite l’unification du Royaume au 19e siècle et l’insurrection de 1947. L’année 2002 ne pourra pas être effacée par un coup d’Etat militaro-ecclésiastique.

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L’ancienne puissance coloniale reste la principale partenaire de Madagascar. Et il en est beaucoup qui continuent à penser qu’elle tire toujours toutes les ficelles et qu’elle n’agit que pour les avantages financiers qu’elle pourrait en tirer. Beaucoup continuent à faire confiance à l’ancien anticolonialisme d’extrême gauche : au lendemain de l’Indépendance de 1960, si quelque chose était critiquable à Madagascar, c’était au gouvernement français qu’il fallait adresser les critiques et non au gouvernement malgache. Le schéma n’a guère changé.

L’ancienne puissance tutélaire reste souvent la cible. Quand Joyandet est venu à Antananarivo, il avait pris la précaution de le faire avec une délégation de la Commission de l’Océan Indien. L’on ne retint que la France. Quand des diplomates sénégalais ou nigériens viennent pour proposer une solution à la crise, ce serait une façon de masquer la main invisible de la France et imposer à Madagascar une solution « africaine » qu’ici tout un chacun refuse.

Quand on ne savait plus où était Rajoelina, tout le monde pensait qu’il était réfugié à l’ambassade de France, ce qui fut confirmé par la suite mais sans que soit expliqué et largement diffusé comment l’enfant gâté avait fait pour obliger Madame Gérardin à l’accueillir.

Il est vrai qu’on n’en est pas à voir la main de la France, quand le Nonce demande au femme légalistes : « Ne faites pas de politique, priez ». Sans doute celui-ci agit-il comme beaucoup de ces machos qui gouvernent le Vatican. Dans un petit milieu catholique, on sait l’alliance profonde existant entre le Secrétaire d’Etat du Pape – un salésien –, le Nonce apostolique en poste à Antananarivo et l’archevêque de la capitale, sans oublier les salésiens de Radio Don Bosco. Tout le monde sait le rôle du protégé du Nonce dans sa lutte contre le Président de la République et vice-président de l’Eglise de Jésus-Christ à Madagascar. Quoiqu’il en soit, je n’ai entendu personne dire que le Nonce ait appartenu à je ne sais quel réseau de la Françafrique. Ni non plus dire que Nicolas Sarkozy, chanoine du Latran, aurait demandé au Vatican de donner au Nonce des consignes pour son discours à la présentation des vœux à Iavoloha en 2009 et pour répondre aux femmes légalistes.

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Paris a limité, me semble-t-il, ses ambitions à l’aide au développement économique. Si certains veulent voir la main de la France dans tout ce qui se passe à Madagascar, d’autres regrettent qu’elle n’intervienne pas plus. Mais, pour qu’elle soit efficace, il me semble aussi qu’elle doit abandonner l’ancien discours colonial et ses conséquences pratiques sur le terrain. Et ne pas revenir sur la reconnaissance de la souveraineté qu’elle a admise en 2002.

Aujourd’hui, beaucoup de gens qui aiment la France, espèrent que Jean-Marc Châtaigner, ancien des Compagnons d’Emmaüs, saura comprendre les conditions malgaches, faire la différence entre les voyous de la politique et les hommes de bien et laisser après son départ un souvenir dans la ligne de celui que laissèrent d’autres ambassadeurs comme Pierre Hunt, Alain Bry et Alain Leroy, qui surent se faire respecter et aimer de toute la communauté malgache.

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Par Ny Marina
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