Il nous faut des sages au milieu des faucons

Publié le par Ny Marina

12 mai 2009

Il nous faut des sages au milieu des faucons

 

Le temps est venu d’entendre la voix de ce dont tout le monde se gargarise : le fameux fitiavan-tanindrazana (patriotisme). Celui-ci est en effet comme le monstre du Loch Ness : tout le monde en parle, mais personne ne l’a vu. Comme nous vous l’avions annoncé lors d’un de nos éditoriaux précédents, la tenue d’un ultime round de pourparlers est en cours. Selon les sources proches du dossier, « depuis le début de la crise, on n’a jamais été aussi proche d’un accord politique ». Pour le moment, ce n’est pas fait, mais le processus en cours nécessite un environnement apaisé, dans lequel chacun doit faire taire ses rancoeurs, ses frustrations, ses envies de revanche, ou simplement  sa colère. Nous prendrons également notre part en rédigeant, tout le temps que dureront les pourparlers, des éditoriaux volontairement et autant que possible dépassionnés, afin de laisser de l’espace pour un dialogue serein.

NI ANGE, NI DIABLE, MAIS LA CRISE EST UN ENFER

Que n’a-t-on dit et écrit longuement sur les sources de la crise actuelle, alors qu’elles peuvent finalement être résumées en deux phrases assez simples. Primo, Andry Rajoelina a fait un coup d’Etat, appuyé par une mutinerie de l’armée, en créant la synergie entre tous les frustrés du régime Ravalomanana, et tout ceci en utilisant les moyens habituels de la subversion. Secundo, ce coup d’Etat n’aurait jamais été possible si Marc Ravalomanana n’avait pas fait autant de manquements aux principes élémentaires de bonne gouvernance économique et démocratique : conflits d’intérêts et tentatives d’atteinte à certaines libertés fondamentales, qui ont attisé les frustrations et convaincu certaines personnes que le coup d’Etat était une solution acceptable.

Une fois que ces deux phrases sont énoncées, tout le reste ne sera que discussion sur le pourquoi et le comment, mais sans rien changer fondamentalement à la situation, ni apporter de solutions majeures. Suivant le principe du yin et du yang, aucun des deux camps n’a tout à fait raison, et chacun des deux camps n’a pas entièrement tort. Il est en effet difficile d’appréhender la crise actuelle d’un point de vue manichéen : difficile de dire qui est le bon et le méchant. Seules les brutes pourraient être devinées assez facilement.

De part et d’autre, les diverses tactiques de propagande qui ont été utilisées depuis Janvier 2009 ont choisi de diaboliser la partie adverse. Si Andry Rajoelina et Benja Razafimahaleo (Ministre des finances de la Transition) axent leur communication sur les abus de Marc Ravalomanana en tant que Président de la République au bénéfice du groupe Tiko ; les légalistes (qu’ils soient anti-TGV, pro-Ravalomanana, ou juste anti-coup d’Etat) démontrent la multiplicité des violations de la Constitution et des droits de l’homme par la Haute autorité de transition (HAT).

Mais soyons lucides : l’allongement de ces listes ne changera plus grand-chose au fractionnement des opinions publiques nationale et internationale : face à cette crise, les uns et les autres ont déjà pris position depuis longtemps. Ce n’est donc pas en accentuant la diabolisation de l’un, que ses partisans vont rejoindre le camp de l’autre. Et ce n’est pas parce que Benja Razafimahaleo va multiplier les conférences de presse sur les exonérations dont a bénéficié Tiko que la communauté internationale va tout à coup reconnaître Andry Rajoelina. Les positions sont donc figées, et des concessions sont nécessaires pour les débloquer.

Nous rendons ici hommage à tous les médiateurs de l’ONU et de l’Union africaine, qui continuent inlassablement leur œuvre, malgré le panier de crabes que la crise politique actuelle représente, et face à laquelle même les Malgaches sont découragés. Tiebilé Dramé et Ablassé Ouedraogo sont les derniers à tenter de recoller les morceaux et rapprocher les extrêmes, après la mise hors-jeu des chefs des principales Eglises du FFKM, le basculement de l’armée et l’impuissance chronique de la société civile à être utile quand il le faut, malgré des efforts louables. Aussi, avec tout le respect et l’amitié que nous avons pour la diaspora (80% de notre lectorat !), et dont l’éloignement n’a certainement pas amoindri le patriotisme, nous ne pouvons que nous étonner du communiqué du collectif RRm-Europe qui demandait le rappel des deux médiateurs actuels. La situation actuelle ne ferait qu’empirer avec le départ de MM. Dramé et Ouedraogo, qui connaissent le dossier, et qui commencent à gagner la confiance de toutes les parties impliquées, y compris coté Ravalomanana. La demande du RRm-Europe ne tient donc pas du tout compte des réalités locales, qui, il est vrai, se trouvent à 10.000 kms de l’Europe. De manière générale, la plupart des Malgache en a assez de cette crise. Les entreprises veulent fonctionner, les étudiants veulent étudier, les travailleurs veulent travailler, les paysans veulent cultiver. Et pour la majorité, leur vie quotidienne ne changera pas du fait que le pouvoir soit aux mains de Rajoelina, Ravalomanana, Rakoto, Rabe, Ranaivo, ou pire, Ndimby : Conclusion : cette crise dépasse leurs préoccupations et centres d’intérêts, mais pèse sur leur vie quotidienne.

LE DANGER DES EXTRÊMES

Les scenarii de sortie de crise sont cependant emprisonnés entre deux options extrémistes. Option A, version « aile dure des légalistes » : Andry Rajoelina est un putschiste dont le coup d’Etat a violé la Constitution, et il ne faut même pas discuter avec lui. Il faut d’abord revenir à la situation d’avant le 17 mars, et remettre en selle Marc Ravalomanana, l’Assemblée nationale, le Sénat et la Constitution. Option B, version « aile dure de la HAT » : Marc Ravalomanana est un malhonnête qui a violé la Constitution, qui a multiplié les conflits d’intérêts et abusé de sa position dominante pour façonner l’économie et la démocratie à son avantage. Il faut donc lui interdire de revenir au pays, si ce n’est pour le mettre en prison.

L’une et l’autre de ces ailes doit enfin comprendre qu’elles ont toutes deux perdu la partie telle qu’elles voulaient la jouer, car ni l’une ni l’autre des deux options ci-dessus n’est réaliste pour sortir de la crise. La HAT n’a pas réussi à imposer le coup d’Etat à la communauté internationale, et Ambohijatovo (puis Magros) n’a pas réussi à imposer le retour de leur Dada. Les deux camps doivent donc changer leur fusil d’épaule. Au-delà de ce point, certains membres de l’entourage de Andry Rajoelina vont avoir la plus grande réticence à abandonner leurs avantages, privilèges et le semblant d’autorité que l’état actuel de la Transition leur donne. Or, « l’homme d’Etat pense à la prochaine génération, le politicien malgache pense à la prochaine élection » dirions-nous pour paraphraser James Freeman Clarke. Au Président de la HAT donc de voir l’image et l’empreinte qu’il veut laisser dans l’histoire du pays. Pour avancer, Andry Rajoelina et Marc Ravalomanana vont donc devoir se méfier de leurs ailes extrémistes et de leurs foules. Et ils devraient s’approprier ces belles paroles de Victor Hugo que nous aimons répéter de temps en temps : « Quant à flatter la foule, ô mon esprit non pas, Car le peuple est en haut, mais la foule est en bas ».

On se souvient qu’en Juin 1991, lorsque Albert Zafy et Richard Andriamanjato avaient montré leur découragement devant l’apparente solidité de Ratsiraka face à la contestation, c’est la foule du 13 mai qui les avait poussés à mettre en place le Gouvernement insurrectionnel. Résultat : le 10 août 1991. On se souvient que le 21 février 2002, quand Marc Ravalomanana avait montré une réticence à procéder à l’investiture « légitime » du 22 février, c’est toujours la foule du 13 mai qui l’a poussé à maintenir le programme et sacrilège. Résultat : un acte anticonstitutionnel, donc un coup d’Etat dont nous payons les conséquences aujourd’hui. On se souvient qu’en février 2009, c’est encore la foule du 13 mai qui n’arrêtait pas de demander aux leaders du mouvement TGV de marcher sur le Palais Présidentiel. Résultat : le carnage du 7 février 2009 à Ambohitsirohitra. Et même pour retourner plus loin dans le temps et dans l’espace, rappelons-nous comment, selon la Bible, Jésus-Christ a été crucifié : ce sont les amis du bandit Barabbas qui ont manipulé la foule pour qu’elle offre le nom de Jésus à la justice de Ponce Pilate.

Le quotient intellectuel d’une foule est donc inversement proportionnel à sa taille : plus il y a de monde, plus la foule est bête. Ce n’est donc pas dans l’ambiance d’une foule qu’il faut chercher la sortie de crise. Ceci étant dit, je voue le plus grand respect pour ces militants qui continuent à s’afficher à Magros, dans le climat de terreur et de répression actuel. Et bravo au collectif Gasy Tia Tanindrazana qui a réussi une belle manifestation à Paris pour mettre à la face du monde les violations des droits de l’homme à Madagascar. Pour une fois, la diaspora sort de ces petites manifestations folkloriques sur la Place du Trocadéro, et le thème de la marche de samedi dernier entre la Place de la République et celle de la Bastille rejoint la cause défendue par notre éditorial du 6 mai 2009. Petit clin d’œil : il nous semble avoir reconnu par les oreilles celui qui reprenait sur son dos le titre d’un des articles du blog Fijery, « Razily prezidà ».

VÉRITE ET RÉCONCILIATION

La situation actuelle est le résultat de multiples violations de la Constitution, qui à notre humble avis, ont commencé en Février 2002 quand Marc Ravalomanana s’est fait proclamer Président de la République par son Directeur de campagne, Rajemison Rakotomaharo. S’en sont ensuivis emprisonnements et exils forcés qui se sont traduits par frustrations, désirs de vengeance, rêves de revanche : la crise de 2009 est donc un contrecoup de celle de 2002. Par conséquent, aucune sortie de crise ne peut voir le jour si les séquelles de 2002 ne sont pas prises en compte de manière sérieuse. Aujourd’hui plus que jamais, on constate que le Professeur Zafy avait mille fois raisons de réclamer à cor et à cri la réconciliation nationale. Et si la sortie de crise n’est pas gérée intelligemment en 2009, on va se retrouver encore avec la même situation dans quelques années.

Le concept de « Vérité et réconciliation » doit donc être mis à l’honneur. Dans de nombreux pays comme l’Afrique du Sud, le Libéria ou le Rwanda, il a permis de faire table rase du passé pour reconstruire un meilleur futur. Nelson Mandela et Frédérick de Klerk, la France et l’Allemagne, les Etats-unis et le Japon devraient être les références. Parlant de la crise de 2002, Sareraka a souligné ceci : « tout le monde, qu’on ait été dans un camp ou dans l’autre, a commis un péché, puisque le comportement de chacun était dicté à l’époque, par la fureur et la rage contre l’autre » (Express de Madagascar, A bâtons rompus avec Sareraka : il n’y a pas de véritables hommes d’Etat dans ce pays, 9 mai 2003, p.16). On forme le vœu que cette sage clairvoyance soit utile aux membres de la HAT dans leurs débats, à moins qu’elle ne soit altérée avec le temps et l’atteinte des sommets de l’Etat. Car il est évident que Marc Ravalomanana et Andry Rajoelina portent des responsabilités dans la situation actuelle, mais sans doute aussi Didier Ratsiraka et tous les hommes politiques qui se sont succédés depuis les premières années de l’Indépendance.

A présent, tant sur le plan local qu’international, l’exigence de dialogue se fait de plus en plus pressante. Et ce qui gène la communauté internationale, ce n’est pas seulement le coup d’Etat qui décrédibilise la HAT, mais c’est en plus qu’elle refait exactement, mais en pire, ce qu’elle reprochait à Marc Ravalomanana : abus de pouvoir, violations des principes démocratiques et des droits de l’homme. On rapporte dans les salons bien informés qu’un concessionnaire de voitures s’est fait délester d’un 4×4 Hummer par un des apparatchiks du pouvoir de transition la semaine dernière. Motif : atteinte à la sûreté de l’Etat, car le concessionnaire a le malheur de s’appeler Raveloson, comme Constant. Si elle comme ça, la République a des airs de putain (oh, pardon cher lecteur et honorable red’chef, ça m’a échappé, mais “péripatéticienne”sonnait mal).

Il faut donc bien croire que pour le moment, les beaux slogans TGV-istes de « ady amin’ny jadona sy tolona ho an’ny demokrasia » (lutte contre la dictature et pour la démocratie) sonnent encore creux. Nous rapportons ici cette fameuse partie du discours de Jean-Claude Boidin, Ambassadeur de l’Union européenne lors de la Journée de l’Europe, samedi dernier : « Lorsqu’on émet des mandats sans arrestation, et qu’on procède à des arrestations sans mandat, lorsque les élus cèdent la place à des autorités de circonstance, lorsque les ordonnances remplacent les lois, lorsque les fonctionnaires ne savent plus à quel ministre répondre, et que chaque camp rêve de confisquer les moyens de communication de l’autre, il n’existe plus d’ordre social ni de repère auquel les citoyens puissent se référer ; il n’y a plus d’état de droit, et plus beaucoup d’Etat tout court. Le développement, forcément, se trouve mis entre parenthèses ». On attend la réaction du Premier ministre Monja Roindefo, dont la susceptibilité est à fleur de peau dès qu’un Ambassadeur se permet de critiquer le pouvoir de transition.

Dans le camp d’en face, pour sa propre sécurité et la sérénité de la sortie de crise, on a toujours écrit que le retour de Marc Ravalomanana pour le moment n’est pas souhaitable s’il n’est pas négocié avec la classe politique, mais il doit désigner un mandataire officiel pour le représenter aux discussions. Certains de ses partisans qui demandent son retour dès maintenant, promettent qu’ils vont le protéger. Soit. Mais où était ce beau monde avant le 17 mars, après avoir déguerpi du barrage de Iavoloha au premier coup de mortier d’intimidation fait à distance par le CAPSAT ? Où étaient tous ces militants super-motivés lors de l’arrestation de Manandafy Rakotonirina, Premier ministre nommé par Dada ? Qu’on fait tous ces activistes pour obtenir la libération de Razily ou d’Evariste Ramanantsoavina, journaliste emprisonné entre autres pour « incitation à la contestation des institutions », motif ridicule dans un contexte de crise politique ? Qu’on se rende donc à l’évidence : les légalistes n’ont pas la force nécessaire pour s’opposer aux hommes en treillis à la solde de Andry Rajoelina, et les promesses enflammées de soutien ne doivent pas être prises comme argent comptant.

QUEL ORDRE CONSTITUTIONNEL ?

Les uns et les autres doivent donc admettre qu’un accord politique est une obligation. Le retour à l’ordre constitutionnel est rendu nécessaire, mais il faudra définir clairement de commun accord entre les Malgaches, mais aussi avec la communauté internationale, le contenu qu’il faut donner à cette expression. S’agit-il du retour à la situation d’avant le 17 Mars 2009, et faire comme si la crise n’avait jamais existé, ni dans ses motivations, ni dans ses modes d’expression ? Cette solution ne nous parait pas réaliste. S’agit-il d’une élection ? En sachant que celle qui intéresse tout le monde, l’élection présidentielle, ne pourra jamais avoir lieu dans de bonnes conditions avant 2010, alors qu’il faut bien que les Malgaches vivent ensemble d’ici là. S’agit-il de remettre en selle les deux chambres parlementaires, ce qui nous semble un minimum, mais va poser le problème de la raison d’être de la HAT et du CRES ? En fait, l’essentiel sera de créer les conditions d’une gestion concertée de la Transition, car de toute apparence, ni le statu quo actuel, ni le statu quo ante le 17 mars 2009 n’est à moyen terme viable. Une convention entre toutes les forces politiques est donc la seule solution, même si cela brise le rêve des extrêmistes de part et d’autre.

Pour sortir des sables mouvants de la situation actuelle, il nous faut donc des sages au milieu des faucons. Nous n’avons jamais caché notre estime pour la personne qui nous parait être la solution et le phare dans cette tempête : Albert Zafy, le ray-aman-dReny et seul Chef d’Etat démocrate depuis l’Indépendance, malgré un bilan économique catastrophique. Respect également pour le Vice-Amiral Mamy Ranaivoniarivo, le digne officier ; Zaza Ramandimbiarison, le technocrate libéral ; Raharinaivo Andrianatoandro, le légaliste modéré. Le choix leur est donc posé. Faut-il revenir de façon artificielle à une situation qui ne tient pas compte des réalités du terrain, faut-il insister dans la voie actuelle sans issue, ou bien faut-il essayer de trouver ce qui reste d’intelligence et de patriotisme en chacun de nous pour apprendre à gérer la situation actuelle avec les paramètres existants ? Pour certains, cela va signifier, la demi-acceptation d’un putschiste. Pour d’autres, la demi-acceptation d’un corrompu. Mais pendant que les extrémistes perdent du temps à se demander encore si le verre à boire est à moitié vide ou à moitié plein, c’est le peuple malgache qui trinque.

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