Le 5 juin 2009
Comprenons tout de suite qu’il ne s’agit pas de science linguistique, mais de maîtrise du langage. La lecture de la presse nous y invite constamment.
Un exemple : le père Pedro, écrivait Madagascar-Tribune le jeudi 29 janvier 2009, continue « son combat contre la pauvreté intellectuelle qui a fait défaut à tous les protagonistes ces dernières
semaines ». Quoique je veuille prétendre à être un francophone de haut niveau, j’ai compris le contraire de ce que disait le texte. C’est qu’en plus de comprendre le français, il faut aussi
comprendre le francofonique. En effet, Tribune dit en français strict le contraire de ce qu’il voulait signifier. Ce n’est pas la pauvreté intellectuelle « qui a fait défaut à tous les
protagonistes ces dernières semaines », mais bien le contraire, ce que l’on pourrait simplement appeler la « richesse intellectuelle ».
Le journal nous offre un bel exemple de cette pauvreté de l’esprit qui est d’abord une pauvreté du langage. Quand on ne parle pas bien une langue – et dans notre cas, on doit dire quand on ne parle
pas parfaitement au moins deux langues, le malgache et le français —, on est certain qu’on ne saurait être a priori un bon et fin politique, ni, comme dans le cas présent, un bon et fin
journaliste. Et que l’on ne saurait bien agir et effectivement construire un avenir durable que dans des équipes, tant en politique que dans les médias, maîtrisant parfaitement les deux
langues.
Le rappel que le journaliste fait du combat du père Pedro pose le problème de la culture de gouvernement de nos hommes et femmes politiques. Il n’y a pas d’option « culture de gouvernement » dans
notre enseignement républicain, tout comme il n’y en avait pas dans l’enseignement de l’époque coloniale. Traditionnellement, la culture de gouvernement se transmettait – se transmet toujours –
dans certaines des familles et des milieux qui ont autrefois exercé ces fonctions. A Madagascar, la culture de gouvernement se transmettait dans les familles régnantes et les familles des grands
serviteurs de l’Etat. Ces gens du Palais, les Tandapa comprenant au 19e siècle surtout des Mainty enin-dreny, faisaient l’éducation des jeunes Zanak’Andriana qui leur étaient confiés et dont ils
étaient les mpitaiza selon la dénomination de l’époque. La jeune Moma, future Ranavalona ii, fit ainsi perdre leurs noms (nahavery anarana) à ses précepteurs ; à ma connaissance, ils ne sont plus
connus aujourd’hui que sous les noms de Rainimoma et Renimoma, « Père de Moma » et « Mère de Moma ».
Une partie de cette éducation devait les amener à bien maîtriser la langue. Il est vrai que l’on dit : « Zanak’Andriana tsy ampianarin-kabary ». L’on se tromperait lourdement si l’on en tirait la
conclusion que cette connaissance était en quelque sorte innée. Pour être un bon mpikabary dans ce milieu politique, il fallait bien évidemment avoir appris la langue – c’est évident –, mais aussi
avoir atteint un excellent niveau de langue. De plus, il fallait avoir une excellente connaissance des principes et fondements qui constituaient le système politique.
A notre époque, la pauvreté intellectuelle provient non seulement d’une mauvaise connaissance des langues en usage, mais aussi d’une mauvaise compréhension de l’utopie républicaine : plus que
nombreux sont ceux qui pensent pouvoir exercer des fonctions politiques sans posséder ce qui doit être la base de leur maîtrise du pouvoir. Et ceux qui, par le choix que des administrateurs
coloniaux firent d’eux ou de leurs parents, ou par le seul hasard des circonstances, sont, à un moment ou à un autre, arrivés à un poste ministériel, s’estiment posséder un irrépréhensible droit à
gouverner le pays. Malheureusement, ils envisagent souvent moins de servir le bien public que leurs petits intérêts.
Il faudrait, dans nos Epp, mettre au programme de morale l’étude et la réflexion sur cette belle devise des Compagnons du Devoir que je ne résiste pas à rappeler : « Ni se servir, ni asservir, mais
servir ». La bien comprendre impose non seulement une bonne connaissance de la langue qui distingue bien les sens respectifs de chacun des mots, mais aussi une bonne conscience de ce qu’est le bien
public et, sans démagogie, le service que tout Grand responsable doit à son pays et à son peuple. Malheureusement, les grands de notre petit monde ne sont souvent aujourd’hui que des petits qui se
hissent sur des échasses de fortune.
*
Ce sont les derniers propos du P. Pedro Opeka qui nous incitent à revenir sur la question, car lui-même ne semble pas un champion en richesse langagière. Ces propos nous les trouvons dans le grand
journal catholique La Croix du 2 avril dernier. Ils ont été recueillis par Laurent d’Ersu, devenu spécialiste des questions malgaches pour avoir travaillé quelque temps au Cite d’Ambatonakanga à
Antananarivo dans les années 1990. Le journaliste pose en titre la grande question : « Que faire pour Madagascar ? » et la pose à Pedro Opeka de passage à Paris.
L’analyse politique d’Opeka – son nom est slovène et n’abrège pas Opération Karany – est simple : la pauvreté, qui concerne 70% de la population malgache, est doublée aujourd’hui d’un « risque de
guerre civile […] accentué par la communauté internationale, qui a suspendu son aide et laisse flotter sa décision sur une reconnaissance du nouveau pouvoir ». Dans les circonstances présentes, «
c’est le peuple qui a voulu le changement et il doit être écouté ». On a compris Opeka : il résume le discours de la Hat, critique évidemment non seulement Ravalomanana mais aussi les gouvernements
africains. Et du haut non de Sirius mais de sa petite prêtrise de lazariste, il énonce sa profonde philosophie politique : « En Afrique, la démocratie est en train de se créer. Et ces changements
de régime sont à chaque fois un pas en avant ». Avec un grosse touche de jeunisme : « C’est l’heure des jeunes en Afrique. Il y a beaucoup de talent, de connaissance, d’expérience en eux. C’est
leur moment ».
C’est non seulement le discours de certains de la Hat, mais aussi celui que tous les mompera ont tenu depuis le 19e siècle. Au 20e siècle, c’était le discours des développeurs de toute engeance. Il
faut, en s’appuyant sur les jeunes, combattre la culture malgache que défendent les vieux. On a compris de quels jeunes il s’agit, ce sont ceux qui suivent le plus jeune président non élu du monde
qui, quand Opeka a été contacté par La Croix, allait sur ses 35 ans.
Il nous annonce une spécificité malgache évidente : « Depuis l’indépendance, à Madagascar, c’est la rue qui impose cette alternance. C’est la façon malgache de faire les choses. Eh bien,
acceptons-le. Un jour, la démocratie va grandir et prendre un visage plus serein ». Serait-ce dans l’histoire slovène – depuis l’Empire d’Autriche à l’éclatement de la Yougoslavie – qui fournit à
Pedro Opeka ses modèles politiques ? Et si la Slovénie est maintenant démocratique, c’est parce que l’Union Européenne le lui a en quelque sorte imposé. Opeka n’envisage pas un instant que la Sadc
puisse ici en tenir le rôle.
Pedro Opeka parle couramment six langues. Mais s'il connaît les définitions que donnent les dictionnaires, sa connaissance ne va pas plus loin. Il n’a pas encore compris que 20.000 personnes
réunies Place du 13 Mai ne font pas le « peuple malgache » et ne sauraient représenter les vingt millions d’habitants de la Grande Île. Il n’a pas encore compris ce que signifie le mot « élection
», ni la place d’un système électoral dans une démocratie. Il n’a pas non plus compris que, dans toute démocratie, il est nécessaire de respecter le calendrier électoral. Il a encore beaucoup à
apprendre.
Quoi qu’il en soit, ambassadeur radzouëlien autoproclamé, Pedro Opeka n’a pas attendu longtemps pour faire en Europe sa petite tournée de relations publiques en faveur d’Andry Rajoelina et de son
coup d’Etat. Avec la pauvreté qui est aujourd’hui ce qu’était l’esclavage au 19e siècle, il trouve, auprès des mauvaises consciences des fidèles repus du Nord, un public prêt à l’écouter et à le
suivre. Comme certains membres du clergé, il ne résiste pas à la tentation de faire de la politique active. Il est vrai qu’il représente une force électorale certaine, car si l’on en croit un
discours bienveillant, son association a accordé une aide d’urgence à plus de 300.000 personnes, en accueille 40.000, a bâti 272 classes dans des écoles neuves, des dispensaires et salarie plus de
3.000 personnes. Il faudra donc s’en souvenir…
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