ÉTATS-UNIS OU FRANÇAFRIQUE ?

Publié le par Ny Marina

Le 7 juin 2009

ÉTATS-UNIS OU FRANÇAFRIQUE ?

Il est une question qui revient constamment dans les préoccupations de beaucoup de Malgaches dans ces circonstances de crise. Qui est donc à l’origine de la crise ?

On se souvient que, dès le début des événements, on avait supposé que derrière le jeune Dj, il y avait l’Arema avec bien sûr Didier Ratsiraka que n’enchantait pas le fait que son rival de 2001 puisse devenir Président de l’Afrique après le sommet prévu à Antananarivo et qui avait fourni le casus belli avec son entretien diffusé sur la Tv Viva en décembre 2008. Avec aussi Pierrot Rajaonarivelo dont beaucoup savait qu’il était en affaires avec Rajoelina depuis les années 1990. Ces suppositions ont depuis été vérifiées par les déclarations de ces deux hommes politiques.

Mais il y a, ancré plus profondément dans l’esprit de certains, le désir à la fois de ne pas imputer à des compatriotes malgaches la cause des manœuvres qui portent préjudice au pays et celui d’y voir d’autres manœuvres de la France qui, de toujours, serait la coupable de tous les malheurs de Madagascar. C’est une attitude ancienne et que l’Indépendance de 1960 n’a pas effacée. On se souvient qu’au début des années 60, Bakoly Ramiaramanana, alors présidente de l’Aeom de 1962 à 1964, essayait de faire comprendre aux membres de l’association que les critiques que provoquaient les événements de Dago ne devaient plus être simplement adressées à Paris, mais évidemment au gouvernement d’Antananarivo.

Par la suite, dans cette période néo-coloniale, une partie de l’opposition française inventa la Françafrique dans laquelle seraient intimement liés les intérêts politiques et économiques de l’ancienne puissance coloniale et de ses entreprises pour exploiter les richesses du pays et continuer à le gouverner en coulisses. Ce fut sans doute vrai du temps de Jacques Foccart à Guy Penne et à Papa-m’a-dit avec la cellule africaine de l’Elysée. Que les pratiques et l’idéologie qui animaient cette Françafrique restent présentes dans l’esprit de certains fonctionnaires qui ne peuvent se détacher de la tradition coloniale, la chose est évidente. Dans l’esprit aussi de certains journalistes comme ceux de France 2 qui, interviewant Alain Joyandet sur l’affaire Daewoo, estimaient de l’intérêt de la France à s’opposer aux visées sud-coréennes pour réserver à des investisseurs français ces fameuses terres cultivables ! On aurait pu se croire encore du temps de Colbert et de Louis xiv nommant Flacourt gouverneur de Madagascar, alors que seuls quelques kilomètres carrés à Fort-Dauphin étaient en possession de la France. Mais il est tout aussi évident qu’un nouveau départ et qu’une rupture avec les pratiques anciennes ont vu le jour en 2002 et que l’on doit être beaucoup plus circonspect dans la qualification des événements actuels. La politique de l’ouverture ne concerne pas seulement la seule politique intérieure française.

D’un autre point de vue, il est aussi évident que la France n’a plus le monopole de la présence à Madagascar et que d’autres puissances ont également intérêt à s’y établir durablement. Cette ouverture au monde, qui n’avait rien à voir avec la « politique  tous azimuts » de Didier Ratsiraka, fut d’ailleurs voulue et mise en œuvre par Marc Ravalomanana. A elle seule, l’affaire dite Daewoo prouverait suffisamment que Madagascar n’est plus dans le « pré carré » des rues Monsieur et Oudinot, mais qu’elle est maintenant l’objet d’une compétition des puissances dans un monde nouveau et multipolaire.

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Maintenant que les langues de diverses nationalités se délient, on peut reconstituer l’origine de l’affaire Daewoo – une opération économique comme tant d’autres, dans un monde où, dans cinquante ans avec ses neuf milliards d’habitants, les terres cultivables viendront à manquer. Ce furent les Etats-Unis qui, en juillet-août 2008, découvrirent les projets de Daewoo Logistics d’obtenir 1.300.000 hectares de terres cultivables dans la Grande Île, notamment pour y cultiver du maïs. Le projet inquiéta Washington, car le pétrole avec Exxon et le maïs avec ses grandes exploitations agricoles lui sont des sujets très sensibles. On sait que le gouvernement américain continue à soutenir financièrement la production de maïs et que la Corée du Sud, qui importe une grande quantité de maïs américain, risquait de devenir un sérieux concurrent de la corn belt américaine. Des spécialistes américains de la Cia circulèrent dans les régions déjà identifiées et constatèrent qu’outre le caractère cultivable des terres, celles-ci possédaient dans leurs sous-sols des richesses minières déjà connues. Les Coréens pouvaient alors faire d’une pierre deux coups.

Les Etats-Unis en informèrent la partie malgache, lui demandant de mettre fin à ce projet. Mais l’ami de l’Amérique, disait-on, était devenu « incontrôlable ». Ce fut aussi le moment où des investisseurs privés étaient venus d’Outre-Atlantique en jet privé, n’avaient pas été reçus à Iavoloha et étaient repartis furieux. L’inquiétude de Washington était d’autant plus grande que, constatant les succès de la politique de Ravalomanana et prévoyant sa future réélection à la présidence, l’on y craignait qu’il ne reste une trentaine d’années à la tête du pays. Dès lors, une alternative fut recherchée.

La classe politique malgache n’offrait pas beaucoup de choix, étant donné la somme des qualités humaines et techniques recherchées par les Américains. Il y en avait toutefois un qui fut abordé. Ce fut Tantely Andrianarivo qui avait fait ses preuves comme Premier Ministre sous le dernier mandat de Ratsiraka. Il fut alors abordé, mais sans succès. « Mon avenir pour le moment est en France et pas à Madagascar », leur fut-il répondu. L’on ne s’étonnera pas de la réponse de Tantely. Il avait déjà été échaudé pour avoir servi Ratsiraka et s’était retrouvé en prison avant que Ravalomanana ne l’autorise à se rendre en France pour s’y soigner. Les sentiments et relations de parenté avaient pu tenir un rôle aussi bien dans cette mesure de clémence de Ravalomanana que dans le refus par Tantely des propositions américaines, car Marc Ravalomanana et Tantely Andrianarivo sont cousins germains, leurs mères étant deux sœurs iray tampò.

En l’absence de candidat à mettre en place – et comme il y avait de l’eau dans le gaz entre Ravalomanana et Washington –, cette championne de la manipulation politique qu’est la Cia, entra alors en jeu. Une « fuite » à la presse américaine, mensongère en ce qu’elle disait que la convention avait été conclue avec Daewoo Logistics, et un article du Financial Times en novembre 2008 déclenchèrent la campagne de presse française activée par les exilés en France qui y virent une nouvelle providentielle. Et l’importance de cette campagne donna à penser qu’il s’agissait bien d’une machination de la fameuse Françafrique. Les Américains avaient gagné et n’apparaissaient pas sur la scène du combat politique.

Vendre de la terre à des étrangers est l’interdit constitutif de la communauté, de la nation malgache.Au 19e siècle, aucun souverain, à l’exception peut-être de Radama ii, n’aurait osé le faire. A un vazaha qui lui demandait des terres à acheter, Radama Père avait répondu que cela n’était pas possible et que pour en décider, il lui faudrait réunir tous les Andriana de la Grande Île. Pour répondre à la pression créole, Ranavalona ii avait décidé d’autoriser la location de terres, mais pour une durée de vingt-cinq ans renouvelables. L’administration coloniale avait autorisé les ventes de biens immobiliers à des non-Malgaches, mais en 1972, elles furent à nouveau prohibées. Et les vazaha qui héritaient de biens immobiliers, ne pouvaient pas aux Domaines les inscrire à leur nom, même si la jouissance ne leur en était pas retirée. Au début des années 80, lors d’une Commission mixte franco-malgache, la partie malgache admit enfin que les biens déjà titrés pourraient être transférés au nom des héritiers, mais la décision commune resta sans effectivité. Depuis quelques années, le système des baux emphytéotiques ont permis de contourner l’ancienne loi. Mais sans l’abolir. Et l’annonce d’une concession de si grande taille suscita une émotion d’aussi grande importance.

Pour les Etats-Unis, l’intrusion de Rajoelina sur la Place du 13 Mai fut un accident non prévu, mais qui, d’une certaine façon, devait être intégrée dans leur plan par les stratèges de la Cia. L’on comprend dès lors le rôle que joua Niels Marquardt dans les événements, le fait qu’il ait participé lui-même à la déstabilisation du régime, qu’il ait été à Iavoloha au moment décisif le 17 mars au matin et qu’il ait porté le document signé par Ravalomanana à l’Episcopat.

L’on comprend aussi qu’il ait maintenu envers et contre tous qu’il s’agissait d’une lettre de démission, alors que la fameuse ordonnance n’en était pas une. Le fait qu’il ait affirmé qu’il n’y avait pas de militaires à Iavoloha et qu’il n’ait pas voulu prendre en compte l’attaque, dans la nuit du 17 au 18 mars, des militaires qui étaient commandés par l’adjudant Randriamanantena Louis Jean Georges et qui ont tiré des obus de roquettes sur le Palais Présidentiel pour en apeurer les occupants et les amener à s’enfuir. L’on comprend aussi qu’aux femmes légalistes qui lui demandaient d’intervenir en faveur de Ravalomanana, il ait maintenu que le Président avait bien démissionné et que, si elles voulaient une intervention, il leur fallait s’adresser à l’Ambassadeur de France à qui, innocemment, il refilait la patate chaude.

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De son côté, Ravalomanana n’avait pas compris que, pour les Américains, le maïs était un produit aussi sensible que le pétrole. Lui qui est on ne peut plus fidèle dans ses amitiés, n’avait pas compris non plus que l’amitié d’Etat à Etat n’avait plus aucun sens, quand tant d’intérêts sont en jeu et quand il n’y avait pas des liens et des solidarités anciennes comme avec la France et l’Allemagne. Comme le petit peuple, il est donc retombé dans les accusations à l’égard de l’ancienne reny malala, peut-être victime de la désinformation de ses ennemis. Victime peut-être aussi de la Lettre de l’Océan Indien dont les nouvelles ne sont souvent que des suppositions ou de pures inventions de ses informateurs tananariviens. Il n’a pas compris la portée de sa déclaration contre la France.

Jusqu’il y a un mois, Ravalomanana avait la sympathie des milieux économiques français pour qui Madagascar était sur la voie du décollage économique. L’ouverture à d’autres milieux économiques ne lui étaient pas reprochés. Au contraire, les entreprises françaises comme celle du Btp qui sont établies à Madagascar depuis longtemps, n’ont jamais fait de si bonnes affaires que depuis cette ouverture et ne sont plus obligées de verser à une sorte de mutuelle pour offrir annuellement une énorme boîte d’allumettes comme dans la période précédente. Il n’a pas compris que sa déclaration anti-française, si elle satisfaisait certains de ses partisans, a scié la branche sur laquelle il était assis.

Les problèmes comme celui de Le Hidec, concernaient les relations d’Etat à Etat et n’avaient pas touché ses relations avec les milieux d’affaires. Un des frères d’Alain Joyandet avait fait un grande enquête dans ces milieux et en avait conclu qu’il y était toujours apprécié – ce qui avait induit, au niveau supérieur de l’Etat français, la définition du coup d’Etat radzouëlien à Antananarivo. Les milieux du Medef appréciaient la politique ravalomananiste, même si quelques-uns lui reprochaient sa « boulimie des affaires ». Et n’ont aujourd’hui aucune appréciation positive de la Hat qui ne propose aucun programme stable sur la longue durée et qui, souvent sur une base régionale, met au placard des hauts fonctionnaires compétents pour les remplacer par des compétences notoirement insuffisantes.

Ravalomanana a fait fausse route. Champion de la reconquête de la souveraineté malgache aux yeux de nombre de ses électeurs, il n’a pas compris que le temps de Ranavalona ire (1828-1861) était maintenant dépassé et que dans la mondialisation, les différents accords internationaux comportaient des abandons de souveraineté avec un corollaire, le droit d’ingérence de la communauté internationale. Ce que les radzouëliens, campés sur leur souverainisme, n’ont toujours pas non plus compris. Ce qui laisse toujours inquiet sur la durée de la crise et sur la date à laquelle nous en sortirons.

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