LE CHERCHEUR ET LE BUREAUCRATE

Publié le par Ny Marina

Le 12 juin 2009

 

LE CHERCHEUR ET LE BUREAUCRATE

 

Il y a un peu plus d’un mois, le 6 mai, la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale a consacré une réunion à Madagascar. Sous la présidence de M. Axel Poniatowski, député, elle y a entendu surtout Didier Galibert, historien et anthropologue, et accessoirement Stéphane Gompertz, directeur de l’Afrique et de l’Océan Indien du ministère des affaires étrangères et européennes – sans doute à ce poste et dans ce ministère est-il lui-même ambassadeur. Chacun peut relire, sur le site de l’Assemblée, le compte rendu de cette table ronde où apparaissent, d’une part, la compétence libre d’un universitaire et chercheur qui possède bien son sujet, qui ne se contente pas d’être un petit rapporteur réécrivant en politiquement correct les lectures qu’il a faites et qui développe des connaissances nouvelles et bien adaptées et, d’autre part, l’embarras renouvelé d’un bureaucrate qui gère au jour le jour une situation complexe avec les connaissances aujourd’hui obsolètes de la tradition néo-coloniale, qui se dépatouille entre la condamnation du coup d’Etat reconnu par le Président Sarkozy et le désir que la France soit toujours là à jouer le chef d’orchestre à Madagascar.

L’exposé de Didier Galibert

Didier Galibert est bien connu et apprécié sous nos latitudes australes. Fils de diplomate, il est ouvert aux cultures et aux sociétés autres que françaises, et notamment à la culture malgache par les années qu’il a passées dans le pays et les recherches qu’il y a menées. En dernier, il avait enseigné à Antananarivo avant d’être à La Réunion. Malgache, sa femme fut professeur d’abord à la Faculté d’Antananarivo, avant de l’être à La Réunion et à Diégo-Suarez. Cela fait déjà quelque vingt ans que Didier Galibert travaille sur l’histoire malgache très récente et il a déjà pas mal publié. Sa thèse Les Gens du pouvoir à Madagascar. État postcolonial, légitimités et territoire (1956-2002), devrait paraître chez Karthala, Paris.

Sur les événements actuels, Didier Galibert relativise géographiquement les violences qui furent largement exagérées et met en lumière la rivalité de deux personnes du milieu entrepreneurial d’Antananarivo. Il rappelle le désamour de l’armée malgache à l’égard de son président qui voulait mettre un terme à son évolution vers une « armée mexicaine » depuis les décisions de Ratsiraka sous la IIe République. Rappelant aussi le problème démographique, l’importance du nombre des jeunes et l’insuffisance de la formation professionnelle, la question des concessions ou des ventes de terres à des étrangers – cruciale pour la communauté malgache toute entière.

A cet égard, D. Galibert constate judicieusement qu’au niveau de cette communauté, le pays est tout entier « assimilable à un vaste sanctuaire habité par les ancêtres ». On doit se rappeler qu’un projet d’exportation de sable pour la construction à La Réunion sous la IIe République avait alors provoqué une indignation générale. Ny tanin-drazana tsy azo hamidy, dit-on. On n’a pas le droit de vendre la terre des ancêtres. Dans l’esprit de beaucoup, la sacralisation du sol par les ancêtres n’interdit pas seulement son occupation et son utilisation par des étrangers, mais aussi la marchandisation de ses constituants. Pour un Malgache qui part au loin, il lui sera souvent indispensable d’emporter avec lui un petit sachet de terre prélevée près du tombeau ancestral. A un niveau supérieur, pour beaucoup de citoyens, c’est la terre de toute l’île qui possède cette sacralité.

Dans les conceptions traditionnelles qui restent toujours vivantes dans l’esprit de la plupart des Malgaches, tout désordre localisé porte atteinte à l’équilibre de l’ensemble de tout l’univers. Et des violences du Samedi noir et de celles qui suivirent, Didier Galibert a raison d’écrire : « Le nombre des morts paraîtra faible au regard d’hécatombes africaines, mais c’est le code traditionnel, assimilant l’ordre social et politique des vivants visibles au cosmos tout entier – comme si l’affichage de l’usage de la force mettait en péril la totalité de la vie sociale, publique et privée –, qui a été violé ».

Sans doute pourrait-on pinailler sur l’« implacable hiérarchie de la naissance selon les ordres sociaux », sur ce qui serait « un héritage culturel privilégiant la non-responsabilité des puissants à l’égard du bien-être populaire » ou encore sur l’incapacité des Eglises à « jouer efficacement leur rôle d’encadrement et de médiation, du fait de la proximité de l’une d’elles avec le pouvoir »

Ce sont là points de détail que, valable sur le long terme dans le passé, la conclusion de Didier Galibert fait heureusement oublier : « l’histoire malgache paraît démontrer une capacité d’influence assez faible des acteurs étrangers. J’explique ce fait par la conjonction d’un sentiment insulaire puissant, d’une conscience nationale ancrée dans l’unité linguistique et religieuse – en amont du travail des missionnaires ».

Heureux aussi pour les députés qui voudraient intervenir, ce conseil fort utile pour des républicains universalistes : « Seule notre capacité de compréhension de la distance culturelle nous fournira la clé d’analyse. Les contradictions de la société malgache concernent à la fois le règlement des conflits politiques et la définition de la légitimité. […] À Tananarive, la frontière est poreuse entre les partisans de la démocratie et un peuple misérable en quête de sens, à l’affût d’un homme providentiel qui reprendrait une partie de l’héritage symbolique des anciens rois tout en respectant les apparences de la modernité ». Mais un avenir plus qu’incertain si l’on n’y apporte rapidement un remède : « Aussi la crise de leadership peut-elle avoir des conséquences redoutables. Le recul du modèle démocratique des Églises et la pérennité de cette crise culturelle me paraissent conduire à l’accroissement de l’instabilité et à la multiplication des aventures politiques ».

L’intervention de Stéphane Gompertz

Il n’a pas beaucoup à dire des propos de Stéphane Gompertz, tant ils sont affligeants par leur faible niveau de connaissances des événements propres à Madagascar depuis janvier – à se demander ce qu’est le niveau des agents des services de renseignements –, affligeants aussi par le recours aux clichés du discours colonial ou néo-colonial.

Nous avons droit à un discours moral qui, admettant le « taux de croissance soutenu », pointe immédiatement « un mécontentement populaire croissant face aux dérives économiques et financières de l’ère Ravalomanana » et condamne des excès intolérables. Le directeur ne se préoccupe pas d’intendance. Il n’en est pas à se féliciter que les événements aient ainsi créé nombre d’emplois, précaires il est vrai, ni à justifier, avec la reprise individuelle chère aux anarchistes du début du 20e siècle, les pillages organisés des entreprises commerciales et individuelles. Mais il donne ce qui est la position du Quai d’Orsay : « les tirs de la garde présidentielle ont scellé le sort du régime ». Il justifiera même l’arrestation de Manandafy Rakotonirina par les violences que celui-ci aurait fait commettre ! Le reste n’est donc que « subtilités juridiques » et « la France ne retient pas l’hypothèse d’un retour au pouvoir de Marc Ravalomanana ». La communauté internationale, en la personne de Tiébilé Dramé, a, dit-il, cautionné cet acte irrégulier.

Pour lui, la décision était bonne, car « elle a permis d’éviter que des affrontements armés ne se produisent ». A la différence près que le mot Hova n’est plus utilisé et que Sakalava est remplacé par côtier, on retrouve le discours administratif plus que centenaire sur « les tensions entre les Merinas des hauts plateaux et les côtiers [qui] s’exacerbent ». Dans les réponses qu’il fera aux questions qui lui seront posées, le directeur montrera tout l’intérêt qu’il porte aux problèmes de l’armée malgache : « Nous devrons renforcer notre coopération militaire, afin que les forces de sécurité retrouvent leur moral et leur cohésion ». La France serait-elle capable de mettre fin à la mutinerie et de redonner moral et cohésion aux militaires malgaches ? La question de l’armée reste au centre de la politique de coopération. En Afrique, la France a toujours eu un faible pour les armées des différents pays, surtout quand elles prenaient le pouvoir.

Et l’on comprendra que, période de crise ou pas, mutinerie ou pas, nouveaux commandements opérationnels ou pas, respect de la hiérarchie ou pas, les forces de l’ordre malgaches resteront chouchoutées par le Quai. Déjà, dit-on, quatre hélicoptères de combat viennent de lui être fournis et les grandes manœuvres dans l’Océan Indien vont bien sûr se faire aussi avec les Malgaches.

Enfin, Stéphane Gompertz s’attaque même à un des points de la dernière réforme constitutionnelle qui impose que le candidat à la Présidence soit né de père et de mère malgaches. Elle « pourrait être utilement supprimée », dit-il. Ce conseil est plus qu’inopportun. Les critiques viendront vite, car si, comme beaucoup, le Quai pense que cette restriction fut constitutionnalisée pour écarter Jacques Sylla d’une éventuelle présidence, il lui manque de tenir à jour ses archives, sinon il saurait que le « Malagasy ray Malagasy reny » fut une des revendications de 1972 et qu’elle était formulée notamment par des francophiles. Lorsque la question sera abordée dans l’inévitable rédaction d’une nouvelle constitution, ceux qui refuseront cette condition seront automatiquement classés dans le « parti français ». Et le bruit se répandra que la France veut faire élire un bi-national pour défendre ses intérêts ! Gompertz aurait mieux fait de se taire !

De ce directeur, il faut retenir cette bonne nouvelle pour le secteur privé : « Nous estimons qu’une interruption de l’aide économique aurait des conséquences dramatiques ». Et, très implicite, cette autre pour les fonctionnaires : « Dans un mois, les caisses seront vides et les fonctionnaires ne seront plus payés ; la guerre civile risque d’éclater… ». Le contribuable français saura encore être généreux. Pour éviter la « guerre civile » qui continue à agiter les rêves ou les cauchemars du discours colonial.

Des questions…

Une dizaine de députés assistaient à la table ronde et ne se gênèrent pas, qui pour donner son opinion, qui pour poser des questions. On notera René-Paul Victoria, député de La Réunion, Jean-Yves Le Déaut, qui enseigna à la Faculté des Sciences d’Antananarivo, et François Baroin, qui s’intéresse depuis longtemps à l’Océan Indien.

Didier Galibert ne se priva pas de contredire le directeur du Quai. Le chercheur affirma qu’il ne croyait pas à l’opposition entre Merina et côtiers, car « les personnes qui ont pris part aux conflits successifs sont indifféremment originaires des Hautes Terres ou des villes côtières. […]. Le problème tient plutôt à un défaut d’enracinement des principes de base de la démocratie ».

 

Quant à Stéphane Gompertz, il constate que les positions des partenaires européens ne sont pas en accord avec celles de la France, expliquant la position de l’Allemagne par l’amitié personnelle existant entre Marc Ravalomanana et le président de la République fédérale d’Allemagne. On en revient à la conception d’une histoire et d’une politique à l’ancienne, celle du De viris illustribus.

En bon bureaucrate, il lui faut valoriser le travail de son bureau. « Au plus fort de la crise, le ministre Alain Joyandet s’est rendu à Madagascar avec une délégation de la Commission de l’océan Indien. Tout en voulant affirmer le rôle de la France, nous nous efforçons d’agir le plus possible avec nos partenaires ». Agir avec les partenaires, c’est bien. Mais il est difficile pour un ministre français d’agir avec ses partenaires sans en être tête de file et tout autant difficile pour un bureaucrate de critiquer son ministre. Quand Joyandet est venu avec la Commission de l’Océan Indien, la délégation de celle-ci était présidée par un haut fonctionnaire comorien de qualité, et quand elle sortait d’une entrevue, c’est à Joyandet que les journalistes s’adressaient : Joyandet jouait publiquement le premier rôle et oubliait de se mettre en retrait et de donner la parole au président de la délégation !

Les interlocuteurs privilégiés du Quai sont les « fidèles de la France » d’abord avec Didier Ratsiraka et son disciple, Pierrot Rajaonarivelo. Ils ne pensaient qu’au départ de Ravalomanana et au pays qui pouvait l’accueillir. Ravalomanana avait commis l’erreur de ne pas avoir reçu Gildas Le Lidec « soupçonné par Marc Ravalomanana de porter le mauvais œil ». Gompertz renvoie Ravalomanana dans le monde de la superstition, alors que ce que craignait la Président, c’est que ce nouvel ambassadeur ne concocte quelque mauvais coup comme on le supposait dans ses postes précédents. Et Gompertz d’ajouter : « s’il [Le Lidec] était resté sur place et que le président avait écouté ses conseils, ce dernier serait peut-être encore au pouvoir ». Un Ambassadeur de France, tout excellent et ouvert aux cultures non occidentales qu’il soit selon la réputation de Le Lidec, aurait pu modifier le cours de l’histoire. Cette opinion n’est pas éloignée de ce que l’on suppose être l’arrogance française.

Pauvre directeur : « chaque fois que nous intervenons sur la place publique, constate-t-il chagrin, nos propos sont déformés et instrumentalisés par l’une ou l’autre des factions ». Avec de tels propos, on ne voit pas comment il pourrait en être autrement.

Sans doute aussi plus que gêné par les actions antérieures de la diplomatie française, le directeur du Quai n’a évoqué ni le sommet de l’Union Africaine qui devait se tenir en juillet prochain, ni le sommet de la Francophonie prévu pour 2010 pour lesquels le Quai avait agi plus qu’efficacement afin que Madagascar puisse les recevoir. La philosophie du Quai serait-elle d’oublier les objectifs anciens pour se limiter à la gestion au jour le jour des problèmes qui surgissent sous ses pas ?

 

Dans cette table ronde, c’est Didier Galibert qui a les derniers mots. Pour sortir de l’ère post-coloniale, il faut abandonner le schéma de l’opposition merina vs côtiers et admettre que le modèle français ne devrait pas chercher à posséder le monopole. Pour finir, laissons lui la parole : « Les Français seraient bien inspirés de comprendre que la démocratie, à l’échelle de la planète, ne passe pas nécessairement par la laïcité. La pérennité de notre langue et de notre culture passe aussi par la sécurisation de la langue et de la culture malgaches ».

 

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