LE 14 JUILLET À LA RÉSIDENCE

Publié le par Ny Marina

Le 17 juillet 2009

 

LE 14 JUILLET À LA RÉSIDENCE

 

Serait-il vrai, comme on le répétait à l’époque coloniale, que Madagascar est un pays à palabres ? L’année 2009 semblerait bien vérifier cette opinion et prouver que ce que l’on disait alors n’était pas toujours faux. On a vu et on voit toujours des métingues ici et là, on a beaucoup parlé des Assises où le temps de parole des assis était limité et les conclusions contraintes, on parle abondamment des fêtes nationales qui innovent et où les discours des maîtres de maison font ensuite couler des volumes jusqu’ici inconnus de salive. Si l’on suit l’ordre chronologique, on se souviendra de Jean-Claude Boidin qui, me semble-t-il, réinventa le kabary tsy valiana des missionnaires du 19e siècle et en offrit le modèle aux autres Excellences. L’Ambassadeur de Russie, de son poste d’observateur, préféra le mutisme mais accompagné d’un buffet sympathique et convivial. L’Ambassadeur des Etats-Unis préféra sans doute réunir le petit club des ses nationaux dans l’intimité, et n’invita pas la presse pour écouter ses propos – ce qui fait que je n’en sais rien. L’Ambassadeur de France, Jean-Marc Chataignier, a suivi le modèle européen et, selon une estimation, a reçu plus d’invités que l’an dernier malgré les restrictions budgétaires sarkoziennes.

Il y avait évidemment nombre d’ambassadeurs et de consuls en poste à Antananarivo. Il y avait – fait notable – Son Excellence Madame Lundt, ministre suédoise des affaires étrangères qui, en ces temps où la Suède préside l’Union Européenne, est chargée des relations internationales de l’Europe et qui a en charge particulièrement le dossier malgache dont on sait qu’il préoccupe Bruxelles. Il y avait beaucoup de parlementaires – ces députés et sénateurs qui ont été Hâtivement suspendus ; mais, quoiqu’invités, n’étaient pas présents ceux que la Hat héberge à Antanimora, Mantasoa et autres lieux de vacances pénitentiaires.

Suivant les consignes de Pointe de Sagaie, la Transition n’était pas officiellement représentée. Mais – suivant le contrordre de Rajoelina ? – la plupart des « ministres » Hâtifs s’étaient retrouvés à Anosy chez Ny Hasina Andriamanjato et – manifestation d’opposition au « premier ministre » ? – avaient fait cortège pour se rendre à Ivandry « en leur nom personnel » ! Ceux qui en ont, avaient mis leur tenue de cérémonie et leurs décorations ! Etaient aussi là des personnalités comme  Jacques et Yvette Sylla, comme Roland Ratsiraka, qui est vice-président de la Transition, et comme Pierrot Rajaonarivelo, qui n’est rien du tout…. Pour être plus complet, il faudrait plutôt citer ceux qui n’étaient pas là comme Alain Ramaroson.

L’Ambassadeur avait accueilli ses invités en costard et cravate, mais il fit son discours en bras de chemise et cravate. Serait-il traditionaliste ou vraiment de droite, puisque les gens de gauche en France, en dehors de l’Assemblée Nationale où ils ne seraient pas admis, s’évertuent à ne pas mettre de cravate ? Il fit son discours tout seul sur la terrasse face à tous ses invités, réunis égalitairement et républicainement sur la pelouse.

Je me permettrai aussi de rappeler ce que beaucoup de gens ignorent. C’est que le 14 juillet que l’on fête depuis la IIIe République, n’est pas l’anniversaire du coup de force de la prise de la Bastille, mais le 14 juillet 1790, celui de la grande fête de la Fédération organisée sous le règne de Louis xvi, d’un 14 juillet qui aurait pu débuter une ère apaisée des événements commencés en 1789. C’est ce 14 juillet-là auquel je pensais et non aux assauts parisiens sur la Bastille.

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Il me faut dire deux mots de l’allocution de Jean-Marc Chataignier, parce que les médias télévisés à Antananarivo n’ont parlé que de sa première partie, négligeant la seconde sans doute sur ordre Hâtif et appliqué dans le cadre des conditions actuelles de la liberté d’expression. Une décision à la Ranavalona ii. Quand celle-ci proclama la liberté religieuse en 1869, elle laissait le choix entre les différentes missions chrétiennes déjà présentes dans le pays et en excluait implicitement la religion des ancêtres. Seule reconnue comme « religion » (fivavahana), la religion des missionnaires. Et dans le public, elle le fut jusque dans les années 1980, quand on commença à parler de fivavahan-drazana, de religion des ancêtres. Il en est de même aujourd’hui pour la liberté d’expression selon les transitionistes : tout peut être dit, sauf ce qui les ennuie et ce qui remue non la boue qui dort (mamoha fota-mandry) mais la boue qui s’agite mais que l’on ne voit pas.

Dans une analyse des malheureux événements survenus à Madagascar, Chataigner estima d’abord que la communauté internationale, par ses institutions financières, avait tardé à prendre ses responsabilités dans les années passées, « lorsque les choses ont commencé à se détériorer après l’immense espoir populaire de 2002 ? » Elle a laissé faire quand « l’Etat a favorisé les intérêts d’un grand monopole privé et lui a accordé des avantages indus par rapport à ses concurrents ». La communauté internationale aurait dû suspendre plus tôt ses aides budgétaires, vérifier les comptes publics et dénoncer tous les conflits d’intérêt. Chacun a compris que le second mandat de Ravalomanana était loin de répondre à toutes les exigences d’une bonne gouvernance.

En fait, Jean-Claude Chataigner ose poser publiquement les questions qui fâchent et que se posaient depuis vingt ans les experts des organismes internationaux. Quand, parlant avec eux, des responsables malgaches regrettaient le mauvais usage de tous les fonds publics, les experts leur demandaient s’il fallait qu’ils établissent les vraies comptabilités, décident des ordonnancements des crédits et vérifient tous les chantiers, les mêmes responsables malgaches refusaient unanimement d’admettre que leur pays redevienne un vrai protectorat des grandes puissances de ce monde. Conflit de conscience permanent entre l’efficacité honnête et une irrépréhensible souveraineté.

Si tant est que le passé soit critiquable, il n’excuse jamais les erreurs ensuite commises. « Le respect de l’Etat de droit, le respect de toutes les libertés publiques, le respect de la liberté de la presse, le respect de la séparation des pouvoirs et le respect de l’indépendance de la justice sont autant de principes fondamentaux sur lesquels personne ne peut transiger ». L’Ambassadeur, nous l’avons compris, passe à la situation actuelle. « Les opposants d’hier assument aujourd’hui des responsabilités. Ils ont le lourd devoir moral de s’assurer qu’aucun de ces droits ne puisse être bafoué ». Les mots sont pesés, aucun des journaleux présents ne pourra en tirer ce qui serait un début de reconnaissance. Rien n’est dit sur ce que sont devenus les « opposants d’hier », mais Jean-Claude Chataigner constate que là où ils sont, ils ont des responsabilités, celles de faire respecter les « principes fondamentaux sur lesquels personne ne peut transiger ». Il fait même appel aux dernières recommandations faites par Amnesty International – ce qui va faire rager le commandant Lylison et quelques autres sanguinaires.

Lors d’une fête, les invités formulent toujours un compliment pour celui que l’on fête. Lors d’une fête nationale, le représentant de l’Etat de résidence présente un compliment à son hôte. Jean-Claude Chataigner, quant à lui, forme un souhait que tous ses invités « à titre personnel » auront peine à ne pas comprendre : « Je forme également le souhait que les procédures judiciaires engagées contre certaines personnalités et des parlementaires [pour l’orateur, ils le sont toujours] puissent déboucher dans les plus brefs délais pour que ces derniers puissent s’expliquer sur les faits qui leur sont reprochés et que ceux qui sont privés de liberté ne restent pas indéfiniment en détention préventive ». Pan sur le bec de la Justicière, comme dirait le Canard enchaîné.

Une phrase aussi qui fera plaisir à beaucoup et particulièrement aux femmes légalistes et à Ihanta Randriamandranto, car c’était au centre de leurs revendications : « Madagascar doit maintenant se tourner résolument vers son avenir, construire la maison démocratique malgache dans laquelle tous les enfants du pays seront fiers de vivre, d’aller à l’école, de travailler, de fonder leurs familles et de participer à un développement équitable et durable ».

La tranobe démocratique que le peuple malgache doit construire, la communauté internationale n’est là que pour voir si le permis de construire « répond bien aux normes et conventions internationales ». Il a rappelé ce qu’elles sont depuis que l’on parle de transition : que « la compétition démocratique soit ouverte, libre et transparente et que chacun puisse faire valoir son programme et ses idées ».

Et pour être sûr qu’on le comprenne bien : « On me demande ainsi souvent si la France reconnaît le gouvernement de la Haute autorité de transition. Ma réponse est simple : la France ne reconnaît pas les gouvernements, elle ne reconnaît donc pas plus celui-ci que le précédent ou le prochain; la France reconnaît les Etats, donc elle reconnaît Madagascar. La France est totalement solidaire de la communauté internationale pour dire à la Hat et aux mouvances politiques malgaches qu’une sortie de crise entièrement unilatérale créerait plus de problèmes qu’elle n’en résoudrait ». La position est claire. Et je ne pense pas qu’il puisse conseiller au Quai d’Orsay de faire défiler Andrianasoavina, Lylison et les capsates sur les Champs Élysées au prochain 14 juillet.

Le texte officiel du discours qui a été publié ne comporte pas une petite notation que l’on n’attendrait pas d’un politique, mais qui vient d’un spécialiste de l’action humanitaire : Jean-Claude Chataigner n’a pas caché que, devant la situation malgache, il a abandonné beaucoup de son esprit cartésien et qu’il souhaitait en retour un peu d’amour. Dans tout diplomate, il ne faut pas aussi oublier de voir l’homme.

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Parmi les invités et un peu à l’écart, les journalistes interviouvaient Pierrot Rajaonarivelo. Pas plus qu’ils n’avaient parlé de la deuxième partie de l’allocution de l’Ambassadeur de France, les médias n’ont rien dit des propos de Pierrot, qui n’est rien du tout dans la Hat, mais qui espère redevenir quelqu'un demain.

Si nous ne l’avons pas entendu, les langues de ses amis se délient avec les difficultés et les manœuvres de Rajoelina. Son entourage fait maintenant savoir que Rajaonarivelo, qui était financièrement prêt en 2001 à mener sa campagne pour la présidentielle et qui en avait été écarté par Didier Ratsiraka, est mécontent que Rajoelina ne tienne pas parole et ne respecte pas leur accord. L’entourage fait savoir – ce dont on se doutait déjà avec le chèque de 1.002.000 dollars signé par José Vianey à l’ordre de Andry Rajoelina en date du 2 février 2009 – que Pierrot a bien financé le boulot du Dj. Les positions actuelles de ce dernier ne semblent pas respecter l’entente qui avait été passée. Et Pierrot attend toujours l’amnistie pour pouvoir se présenter. Les dizaines de milliers de ticheurt qui étaient déjà prêts en 2001, attendent toujours d’être utilisés lors d’une prochaine campagne.

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