Haute autorité du tondro-molotra

Publié le par Ny Marina

Haute autorité du tondro-molotra (1)

 

Acte I. « On va à Bruxelles pour convaincre l’Union européenne avec les résolutions des Assises régionales ». Acte II. « On est à Bruxelles et l’Union européenne nous a compris ». Acte III. « On s’attendait à cet échec, mais de toutes façons, on se moque de ce que pense l’Union européenne. On n’a pas besoin d’eux et on fera sans leurs Euros. On va faire des salamalecks ailleurs». Quand le verre est à moitié vide, on raconte qu’il est à moitié plein. Quand le verre est entièrement vide, on tente encore de faire croire qu’il est encore rempli à moitié. Et quand même le verre a disparu, on clame partout que ce n’est pas grave : on boira dans des noix de coco !

Puis vient le temps de l’Acte IV. « On annonce des élections présidentielles pour la fin d’année afin de s’aligner avec le retour à l’ordre constitutionnel réclamé par la Communauté internationale ». Coup intéressant. Primo, elle accule ladite communauté à ouvrir les robinets : « les élections seront fiables si le pouvoir de transition bénéficie des moyens financiers adéquats ». Secundo, elle déplace le débat : « la Charte n’est plus à l’ordre du jour. Que les partis politiques qui en sont capables s’orientent à préparer les élections ». Tertio, elle permet sournoisement au dirigeants de la Transition de s’accrocher à un pouvoir obtenu par un hold-up politique : « qu’on nous laisse tranquille jusqu’en décembre ». Et quarto, elle impose de nouveaux paramètres pour l’agenda des discussions avec le groupe international de contact : « les seules négociations qui en valent la peine sont celles destinées à l’organisation et la réussite des élections ».


Passe Addis

On aurait pu arrêter le cirque à ce stade. Mais on n’allait pas s’arrêter en si bon chemin, comme si Madagascar n'était pas encore suffisamment la risée des journaux du monde entier. L’Acte V parachève la pièce de théâtre. Scène 1 : on annonce la découverte de complots terroristes. Scène 2, quelques heures après la découverte du complot, ne voilà-t-il pas que Barbichou Ier dévoile sur la place publique le nom des cinq commanditaires. Scène 3, avec un air de vierge effarouchée, le hâtif-en-chef annonce son refus d’aller à Addis-Abeba, « parce qu’on ne se met pas à table avec des terroristes ». Sapristi, comme si c’était un honneur de se mettre à table avec un putschiste.

On laissera l’enquête démontrer le bien-fondé (ou non) de ces accusations, mais en attendant une bonne partie de l’opinion publique nationale et internationale se gausse de cette enquête à résultats (miraculeusement) rapides. Alors que jusqu’à présent ils n'ont toujours pas découvert quels sont les sauvageons qui ont commandité les pillages de Janvier 2009, nos fins limiers ont réussi à dénouer en quelques heures un sujet aussi épineux que les bombes artisanales. Notre bidasse à boutons avait bien raison, et je dirai même plus : non seulement Madagascar peut donner des leçons à Amnesty international, mais en plus il peut le faire pour Interpol. Il est fortement suggéré que ces ignares de la CIA et du FBI viennent prendre des leçons chez notre flicaille pour apprendre comment trouver rapidement Ben Laden.

Raharinaivo, Ralijaona, Rabesahala, Razakariasa et Razafimihary : ces tondro-molotra contre des technocrates d’excellente notoriété ne sont pas faites pour arranger l’image déjà peu reluisante de la HAT. Car la plupart des accusés sont connus et estimés des bailleurs de fonds. Les diplomates que nous avons interrogés depuis mardi ont fortement mis en doute la crédibilité des accusations contre eux, même s’ils s’inquiètent de la réalité de ces bombes. En outre, tous se rendent compte que ce n’est certainement pas le camp Ravalomanana qui avait intérêt à nuire aux discussions d’Addis-Abeba, car c’est elle qui a le plus à perdre d’un ajournement.

Comment donc comprendre cet énième dérapage dont l’invraisemblable le dispute au ridicule ? Sans doute la volonté d’enlever au camp Ravalomanana la moindre parcelle de respectabilité. Les accusations et les diabolisations à outrance n’ont pas réussi à détourner la communauté internationale de sa volonté d’une transition inclusive et concertée, et n’ont pas réussi à épuiser les manifestants du Magros. Les stratèges hâteux (si stratèges il y a) ont donc inventé cette manipulation pour salir les légalistes les plus respectables. Cependant, jusqu’à preuve du contraire, nous ne croyons pas que Andry Rajoelina ou Monja Roindefo soient derrière cette exécrable ruse cousue de fil blanc, car ils savent très bien que cela va encore fragiliser davantage leur position. Par contre, nous avons la conviction que ces récents évènements sont la face visible des luttes intestines d’influence au sein de la HAT. Et l’attaque d’INJET avait sans doute juste pour but de pousser son fondateur hors de ses gonds, pour le pousser à décider l'irréparable. Aujourd'hui, certains doivent rigoler dans leur barbe blanche.


Stratégie autiste

Ce jour aurait dû se tenir la nouvelle réunion convoquée dans la Capitale éthiopienne par les négociateurs internationaux. Réunion mort-née avec la décision de la Haute autorité de l’État (HAT) de ne pas s’y rendre, s’estimant en telle position de force qu’elle peut se permettre de snober cette rencontre. L’évidence soupçonnée dimanche saute donc aux yeux dès lundi, et tout s’enchaîne. Les accusations de terrorisme envers les pro-Ravalomanana ont été un prétexte pour faire capoter la rencontre d’Addis-Abeba, qui passe donc de facto à la trappe. En attendant la suite des événements : arrestations, procès « impartiaux », ou même d’autres annonces de nouveaux coupables.

Car comme l’objectif affiché est de diaboliser Marc Ravalomanana et ceux qui se permettent encore de le soutenir (et par extension ceux qui refusent de caresser la transition dans le sens de son poil dru), il ne faudra pas s'étonner si les prochains à être désignés comme terroristes, cacheurs d’armes et commanditaires de pose de bombes seront-ils Barack Obama et Nicolas Sarkozy (tous deux ont qualifié de façon très pertinente l'accès de Andry Rajoelina au pouvoir de coup d'État), le Président d’Amnesty international, les représentants à Madagascar de la Communauté internationale, les blogueurs ou les journalistes récalcitrants.

Il est extrêmement inquiétant que la HAT fasse le choix de s’enfermer ainsi dans une stratégie autiste pour tenter de se sortir de la gangue de la non-reconnaissance internationale. Mais la grande différence entre la HAT et un autiste, c’est que ce dernier n’a pas fait le choix des difficultés dans lesquelles il se trouve. Annoncer de façon unilatérale des élections ne sont ni plus ni moins qu’une façon d’assurer une translation pernicieuse du problème. Elle ne résout en rien la nécessité d’une transition concertée telle que la réclame l’ensemble de la classe politique et la société civile, et qui n’a rien à avoir avec le patchwork de politiciens revanchards et sans scrupules anti-Ravalomanana constitué de janvier à mars 2009.

Depuis le 17 mars 2009, on constate que la position internationale n’a pas bougé d’un iota vis-à-vis de la HAT, malgré les efforts hexagonaux et l’œuvre des griots, que ce soit dans les salons diplomatiques, les couloirs des organismes internationaux ou les forums internet. Les conseillers politiques de Andry Rajoelina (si conseillers il y a) rivalisent de bévues. Exemple : le fait de le pousser à poursuivre le bras de fer avec la communauté internationale, sous prétexte que celle-ci a également fait la mijaurée en 2002, avant de se déculotter devant Marc Ravalomanana. Il faut savoir que de nombreuses réunions internationales ont eu lieu depuis 2002, et ont complètement changé la donne. Par exemple les fameux accords de Cotonou sont entrés en vigueur en 2003. Il y a également une récente prise de conscience qu'il y a trop de coups d'État en Afrique, et que l'embargo international peut être une arme dissuasive ou répressive contre les têtes brûlées. Un raisonnement qui se base sur l’expérience de 2002 est donc non seulement obsolète, mais aussi erroné.

Il est donc risible de voir le pouvoir de transition se lamenter avec des larmes de crocodile sur le « vahoaka malagasy, première victime de l’embargo de la méchante communauté internationale ». Il aurait sans doute fallu y penser avant. Comme il aurait fallu penser aux 30.000 emplois déjà perdus à cause de la crise. Comme il aurait fallu penser aux 100.000 emplois que la rupture de l’AGOA risque de voir s’envoler en août. Comme il aurait fallu penser aux milliards investis par les opérateurs touristiques suite à la dynamique croissante du tourisme depuis quelques années et à la perspective du sommet de l’Union africaine. Car le problème dans ce pays c’est que certains qui se proclament chantres du fitiavan-tanindrazana (patriotisme) ont trop agi sans beaucoup réfléchir, tant du côté Ravalomanana que du côté Rajoelina. Maintenant, révolution oblige, on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs : après avoir dit « ce n’est pas grave », le pouvoir hâtif nous dira bientôt « ce n’est pas de ma faute ».


Le pire n'est pas derrière nous

Malgré les circonvolutions héroïques des propagandistes attitrés de la HAT qui tentent encore de faire croire que la situation est sous contrôle, le pouvoir de transition montre de plus en plus un manque de sens analytique, de vista, d’humilité, d’honnêteté envers le peuple, mais surtout manque d’honnêteté envers lui-même. Car plus personne ne croit que la HAT contrôle encore grand-chose de la situation : ni sur le plan de la diplomatie, ni sur le plan de la sécurité publique, ni sur le plan du développement économique, ni sur le plan de la confiance des investisseurs. Tout va de mal en pis, et le pire n'est pas derrière nous. Jour après jour, les illusions de démocratie et de bonne gouvernance attrape-nigauds (tant pis pour ces derniers) fondent comme neige au soleil.

Est-il trop tard ? Peut-être pas encore, mais on est juste à l'extrême limite. Mais que MM. Rajoelina, Ravalomanana, Ratsiraka et Zafy sachent que le temps qui passe est leur ennemi, et qu’aucun d’eux n’a les moyens d’imposer la paix unilatéralement. Andry Rajoelina est en train de s'enferrer dans un puits sans fin, poussé par un entourage à la qualité discutable. S'il ne redresse pas la barre et ne coupe pas le cordon ombilical avec ses amis faucons (dont beaucoup en sont de vrais), il risque d'avoir de sérieux problèmes. Car les grosses couleuvres qu'il a tenté de faire avaler par kilos vont de plus en plus devenir avec le temps de vulgaires lombrics qui n’impressionneront plus personne. Et ce jour-là, chacun se retrouvera en face de l'héritage qu'il laissera dans l'Histoire. Avec en prime le tsiny en vrac, et le tody par tonnes.


Ndimby A.

(1) geste qui consiste à montrer une chose ou une personne sans rien dire, d'un mouvement éloquent de la lèvre inférieure et du menton dont la signification est claire : je ne dis rien, mais j'en pense pas moins. Suivez mon regard...

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