communiqué de l'Académie Malgache

Publié le par Ny Marina

Académie Malgache, Antananarivo, Tsimbazaza, séance plénière du 30 juillet 2009

 

LE TSINY ET SON ACTUALITÉ

par Jean-Pierre Domenichini

Membre titulaire de l’Académie Malgache

Commandeur de l’Ordre National

 

 

FINTINA

Nony nangonin’ny misionera ny teny malagasy nanaovana rakibolana, dia nitady ny ankamaroan’izy ireo sy ny mpianany hahitana izay hevitra mitovitovy hiany amin’ny tenin-drazany. Raha mitandro tsara ny hasin’ny tenin-drazana sy ny heviny ary ny fomba amam-panaony, ka mandinika am-pahamalinana ny kabary nataon’ny olona, dia mazava tsara fa ny hoe tsiny no foto-kevitra politìka ampilaminana sy ampiadanana ny fiaraha-monina eto amin’izao tontolo izao. Mazava koa fa diso ny fandikan-teny natolony sy ny tena toerany amin’ny fomba amam-panao malagasy.

RÉSUMÉ

Soumis au forepaysement par la lexicographie missionnaire donc doté d’une acception étrangère après avoir été vidé de son sens originel, comme cela fut fait pour le hasina et souvent traduit par «blâme, censure, culpabilité, défaut», le concept de tsiny, général dans toute l’île, n’est pas le blâme qu’encourrait tout acteur ou locuteur malgache pour avoir enfreint l’un ou l’autre interdit, et dont l’existence paralyserait toute action individuelle. Il est, dans l’univers, une force pouvant y corrompre inéluctablement la puissance de vie, une force que l’homme, lorsqu’il prend la parole dans un rituel ou une réunion publique et dispose donc d’une parole efficiente, peut mettre en œuvre dans un mauvais dessein, ou par inadvertance s’il agit sans prudence. Tsiny est donc ici traduit par «malignité». Dans la pensée malgache, c’est un concept important dans la philosophie politique qui semble bien oublié ces temps derniers.

 

 

Alàko ny tsiny fanalan’ny vava sy ny fondro fanalan’ny lela. Raha mandray fitenana eto anatrehanareo, satria fitenenana no nomenareo aho, ka voninahitra natolotra, dia miala tsiny miala fondro. Ary raha afaka ny tsiny fanalan’ny vava sy ny fondro fanalan’ny lela, dia ho tohizako ny mandaha-teny momba ny tsiny.

La recherche sur Madagascar progresse, qui pointe sa réflexion sur la culture malgache. J’en veux pour preuve ce que Didier Galibert[1] a affirmé devant l’Assemblée Nationale française le 6 mai dernier. « L’histoire malgache, a-t-il dit, paraît démontrer une capacité d’influence assez faible des acteurs étrangers ». Et, excellent conseil général donné par un chercheur français aux acteurs français de la politique : « Seule notre capacité de compréhension de la distance culturelle nous fournira la clé d’analyse. […] À Tananarive, la frontière est poreuse entre les partisans de la démocratie et un peuple misérable en quête de sens, à l’affût d’un homme providentiel qui reprendrait une partie de l’héritage symbolique des anciens rois tout en respectant les apparences de la modernité ». C’est ce que l’on oublie trop souvent, quand on suit les événements de la Grande Île à travers le prisme des médias internationaux, c’est-à-dire ancrés dans la culture occidentale. Ce qu’on oublie trop souvent, c’est qu’une partie de l’opinion malgache, de culture à dominance occidentale dans la classe dirigeante, oublie les références culturelles profondément malgaches de la majorité de la population et, effet du « progrès » et de la « religion », peine à comprendre la majorité silencieuse. Le conseil que donne Didier Galibert est aussi, je pense, valable pour beaucoup d’entre nous[2].

C’est dans cet esprit de la recherche privilégiant le recours à la culture malgache que, dans le cadre du projet de la deuxième section de traiter des problèmes de liberté et de citoyenneté, je voulais vous parler aujourd’hui du tsiny. Je dois toutefois de façon préliminaire vous dire que, dans les circonstances de la crise mondiale conjuguée avec la crise malgache qui influent sur les conditions d’expression, je voudrais, d’abord, revenir à ce qui était dit du tsiny dans les textes essentiels, tenter ensuite de définir le concept de tsiny, pour terminer rapidement sur son actualité dans le présent du monde malgache.

Anciennes définitions du tsiny

Pour définir le tsiny, on doit ne pas croire que, parce que l’on serait de langue maternelle malgache, l’on connaîtrait tout de la langue et l’on doit donc d’abord se reporter aux différents dictionnaires de la langue malgache que notre histoire nous a laissés et dont nous disposons tous pour peu que l’on veuille les consulter. L’on doit aussi ne pas négliger les études qui auraient pu être faites sur la philosophie malgache et les concepts qu’elle utilise.

Le premier de ces dictionnaires est celui de D. Johns et de Raharo de 1835. Il donne comme sens à tsiny : « Blame, censure, fault, imperfection »[3]. Le mot et sa définition furent repris dans les dictionnaires postérieurs par le Rév. J. Richardson en 1885 et, en français, par les Pères Abinal et Malzac en 1888. A la définition de Johns, Richardson ajoutait : « in the provinces, it also means chastisement. See Fondro »[4]. Quant au dictionnaire d’Abinal et Malzac qui se limitait au malgache officiel, il se contentait de traduire : « Culpabilité, défaut, blâme, censure »[5]. Et quand il publia son Rakibolana, notre collègue feu Régis Rajemisa-Raolison, après une définition large qui peut recouvrir le sens de « blâme » – Fanamelohan’ny mpiara-monina noho ny hadisoana nataon’ny tena aminy » – mais qui envisage plus le jugement social sur la faute commise que le sens du concept en lui-même, compléta son article par : « Ota, fahotana; kilema » où je pense déceler une influence chrétienne[6], donc postérieure au sens propre à la pensée traditionnelle ancienne.

En 1853, donc antérieurement à Richardson, il faut très sérieusement prendre en compte le dictionnaire du Père Webber[7], parce que celui-ci était doté d’un esprit de finesse que n’avaient pas tous ses confrères et parce que son dictionnaire témoigne d’une compréhension intime des informations qui lui furent fournies par les Malgaches de La Réunion, de Nosy Be et de la côte ouest qu’il put rencontrer. C’est lui qui, à son époque, comprit le mieux le hasina – j’y reviendrai peut-être un jour – et le système des locatifs. Pour ce dernier[8], finissant son travail de réflexion, il avouait à l’article Eo que «… l’emploi exact des adverbes et pronoms eo, ao, eto, aty, ary, iny, aroana, zao, zay, zany, ty, io, etc., etc., est une des choses les plus difficiles de la langue malgache, l’usage seul peut y habituer»[9]. La raison démissionnait et le Père le reconnaissait – fait rare dans le milieu missionnaire d’alors comme toujours en milieu universitaire, où l’opinion d’un homme, surtout s’il est missionnaire, avait et reste avoir valeur de vérité.

Pour le concept qui nous occupe aujourd’hui, si Webber reprenait, mais en français, les définitions de Johns, il y ajoutait. A l’article Tsiny dont il donnait la forme sakalava tiñy, il écrivait avant de nombreux exemples d’usage du mot et de ses dérivés : « reproche, blâme, censure ; le mal intrinsèque, culpabilité, faute ; châtiment, vengeance qui vient d’une cause invisible »[10]. L’on en retient tout de suite évidemment « le mal intrinsèque » et « la vengeance qui vient d’une cause invisible ». L’on n’est pas là en présence d’un traité de philosophie, mais l’on pressent bien que le mot tsiny ne se limitait pas au sens simple de « blâme ».

C’est ce que tente de définir le dictionnaire de l’Académie[11], dont nous disposons depuis quelques jours. Détaillant quatre sens principaux – les trois premiers reprenant les définitions antérieures –, il donne comme quatrième sens : « une force que les Malgaches croient être la source des malheurs qui détruisent les structures familiales, sociales, philosophiques… »[12] – ce qui est, me semble-t-il, un grand progrès dans la compréhension du mot. Dans ce quatrième sens, sont distingués quatre sortes de tsiny : le tsinin-janahary, le tsinin-drazana, le tsinin-dray aman-dreny sy ny havana et le tsinin’ny tany ama-monina.

 

Outre les dictionnaires dont les définitions ne sont pas encyclopédiques, l’on doit, s'il en existe, consulter les études qui se sont confrontées à la question. C’est évidemment le cas bien connu du travail d’un jeune étudiant en théologie d’il y a plus d’un demi-siècle. Pour celui-ci, le tsiny est intimement lié au tody – ce qui est sans doute une erreur, car quiconque s’est intéressé à la littérature orale connaît ce hainteny dont les deux derniers vers nous rappellent que :

Ny todim-paty aza manody

Fa ny todim-pitia manodiava[13].

De cette étude qui date déjà, nous retiendrons que le tsiny y apparaît «comme le blâme, la censure qu’on encourt à faillir à telle ou telle manière d’agir, tel ou tel mode d’action, telle ou telle coutume [… si le locuteur en] arrive d’oublier une quelconque des multiples règles qui régissent l’acte et la pensée dans leur manifestation. [… Il] trace les frontières de la condition humaine et délimite pour chaque individu son espace vital»[14]. Le Malgache serait donc perpétuellement paralysé dans son agir. On sait que, pour réussir et obtenir un grade, il vaut mieux, le plus souvent, suivre les conseils et les conceptions des maîtres et futurs membres du jury et satisfaire ceux-ci plutôt que de choisir une forme ou une autre de non-conformisme, voire de faire surgir une connaissance nouvelle. Si nous nous situons dans l’esprit du temps, je n’ai pas besoin de préciser comment le Malgache pouvait être libéré, surtout dans l’esprit d’une Faculté de Théologie préparant à un travail missionnaire. Admettons que, dans les années 50, une maîtrise de théologie protestante ne pouvait pas choquer les « bons maîtres » qui la jugeaient et qu’il n’était pas pensable d’éclairer les concepts de ce qui aurait pu être une sorte de théologie de la religion malgache ou une sorte de philosophe traditionnelle des ancêtres.

Ouvrage culte, dirait-on aujourd’hui, Le tsiny et le tody apparut comme le seul ouvrage traitant de la pensée malgache. Ainsi défini, et le recours à la culture étant légitimement reconnu par l’ethnopsychanalyse, ce concept important de notre culture fut notamment utilisé pour expliquer aussi bien l’échec de certains appels politiques[15] que les maladies dépressives en milieu malgache[16]. Il resterait à vérifier que ce recours intervenait à raison dans les diagnostics, car comme on peut le voir avec la lecture du livre d’Octave Mannoni[17], une vision erronée de la culture malgache conçue selon la science coloniale pouvait quand même déboucher sur une maîtrise de la psychanalyse.

Aux ouvrages qui furent imprimés dans le passé, il faut ajouter un ouvrage ancien qui ne le fut pas, mais dont le dictionnaire de l’Académie dans sa partie encyclopédique a tiré des extraits et a su faire bon usage. C’est un manuscrit de Michel Randria qui fut un des très grands connaisseurs et analystes de la culture malgache. Pour Michel Randria, le tsiny était le mal suprême que craignaient les ancêtres pour ses conséquences tant dans ce monde que dans l’au-delà. C’est pourquoi tout kabary, quel qu’il fût, comportait l’énumération de ses effets[18]. Michel Randria explicitait ce qu’avait pressenti le Père Webber.

Puissance de la parole officielle

Si l’on veut bien comprendre le concept de tsiny dans la pensée malgache, il ne faut pas oublier de bien poser dès le départ que la culture malgache fut, et reste en grande partie, une culture de l’oralité[19]. Affirmer que, de toujours, le Malgache aurait été paralysé par la peur de parler et par suite d’agir, serait un oubli des enseignements d’une véritable anthropologie générale. Ce serait oublier qu’en plus du rejet de la force brutale et armée, une des premières conquêtes des hommes de toutes les civilisations – ou de toutes les cultures – fut d’avoir vaincu la peur. Avec la peur, rien n’est possible, sans la peur tout peut l’être – bien évidemment dans le cadre fixé par les sociétés. Si les ancêtres proches (razana) et les grands ancêtres (razandrazana) avaient eu peur de prononcer une parole, jamais ils ne seraient devenus les premiers navigateurs en haute mer de l’humanité, jamais ils n’auraient inventé une agriculture en Asie du Sud-Est, jamais ils n’auraient traversé l’Océan Indien pour venir peupler la Grande Île sept siècles avant la naissance du Christ.. Ils savaient que la parole pouvait être efficace (masim-bava) et c’est pour cela que, dans les grandes circonstances, ils savaient aussi – j’ose à peine le dire tant c’est évident – réfléchir avant de parler pour éviter de s’engager sur des chemins plus que périlleux.

Il ne faut pas croire non plus, comme cela a pu être écrit et imprimé, que le kabary n’est que vains jeux de l’esprit ou du langage et ne tenir ses différents énoncés que pour des fleurs de rhétorique interchangeables ou pour des artifices ayant pour seule raison d’être le plaisir de l’oreille. Si au contraire l’on sait que le véritable kabary est un acte rituel et officiel qui engage si profondément l’orateur que celui-ci est tenu d’« écarter le tsiny » et si l’on se souvient que dans beaucoup d’invocations, après les différentes divinités et esprits divins, sont aussi appelées les lafin-tany efatra (les quatre régions cardinales de la terre) et les zoron-tany valo (les quatre orientations cardinales et les quatre principales orientations collatérales), il nous faut bien admettre que relevant du rituel[20], un tel fialàn-tsiny « écartement du tsiny » s’inscrit dans les valeurs profondément vécues et pensées dans le monde malgache. Je dirai, pour me faire comprendre, que la parole prononcée dans de telles circonstances me semble avoir plus de force que la prière adressée à Dieu dans les cultes chrétiens d’aujourd’hui et engage plus sûrement l’avenir de l’ensemble du monde.

Comment donc définir le tsiny ?

Comme le fit notre apprenti-théologien et comme implicitement le fit aussi Michel Randria, j’utiliserai les fialan-tsiny des kabary qui sont toujours[21] prononcés par les bons orateurs[22] traditionnels. Et je donnerai la première place au fialan-tsiny d’un kabary du Sud-Betsileo que m’a confié feu Thomas Solondraibe, qui fut un excellent connaisseur de la société de la région méridionale des hautes terres et qui dut être aussi un excellent orateur[23]. C’est quand nous étions en train de parler des fialan-tsiny que Thomas prit une feuille de papier, prit quelque temps pour se concentrer et se rappeler le début du discours, puis écrivit le texte sur lequel nous allons nous pencher. Si j’ai choisi ce texte, c’est pour ses qualités esthétiques, la richesse des conceptions politiques et de ses idées concernant l’ancienne société. Mais, exprimées différemment, on retrouve, parfois mises au goût du jour et actualisées par les soucis de la société paysanne actuelle, la même structure et les mêmes idées dans les kabary du pays betsileo[24] et d’autres régions comme le pays sihanaka[25] et, bien sûr, l’Imerina[26].

 

«Voalohany indrindra ê… alàko ny tsiñy fañalan’ny vava sy ny fondro fañalan’ny lela, fa izao tsiñy izao tsa leon-jaza, eko ny fondro tsa leom-pirenena.

«Tsa hitako ê ny hasiako ny tsiñy.

«Hataoko añ’avaratra… añy ro misy ny andria-mifehy, eko añy koa ro misy ny mpitondra antsika. Ange ê ‘reo maty hasiña ko ho rava ny fanjakana ko tsa haharo ny vahoaka; ange ho tapaka i Matsiatra ko ho maito i Mandranofotsy, ho lany fàtsaka ny Masìna.

«Hariako añ’atsimo ny tsiñy… añy ê ro misy ny lembalemba foñenan’ny valalabemandry. Ange ê ny asosoka maty maso, ny aketsa koa tsa mitsiry, ko ho mosarena ny voa-Jañahary.

«Hatsipy añ’atsiñanana ny tsiñy… añy ro iposahan’ny masoandro, añy ro nipoirana; añy ro niboahan’ny zazalahy soa andro sy ny apela tsara vintaña.

«Hariana añ’andrefana ny tsiñy… añy ro filentehan’ny masoandro, fiafarana ary fañariana ny ratsy.

«Havalaña ny oñy ny tsiñy… ange ê hanimba ny rano fisotro ko handrava ny fiv’lomana.

«Hafendraka amin’ny rivotsa… hamono ny olombe ko hisakana ny fiarovana sy ny tsiodranon-Jañahary.

«Tsa hitako ny hasiako aze fa dia haleviko impito mandifotsa olo tsa hifoha koa.

«Afaka ê ny tsiñy fañalan’ny vava sy ny fondro fañalan’ny lela»[27].

 

Le problème que doit résoudre l’orateur, c’est celui de l’endroit où il va rejeter le tsiñy. Le cadre dans lequel il se situe est celui d’un monde souterrain qui intervient à la fin du fialan-tsiñy, du monde terrestre que nous voyons et dans lequel nous vivons et le monde céleste qui est celui de Zañahary – le monde terrestre étant le plus important. L’orateur doit se débarrasser du tsiñy – ou du fondro, mot synonyme sur lequel je reviendrai –, car le tsiñy n’est supporté ni par les zaza ni par les firenena. Zaza est couramment compris comme désignant l’«enfant». Dans le contexte betsileo où fut recueilli ce kabary, sont dits zaza, même s’ils ont les cheveux blancs, tous ceux qui ne sont pas ray aman-dreny et n’appartiennent pas au groupe des vieillards des générations les plus anciennes. De façon générale, les princes sont les zaza de leur peuple, c’est dire de leurs sujets qui sont leurs ray aman-dreny, comme on le constate en de multiples régions de Madagascar. C’est là un modèle qui fut rarement compris et reçu, car beaucoup de chercheurs ont simplement et abusivement projeté la structure d’âge et d’autorité des relations familiales dans le domaine du politique et du social : il leur était inadmissible qu’un «seigneur» fût considéré comme l’«enfant» de ses sujets. Les zaza sont ceux que je traduirai comme étant les enfants-princes.

Quant à firenena, on le comprendrait aujourd’hui comme désignant la patrie et, à l’intérieur des frontières insulaires, l’ensemble du pays. Je ne m’attarderai pas sur le concept ancien et renverrai à une étude que j’ai faite il y a plus de vingt ans sur les concepts de tribu, d’ethnie et de nation[28]. Et pour éviter la confusion des genres, la femme étant au centre de l’organisation sociale malgache, je traduirai firenena par « matrie ».

Rejeter le tsiñy, évidemment, mais où? Au nord où se situe le pouvoir terrestre, ce serait porter atteinte aux andriana maîtres de la cohésion et aux gens qui nous conduisent et nous gouvernent. Dans les conceptions originelles, le groupe andriana hovabe, dit-on en pays betsileo –, était un groupe présenté comme étant au moins en partie d’origine céleste et, dans lequel étaient choisis les rois, princes et seigneurs responsables du rituel, de l’équilibre et de la qualité cosmique du monde. Jeter le tsiñy au nord, ce serait revenir au chaos originel avant son ordonnancement par les andriana – les rivières cesseraient de couler, expression utilisée quand décédait un prince souverain autrefois en Betsileo et, au 19e siècle, un Zanak’Andriana betsileo du Royaume de Madagascar –, ce serait détruire le fanjakana, pouvoir politique et administratif de nature religieuse inscrit dans une structure comportant l’ensemble de l’univers, et anéantir définitivement les héritiers de ce pouvoir.

Rejeter le tsiñy au sud où se situe la masse du peuple (valalabemandry) qui travaille et fait vivre toute la société, ce serait empêcher les graines de germer, les plants de riz de pousser et provoquer une famine fatale dans la création divine[29].

Rejeter le tsiñy à l’est qui est la direction du sacré vers laquelle on se tourne quand on demande une bénédiction à Zanahary ou aux ancêtres, c’est impensable, car ce serait détruire toutes les sources du bien qui fait les femmes et les hommes.

Rejeter le tsiñy à l’ouest qui est la direction du profane et celle où se trouve le soleil s’abaissant vers le lieu de son coucher, alors que les humains portent leurs morts à leur dernière demeure, c’est évidemment tout aussi impensable. Il faut noter que s’il existe une opposition normale, comme dans toute culture, entre le bien (soa, tsara) et le mal (ratsy), la notion de tsiñy n’est pas comprise dans celle de ratsy. Notons tout de suite la différence entre ratsy et tsiñy. Ratsy est le mal normal à l’intérieur de la nature vivante, alors que le tsiñy est un mal différent et beaucoup plus puissant.

Rejeter le tsiñy dans une rivière et dans le vent, ce serait corrompre ces deux dons que, dans le processus de création de la nature que nous connaissons actuellement, Zanahary, Dieu du Ciel, a fait à la demande de sa fille Velo pour animer les figurines qu’avaient sculptées son mari, le Dieu sorti de la terre. Aux hommes, la pluie avait donné leur sang et le vent leur souffle – les deux matières divines et sacrées qui animèrent et vivifièrent l’inerte matière terrestre. Rejeter le tsiñy dans une rivière, ce serait corrompre l’eau qui est la source de toute vie. Le rejeter dans le vent, ce serait tuer tous les humains et, comme le vent se trouve au dessus de la surface terrestre, ce serait corrompre l’atmosphère par laquelle passent les bénédictions dont nous gratifie et nous protège Zanahary et donc corrompre ses bénédictions et sa protection.

Que faire donc du tsiñy ? L’orateur n’a qu’une solution : l’enterrer dans la terre à une profondeur égale à sept fois la taille d’un homme, c’est-à-dire à une profondeur largement supérieure à celle des tombes anciennes les plus profondes. Ainsi se débarrasse-t-on du tsiñy en le rejetant vers les mondes souterrains.

 

Il me faut dire, secondaire dans le discours, un mot de fondro, que l’on donne habituellement pour un synonyme de tsiny[30] et qui, dans un kabary,  ne serait employé qu’afin d’éviter la répétition du mot et pour des raisons stylistiques. A suivre l’opinion de Michel Randria, le fondro est aussi le dédommagement ou la compensation apportées pour corriger et annuler les effets du tsiny : « Le fondro pour enlever le tsiny est ce que l’on demande de faire aux gens marqués par le tsiny pour dédommager le mal ou la faute qui ont été faits. Autrefois, le fondro habituel pour les parents (ray aman-dreny) consistait pour le moins en une volaille et pouvait aller jusqu’au sacrifice du zébu… »[31]. C’est, poursuit Michel Randria, ce qu’on appelait mamondro vorona. On peut se demander s’il y avait eu télescopage avec l’homonyme fondro que donne les anciens dictionnaires et que Webber donne pour équivalent de tamby et de karama, ou s’il ne s’agissait pas en fait d’un seul mot.

 

Pour rejeter ou écarter le tsiny, c’est bien le même souci que l’on retrouve dans les autres kabary comme dans ce discours de mariage de la région de Tsiroanomandidy :

« Ny tsiny mantsy : an-tanàna mahaleo monina, an-tsaha mahamaro voalavo, an-tanimbary mahabe akofa, am-pahitra mahafaty omby, am-pisoko mitondra bàrika akoho, an-tsena mahafaty antoka ary mahabanky rompotra[32], ao an-trano mahafolaka an-dantony ary mahakizo fara »[33].

«Le tsiny, vraiment, à l’habitation donne le dégoût de résider, au champ provoque la multiplication des rats, à la rizière provoque le coulage des épis, dans le parc à bœufs provoque la mort des zébus, au poulailler apporte la peste des volailles, au marché annihile toute caution et provoque la banqueroute, à la maison brise la jeunesse dans la force de l’âge et provoque l’extinction de la descendance».

Ou encore dans ce discours de fanateram-bodiondry à Antananarivo :

« ny tsiny [] maharava harena, [] mahabotry terak’omby, [] mahafolaka an-dantony, ary [] mahakizo fara »[34]

« le tsiny […] détruit toute richesse, […] rend chétif toute portée bovine, […] brise la jeunesse dans la force de l’âge, et […] provoque l’extinction de la descendance».

 

Le «tsiny» est donc, je l’ai déjà dit, étranger à l’opposition ordinaire tsara (bon, bien) / ratsy (mal, mauvais), mais, en relation directe avec la mort la plus puissante, c’est le « mal intrinsèque » du Père Webber, que ce soit dans les discours politiques comme celui de la région d’Ambalavao du Tsienimparihy ou les discours des cérémonies familiales, avec cette seule différence que, dans ces derniers, l’extension des effets du tsiny y est moins grande. Ne pas rejeter le tsiny, c’est installer dans le monde, le pays ou le village, une tumeur maligne qui va les ronger comme le fait le cancer dans un organisme humain. Le tsiny est donc la « malignité ». Même si, à ma souvenance, il n’appartient pas à la philosophie du 17e siècle et des libertins de l’époque de Malebranche, le mot me semble la meilleure traduction en français du terme qui nous occupe.

Du fialan-tsiñy, du rejet de la malignité que nous a donné Thomas Solondraibe, je proposerais donc cette traduction :

 

«Et tout d’abord pour commencer… j’écarte la malignité qu’on écarte par la bouche et la malfaisance qu’on écarte par la langue, car cette malignité n’est pas supportée par les enfants-princes et la malfaisance ne l’est pas par les matries.

«Je ne vois où mettre la malignité.

«La mettrais-je dans le Nord… là où réside l’Andriana maître de la cohésion, là aussi où résident ceux qui nous conduisent. Il serait à craindre que ceux-là ne perdent leur efficace, que ne s’écroule le fanjakana et que le peuple ne soit plus protégé; il serait à craindre que ne soit coupé le cours de la Matsiatra et interrompu celui de la Mandranofotsy, que ne s’éteigne la descendance de la noblesse consacrée.

«Rejetterais-je la malignité dans le Sud… là où se situent les grandes plaines fertiles où demeure le peuple. Il serait à craindre d’avoir à remplacer les semences qui n’ont pas germé, de voir les plants de riz ne pas croître et la création divine frappée par une famine fatale.

«Jeter la malignité dans l’Est… c’est là où apparaît le soleil en son éclat, là d’où l’on tire son origine, là d’où proviennent le garçon au bon jour et la fille au bon destin.

«Rejeter la malignité dans l’Ouest… c’est là où disparaît le soleil, là où est toute fin, et là où est rejeté le mal.

«Confier la malignité aux fleuves… ce serait vouloir altérer l’eau de boisson et détruire les fondements de la vie.

«La disperser au vent… ce serait vouloir entraîner la mort de tous les hommes et faire obstacle tant à la protection qu’à la bénédiction de Zañahary.

«Je ne vois où la mettre, aussi l’enterrerai-je à une profondeur dépassant sept fois la taille humaine afin qu’elle ne s’en relève plus.

«Ainsi sont écartées la malignité qu’on écarte par la bouche et la malfaisance qu’on écarte par la langue».

Le tsiny ou malignité, concept politique

D’évidence, le tsiny est un concept politique dans une société enchantée[35] où l’on ne distingue pas le politique du religieux[36]. S’adressant à Ranavalona ire après lui avoir posé un problème ou proposé les différentes solutions à ce problème, on lui disait : Hianao Andriamanitra no mifidy ou Hianao Andriamanitra no mahalala azy, que je serais tenté de traduire : « car c’est vous qui, de votre ciel, décidez [ou] le sachez ». Les souverains malgaches, responsables de la vie dans le monde et de l’équilibre vital de l’univers, étaient tompon’ny aina « maîtres de la vie » – ce qu’il ne faudrait pas comprendre comme ayant le droit de vie et de mort. Dans le Royaume de Madagascar du 19e siècle où les faits sont bien connus, seul le souverain avait ce droit de haute justice et les andriana avaient le rôle protecteur et fécondant des rois sacrés. Pratiquement, si c’est à eux que revenaient le devoir de faire tomber la pluie en cas de sécheresse – travail sans doute aussi difficile que, dans un Etat du 21e siècle, de créer des emplois en période de récession économique mondiale –, et celui d’assurer la sécurité sanitaire de leurs sujets avec les moyens de leur époque, il leur appartenait de faire cultiver les rizières royales ou princières et de prélever des impôts en riz sur les récoltes, pour avoir un volant de sécurité dans leurs greniers ou leurs silos (lava-bary), lorsque le peuple faisait de mauvaises récoltes. L’impôt annuel en riz n’était prélevé que lorsque la récolte était bonne.

Dans un tel système, on comprend le désordre que pouvait provoquer le tsiny mis en œuvre par l’un ou l’autre des Ambanilanitra, car, à ma connaissance, dans leurs kabary, les souverains n’avaient pas à écarter la malignité et ne pouvaient en être la cause

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