Reconstruire une République respectée car respectable

Publié le par Ny Marina

Reconstruire une République respectée car respectable

 

Note préalable : cet article sera publié en deux fois (lundi et mardi) sur le blog fijery.wordpress.com et sur Tribune.com

Trois ouvriers travaillant sur le même chantier, avec les mêmes outils et effectuant des tâches identiques sont interrogés sur ce qu’ils sont en train de faire. Le premier répond : « je taille des pierres », le second : « je construis un mur », tandis que le troisième affirme : « je bâtis une cathédrale ». La différence entre les trois s’appelle vision et conviction. Cette anecdote est une bonne illustration de ces Accords de Maputo 1. Là où les plus désabusés ou les plus goulus ne voient que la signature des textes pour organiser la Transition et le partage des sièges, d’autres y entrevoient l’acte de naissance de la future IVe République. Mais ceux qui ont encore des réserves d’optimisme et de patriotisme essaieront d’y voir le fondement pour une reconstruction de la République.

Car un fait est certain, la crise actuelle est affligeante à tous les points de vue : économie, démocratie, droit constitutionnel, libertés publiques, citoyenneté responsable, image internationale de Madagascar, etc. Aujourd’hui, en août, Madagascar se trouve beaucoup plus mal qu’en janvier, et avec des perspectives encore plus sombres. Ce qui a été perdu dépasse ce qui a été gagné, pour autant que quelque chose ait été gagné. Certains illuminés argueront que toute révolution entraîne un désordre réparateur et constructeur, qui prépare à l’avènement d’une nouvelle société. Au vu de toutes les familles qui ont perdu leur emploi et des entreprises qui ont vu leurs marchés et leurs biens s’envoler en fumée depuis janvier, les propagandistes de telles théories marxistes sont méprisables. D’ailleurs, ces thèses ont fait leur temps, après avoir fait le malheur de millions de personnes dans l’ex-URSS, en Chine, à Cuba, en Corée du Nord, au Cambodge et dans bien d’autres contrées. Ou à Madagascar en 1972, en 1991, en 2002, et maintenant en 2009. Comment imaginer qu’à l’heure du web 2.0, certains fantasment encore sur Pol Pot, Mao-Tse Tong ou Lénine ?


Apprendre à gérer les paramètres existants

Cependant, quelle que soit l’opinion que l’on ait sur les raisons et les acteurs de cette crise de 2009, la situation déplorable qu’elle a généré est malheureusement une réalité que l’on ne peut nier ou ignorer. Toutefois, cette crise serait encore plus déplorable si les Malgaches ne trouvaient en eux les ressources pour la capitaliser, et enfin jeter les bases d’une République qui soit capable de gérer sereinement et paisiblement la tension inhérente à toute démocratie. Et s’il est évident que les Accords de Maputo donnent malheureusement une onction institutionnelle aux suites d’un coup d’Etat, la réalité du terrain et surtout la nécessité de progresser vers une solution font que l’on doive faire contre très mauvaise fortune bon coeur. Car ni les entreprises du pays, ni le moral des ménages ne sont encore capables de supporter plus de temps perdu à des chamailleries entre les partisans d’un retour au statu quo ante le 17 mars 2009 d’une part, et les supporters du maintien du statu quo obtenu entre le 17 mars et la signature des Accords de Maputo. Il faut donc gérer avec intelligence et patriotisme les paramètres actuels, et ne pas rechercher à revenir artificiellement à des paramètres de laboratoires qui ne tiennent pas compte de la réalité.

En outre, il est important que l’on se rende compte que le plus important à Maputo n’est pas de rechercher un nouveau numéro de République. Contrairement à la conduite automobile, ce n’est pas parce que l’on passe la quatrième que la démocratie et le développement vont s’installer à très grande vitesse, contrairement au chaos dans les rues d’Antananarivo à la suite des rassemblements de foule. Pour paraphraser le forumiste Alidera, ce n’est pas parce que l’on change de voiture que l’on devient un meilleur conducteur ou qu’on a une meilleure connaissance du Code de la route. Et ce n’est pas parce que l’on va changer de Constitution que la garantie de finir avec les changements de régime via la Place du 13 mai sera obtenue, malgré les espoirs de ceux qui croient encore au Droit. Et d’ailleurs, sans vouloir jouer au schtroumpf grognon, le programme de Maputo 2 n’est ni plus ni moins qu’un vulgaire partage du gâteau de la Transition.


Reconstruire le temple de la République

Les véritables hommes et femmes de bonne volonté devront donc imprimer à cette dynamique un élan vers une vision qui aille au-delà des 15 prochains mois. Ne pas se contenter de tailler des pierres comme un simple apprenti, mais agir pour rebâtir le temple de la République avec la conviction et le talent du maître. Au-delà de la gestion de la transition de 2009, l’espoir est donc que le processus enclenché permette de jeter les bases d’une nouvelle façon de vivre ensemble la République. Car les crises de 1972, 1991, 2002, et 2009 résultent toutes d’un même problème : la République n’a pas été respectée, car ses dirigeants ne se sont pas conduits de manière respectable. Nous ne reviendrons sur l’histoire de chacune de ces crises. Rappelons tout juste que leur socle commun est fondé sur la centralisation de la vie du pays autour d’une personne ; le népotisme et le favoritisme par des jeux de clans et de nomenklatura ; la prédominance et les abus sans scrupules du parti dominant et de ses hiérarques ; l’incapacité des institutions législatives et judiciaires à jouer un rôle de garde-fou du fait d’une trop grande dépendance vis à vis de l’exécutif ; et surtout une prévalence de la pauvreté qui contredisait par les faits le ton rassurant des chiffres officiels qui annonçaient une embellie.

Voir 2009 comme une simple crise politique, et occulter la crise sociale serait une grave erreur. La croissance réelle et avérée du PIB par habitant, cautionnée par les statistiques onusiennes, ne se traduisait pas dans le panier de la ménagère. Si cette dichotomie s’explique aisément par les théories économiques, elle l’est moins dans l’esprit de la mère de famille qui doit chaque jour faire face à plus de dépenses avec un revenu de plus en plus statique. En résumé, depuis 1960, une démocratie de façade, une gouvernance malsaine et une répartition inéquitable des avancées économiques.

C’est sur ces thématiques que Andry Rajoelina a surfé pour enclencher les mouvements de foule. Et force est de reconnaître que Marc Ravalomanana lui a grandement facilité la tâche par une succession d’erreurs d’appréciation. Cependant, ramener 2009 à un simple conflit entre le Président Ravalomanana et Monsieur Rajoelina serait également une erreur d’appréciation, eu égard à l’héritage laissé par les mœurs politiques dans ce pays depuis 1960. Rappeler cela n’a nullement pour objectif de perturber le processus de réconciliation et de pacification enclenché à Maputo. Mais il est utile de savoir comment en est-on arrivé à ce point déplorable de la crise de 2009, pour que chacun puisse se dire « plus jamais ça », et surtout agir en conséquence. Faisons donc contre très mauvaise fortune bon coeur, et avalons les couleuvres de Maputo en tentant de rebondir sur cette triste expérience. Car il est irréaliste de refuser les Accords de Maputo juste parce qu’ils cautionnent un putsch militaro-civil, tout comme il est malsain d’encourager ses auteurs à persévérer dans leur autisme avéré depuis le 17 mars.


Les grands chantiers de la République 

Suite à l’article d’hier, résumons donc en sept points ce qui nous semble être les grands chantiers pour une refondation de la République. Et au vu de l’énoncé de ces tâches, espérons que tous ces politicards qui se chamaillent pour un titre, un siège ou une voiture de fonction se rendent compte qu’il y a des problèmes plus importants que leur ego ou leur nombril.

L’éthique de la pratique politique. Si le but de tout parti politique est de prendre le pouvoir, que cette prise de pouvoir et surtout son exercice se fasse dans les règles internationalement admises de bonne gouvernance économique et démocratique. Moraliser les mœurs politiques : cela va de l’abandon de l’élevage de gros bras, jusqu’au respect de l’opposition, en passant par le refus de flatter la foule, même si elle est consentante (1).

L’éducation citoyenne et civique. Apprendre à la population à adopter un comportement responsable, et refuser de se laisser infantiliser et manipuler par ceux qui se prétendent être des Messies apparaissant sur les places publiques, que ce soit en 1991, en 2002 ou en 2009. Lui apprendre aussi que manifester pour exprimer sa colère ne doit pas systématiquement signifier rechercher le renversement du pouvoir établi.

Le développement économique et social. Lever les contraintes à une compétition saine et équitable entre les entreprises, tout en protégeant les couches vulnérables. Donner par le biais d’une décentralisation effective sur le plan politique et budgétaire la possibilité pour les régions d’être initiatrices de leur développement, et réduire les inéquités sources de frustration. Prioriser l’emploi pour limiter les tentations vers la délinquance à but politique ou de banditisme.

La réinstauration de l’idéal militaire. Le militaire doit revenir à la caserne, se remettre au pas et au garde-à-vous strict devant le pouvoir civil. Et surtout, fermer sa grande gueule (oups, pardon monsieur le modérateur). Après avoir subi les démonstrations que pour certains militaires, les kalachnikovs faisaient office de cervelle, la population s’étonne que certains militent ouvertement pour une injection de bidasses dans les structures politiques de la transition. Inacceptable. Rappelons que selon les Nations unies, le contrôle effectif de l’armée par le pouvoir civil est un des six critères d’une société démocratique (et non le contraire). D’autant plus que ce sont les impôts des civils qui paient les soldes.

La fin de la culture d’impunité, mais une justice indépendante. Une bonne démocratie nécessite que chaque homme politique soit responsable de ses actes, et en cas de manquements à ses devoirs, soit sanctionné. Cependant, cela doit se faire dans le cadre d’une Justice sereine et non vengeresse, professionnelle et non partisane. Quand on a vu tous ces tondro-molotra et les condamnations qui s’en sont ensuivies (même avec sursis), on peut se poser des questions sur cette fameuse indépendance de la Justice clamée et réclamée à chaque début de crise politique, y compris pendant le premier trimestre 2009.

Le renforcement des médias. Il est naturel qu’il y ait des journalistes ou des organes de presse qui soient plus favorables à une tendance qu’à une autre, surtout quand plusieurs patrons de presse ont des tendances politiques affichées. Mais dans la mesure où neutralité ne signifie pas aveuglement, les médias doivent aussi être capables de jouer un rôle de contre-pouvoir objectif, et le public doit l’accepter. Ici, petite parenthèse : on joue un rôle de contre-pouvoir face aux gens qui sont au pouvoir, et non face aux gens qui l’ont quitté. Avec tout le respect que je leur dois, je trouve extrêmement curieux que des commentaires fulminent à l’esprit partisan dès qu’on critique la HAT. Dans le contexte actuel, quel intérêt y aurait-t-il à critiquer le régime Ravalomanana, Ratsiraka, Ratsirahonana, Zafy ou Tsiranana ? Aucun, car ce ne sont plus ces gens dont la démarche doit éventuellement être rectifiée. S’ils en ont la sagesse, ceux envers qui les critiques s’adressent en tireront les leçons. Par contre, s’ils s’estiment intouchables, invulnérables ou infaillibles, qu’ils considèrent ces critiques du haut de leur caravane qui passe. En attendant de finir comme Ratsiraka en 1991 et 2002, ou Ravalomanana en 2009.

L’intégration intelligente dans le concert des Nations. Le Malgache doit apprendre à se comporter de manière adulte face à l’étranger et à la communauté internationale. Si la propension du Malgache à rechercher un bouc émissaire pour ses propres erreurs est innée, il faut aussi qu’il se pose des questions si la communauté internationale est vraiment responsable de ses erreurs. Il est risible de voir certains esprits chagrins se lamenter (avec des sous-entendus à la limite du racisme) du rôle pris par le Groupe international de contact dans la résolution de la crise actuelle. Or il faut reconnaître que sans eux et leurs efforts pour provoquer un consensus à Maputo, le spectre de la guerre civile serait encore plus proche. En outre, que les Malgaches apprennent à admettre que leur pauvreté chronique est le résultat de leurs propres errements : corruption, crises politiques à répétition, mauvais choix économiques de la Seconde République, incapacité à s’affirmer intelligemment face aux intérêts étrangers. Enfin, il faut générer la capacité malgache à construire et se mettre en place de façon positive dans le concert des Nations. Marc Ravalomanana avait essayé, mais les retombées politiques, économiques et touristiques du Sommet de l’Union africaine ont été soufflées par la fermeture de Viva TV et le tsunami qui a suivi. C’est l’effet papillon.

La tâche est immense. Mais sans doute, ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que l’on n’ose pas. C’est parce que l’on n’ose pas qu’elles sont difficiles. Ce ne sont pas les porteurs d’outils et de lumière qui manquent. Même si en comparant la taille des chantiers et le peu de qualité de notre classe politique, le découragement peut devenir légitime.

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(1) Ne nous privons pas de citer encore une fois Victor Hugo

« Quand à flatter la foule,

Ô mon esprit, non pas,

Car le peuple est en haut

Et la foule est en bas »

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