histoire d'histoire

Publié le par Ny Marina

Le 31 août 2009

 

DES ZOZOVOKA À DÉCOUVRIR

 

Des interventions m’obligent à revenir sur les questions d’histoire, car il me semble discourtois – du moins selon les normes de la courtoisie que l’on m’a données lors de mon éducation – de simplement affirmer que leur auteur aurait sans doute bu plus de goalaka que d’hydromel. Pour ceux qui ne connaîtraient pas ce qu’est le goalaka, je dirai simplement que c’est un alcool méthylique qui procure plus rapidement l’ivresse, mais qui détruit le système nerveux. C’était cet alcool aux effets quasi immédiats que recherchaient les jeunes consommateurs dès le petit matin au marché d’Ambositra il y a une trentaine d’années.

En histoire, beaucoup de zozovoka – on prononce en mettant la longueur vocalique sur l’antépénultième – ont déjà été découverts. Il suffit d’avoir l’esprit lucide et de lire les bons textes de vrais professionnels qui ont été publiés.

On sait bien que les razandrazana utilisaient de très grandes pirogues à balancier pour naviguer en haute mer, qu’ils se repéraient sur les étoiles et, comme ils n’étaient pas idiots, qu’ils savaient utiliser les vents et les courants marins. S’il en était besoin, le voyage du Sarimanok l’aurait déjà prouvé au grand public. Ce que l’on sait moins ou ce que l’on ne veut pas dire, c’est que pour peupler l’Océan Pacifique et y maintenir des relations, les cousins de nos razandrazana ont prouvé qu’ils pratiquaient la navigation hauturière et qu’ils ont inventé le catamaran et le trimaran. Ce que l’on sait moins aussi, c’est que, en Asie du Sud-Est, il y avait de gros bateaux dont certains avaient aussi un balancier, comme les représentent les bas-reliefs des temples d’Indonésie. Ce que l’on sait encore moins mais que nous apprennent les mandarins chinois, c’est qu’il y a deux mille ans, les razandrazana ou leurs cousins avaient des bateaux – les kunlun bo –pouvant transporter, selon leur taille, de 300 à 1.000 personnes, sans compter le fret et que, quand les caravelles portugaises arrivèrent en Asie du Sud-Est au 16e siècle, elles paraissaient bien petites à côté de certains gros navires des indigènes. Ce que n’ont pas voulu voir les chercheurs qui savaient lire et même pouvaient lire le français et l’anglais, c’est que l’on construisait et utilisait encore aux 17e et au 18e siècles sur la côté est de Madagascar, et selon les antiques méthodes de l’Asie du Sud-Est, des bateaux, les sary, capables d’affronter la haute mer et qui n’étaient pas des pirogues. A ce sujet, il suffit de lire le numéro 9 de la revue Tsingy que l’on peut facilement trouver à Madagascar.

Autre question, les Vazimba seraient-ils les premiers Malgaches vers 200 avant l’ère chrétienne ? En fait, il faut distinguer deux questions intermédiaires : l’origine du peuplement et la notion de Vazimba.

Concernant le peuplement, on sait, si l’on interprète bien le texte d’Hérodote qui vivait en Grèce au 5e siècle avant l’ère chrétienne, que Madagascar exportait déjà des aromates et plantes condimentaires vers l’Arabie et la Méditerranée. Mais, de façon plus absolue avec les études palynologiques, l’on sait que des hommes cultivaient du rongony dans le Moyen-Ouest en 380 avant l’ère chrétienne. Enfin, les paléontologues datent l’extinction des très grands lémuriens de la période des 7e au 5e siècle avant l’ère chrétienne et, comme il y a fort à penser que l’homme a tenu, directement par la chasse ou indirectement par la déforestation, un rôle dans cette extinction, le peuplement lui aurait été contemporain. Il n’est pas à écarter la possibilité que de nouvelles découvertes permettent de remonter à une date plus ancienne l’arrivée des hommes dans la Grande Île.

Concernant les Vazimba, on sait par l’histoire de l’espèce humaine qu’il n’y a jamais eu de négrilles ou de petits hommes dans la Grande Île, comme le supposait Gabriel Ferrand au début du 20e siècle et comme en 1974 dans un atelier de l’Unesco le prétendait encore Pierre Vérin, ce grand représentant de la pseudoscience coloniale et administrative. La démonstration a été faite en décembre 2007 à l’Académie lors des Journées de l’archéologie que les souverains et seigneurs deviennent Vazimba après leur mort, s’ils ne font l’objet d’aucun famadihana, sans doute parce que leurs sépultures étaient aquatiques. En Imerina, Rangitatrimovavimanjaka et Rafohy furent les derniers grands Vazimba et furent ensevelies dans le farihin-dRangita à l’est de Dorodosy. Leurs « tombes » à Imerimanjaka et Alasora ne sont, en fait, que des cénotaphes et des monuments commémoratifs. Ce ne fut qu’ensuite que les descendants vivants de ces rois furent dits vazimba. C’est pour déprécier leur souvenir que la pseudoscience coloniale en a fait des négrilles, des primitifs et des sauvages n’ayant pas le moindre degré d’humanité.

Dernière question pour aujourd’hui, celles des origines africaines. Le blogueur reprend l’hypothèse du séjour en Afrique d’Asiatiques venus en suivant les côtes qu’Hubert Deschamps avait trouvée pour donner une explication à ce qu’il appelait élégamment « la plus belle énigme du monde ». Et ce blogueur nous assène qu’il y a « 3/5 de sang NOIR et 2/5 de sang malais chez le Malgache moyen, y compris les MERINA » en s’appuyant sur Jean Fremigacci. Cet historien est bien connu. Il fut à l’université un spécialiste de l’histoire économique, puis, depuis plus de dix ans, il s’est consacré à démêler l’histoire des événements de 1947. Je doute fort qu’il veuille devenir maintenant un spécialiste de l’ADN (1).

Ce qui est évident, c’est que ce blogueur est un vrai tarana-dRagalania et de sa politique des races tout autant qu’un lepéniste tropical, tout comme ceux qui se gargarisent d’avoir du « sang bleu ». Que les questions de sang sont de celles que la colonisation a injectées dans l’esprit colonial, qui ont été cultivées tout au long du 20e siècle et que voulait toujours conforter l’illustrissime Pierre Vérin en 1974. Que, pour la culture malgache, le sang d’un roi est différent de celui d’un poulet mais est le même que celui de ses angaralahy, comme s’en souvient bien la tradition orale d’Ambohimalaza dont on doit pouvoir retrouver l’explication sur internet. Comment faire pour détruire ces virus coloniaux et reformater des idées tordues ? Ne devrait-on pas se rappeler tout simplement, comme l’a démontré Yves Coppens, que toute l’humanité, noire, bronzée ou blanche, descend non pas du singe mais d’une Eve et d’un Adam africains ? Rappeler que les phénotypes négroïdes étaient ceux des Grands de la thalassocratie du Champa, alors que, s’étonnaient les mandarins chinois il y a deux mille ans, « le peuple est blanc comme nous » !

Une étude en cours sur l’ADN des Malgaches pourra peut-être nous donner des renseignements sur les origines biologiques du peuple malgache. Je dis peut-être, car je ne sais pas comment sera fait l’échantillonnage des prélèvements. On se souvient de cette recherche des années 1950 sur un chromosome CDe dit indonésien qui constatait qu’avec 67%, il prédominait dans l’Ouest et qu’il n’était présent qu’à 33% en Imerina. Les hypothèses de départ n’étant pas confirmées, l’étude s’arrêta là et fut enterrée.

Mais quels que soient les résultats, il est évident que cela importe peu, car ce qui est important, c’est la culture et, si l’on n’est pas complètement idiot, l’on sait bien que les chromosomes ne véhiculent aucune donnée culturelle. Les immigrants, quelle qu’en soit l’origine, se sont fondus dans la population et sont aujourd’hui de culture malgache et parlent le malgache. Comme sont de culture française les descendants – et ils sont nombreux – des immigrants écossais, anglais, allemands, polonais, russes, italiens et évidemment malgaches installés en France jusqu’au milieu du 20e siècle. Depuis, avec les nouveaux médias, les congés payés, le bas coût des transports, les conditions ont changé. Mais les chromosomes n’y sont pour rien.

*

Quiconque veut maintenant connaître l’histoire malgache n’a pas à crier au voleur. S’il fait un minimum d’effort, il peut trouver l’essentiel. Mais il est vrai qu’il reste des vides à combler et des zozovoka à découvrir. Permettez-moi de vous conter une petite aventure personnelle qui, d’une certaine façon, est symbolique de la recherche en histoire.

Je me suis intéressé à l’art des Zafimaniry et de la forêt dès les années 60, quand des expositions furent organisées à Antananarivo. C’était bien avant qu’il ne soit reconnu patrimoine culturel par l’Unesco. Objet central des expositions, il y avait les fameux coffres – les vata magaro – ornés de sculptures (sikotra) géométriques. Il y avait aussi des ustensiles domestiques, des pots à miel, des nécessaires à faire le feu et bien d’autres objets. Certains d’entre eux étaient ornés de caméléons et de crocodiles. Il m’apparaissait, comme pour les Madones à l’Enfant Jésus et autres statues d’influence sulpicienne et européenne, que ces motifs avaient été greffés sur des formes anciennes esthétiquement belles mais plus simples. Mon interprétation était erronée.

Dans la forêt, je viens de voir des zozovoka. Ce sont eux aussi des coffres, mais d’une toute autre facture et, dans l’antique tradition austronésienne, sans aucune quincaillerie et sans que les montants de l’objet ne soient reliés par des tenons et mortaises ou par des sortes de queues d’hirondelles. Les corps et couvercles de ces coffres sont monoxyles, taillés dans de grosses pièces de bois. Les pieds du corps et les oreilles sur les côtés ne sont pas rajoutés, mais ont été dégagés dans la masse. L’intérieur a été évidé à l’herminette, comme on le faisait partout dans Madagascar pour les bières (tamango ou ringa) destinées à recevoir les corps des défunts et pour les pirogues monoxyles. Les surfaces extérieures ont bien été rabotées (vankonana) et polies (ampalesina) avant d’être sculptées de motifs géométriques, mais aussi de motifs animaliers en ronde bosse. Il en est de même des couvercles dont les poignées sont soit des animaux comme le crocodile, soit une forme satrok’andriana, qui évoque le bicorne.

Les zozovoka que j’ai vus sont des objets de grand luxe. Ils ne sont pas en bois-tambour (ambora ou tambonèka) qui est un bois imputrescible mais tendre et facile à travailler et qui est utilisé pour les objets domestiques et utilitaires. Ils sont en palissandre. L’un d’eux qui doit faire environ 1,20 m de long, 0,70 de large et autant de haut, a dû être dégagé dans le teza, le bois dur, d’un palissandre dont le tronc faisait plus d’un mètre et demi de diamètre. Il avait coûté à son premier propriétaire un beau vositra, un bœuf châtré, de huit ans.

En partant des généalogies et des techniques mises en œuvre, on peut estimer que ces pièces ont été faites il y a environ quelque deux siècles, avant que ne soient utilisées les longues scies des forestiers. Certains des motifs aux lignes courbes, comme les alondrano qui évoquent les ondes de la mer, ont été abandonnés aujourd’hui au profit des seules formes géométriques avec des lignes droites. Ont été aussi abandonnés des motifs végétaux et floraux que l’on peut voir sur certains vata magaro anciens. Mais ils sont bien dans la tradition zafimaniry, et les bons connaisseurs en savent toujours les noms. Ces zozovoka  nous introduisent à une perfection technique ancienne, alors que les artisans travaillaient avec la boîte à outils de ancêtres et n’avaient pas ceux des outils d’aujourd’hui qui facilitent le travail.

De cette expérience personnelle, l’on doit retenir qu’en histoire, la recherche doit toujours conserver l’idée que les faits anciens les plus assurés ne le sont que parce que l’on n’en pas encore découverts d’autres d’une période antérieure. Comme pour l’homo sapiens sapiens : issu d’autres formes d’homo plus anciennes, on lui donnait il y a peu encore quelque 80.000 ans. Des découvertes postérieures permettent aujourd’hui de lui donner 180 à 200.000 ans. Mais nous ne savons pas de quoi demain sera fait. Avec Yves Coppens, l’on a pensé que la première hominienne était Lucy avec 3.800.000 ans. C’était il y a quarante ans. Aujourd’hui, on remonte à 5.000.000 d’années avec de nouvelles découvertes. Il y a toujours des zozovoka à découvrir. Il en est de même en histoire malgache.

 

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(1) J’ai donc consulté Fremigacci sur cette affaire. Je vous livre sa réponse :

« Amigo,

« Encore une imbécillité qu’on me prête, ils y vont fort les internautes !

« Et moi qui ignore tout de l’ADN des Malgaches, comme des autres d’ailleurs...

« Je n’ai pas de temps à perdre, j’en ai lu de pires sur mon compte, mais tout de même, j’aimerais savoir qui est ce betsabetsa.

« Bien cordialement,  Jean »

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fréderic vidal 01/04/2010 10:55


bonjour ny ... j'ai bien aimé ton article ... je pense avoir découvert quelques zozovokas ... tu peux les lire sur mon livre sur les anciennes civilisations sur mon blog :
http://destinationterre2.wordpress.com/category/madagascar/
bisousssssss fréderic


asa2009@live.fr 13/09/2009 12:18

Très intéressant. Pourrait-on avoir des liens et/ou des mots clés pour ne pas crier au voleur. Merci