tour d'horizon : Les Gasy vont-ils manger la manne ?

Publié le par Ny Marina

23 septembre 2009

fijery.wordpress.com

Les Gasy vont-ils manger la manne ?

Un soir, pour étancher sa grande soif, un homme décida de manger les trois oranges en sa possession. Il coupa la première orange, en approcha les morceaux de la bougie qui éclairait sa cuisine, et constata avec dépit qu’il y avait des vers. Il la jeta donc dans la poubelle. Il se saisit de la seconde, mais l’examen de son contenu à la lumière de la chandelle révéla également la présence d’asticots. Il jeta également ce fruit, et se mit à contempler la dernière orange. Il éteignit alors la bougie avant de couper l’objet de son désir, et se mit à le manger dans l’obscurité. 

Est-il encore nécessaire de commenter ? Pour éviter de savoir si la troisième orange est bonne, notre ami décide de mettre toutes les chances de son côté, mais à sa façon. La gober dans le noir, sans examen à la lumière comme les précédentes, lui permet de ne pas tenir compte des problèmes. Et sur le moment, la soif est étanchée. Quant aux impacts à long terme de ces vers avalés, ils seront gérés plus tard, si jamais les ennuis de santé apparaissent. Et d’ailleurs, qui dit que le troisième agrume contenait aussi des vers, comme ses deux congénères ? Il faut donc donner le bénéfice du doute à l’orange. Et à ses asticots.

 

Indicateurs au rouge

Cette histoire est une bonne illustration de la crise actuelle. Dans tous les domaines, les indicateurs sont au rouge. Nul n’est besoin de revenir ici sur tout ce qui a été abordé depuis des mois sur les impacts politiques, sociaux, économiques ou diplomatiques du coup d’Etat. Entre autres, lignes de fracture au sein de l’armée ; manipulation d’arguments ethniques ; hausse du chômage ; difficultés pour l’Etat de boucler son budget ; racket et trafics en tous genres ; démocratie de façade : arrestations arbitraires et violentes, difficultés d’accès à l’audiovisuel public (malgré des efforts à souligner du ministre Nathalie Rabe), impossibilité d’accès à cette fameuse Place de la démocratie malgré les discours ronflants lors de son inauguration.

Devant cette description des faits, on va avoir droit à des réactions diverses dans le camp des partisans de la Transition sous sa forme actuelle. Prenons l’exemple du forum, comme un résumé de la communauté qui se sent concernée par le problème malgache. Le forumiste Rabri, entre les vapeurs de THB et de masikita dont il est friand, les pseudo-leçons de méthodologie scientifique et les allusions lourdingues à connotation sexuelle, nous sort aussi quelquefois des théories sur les révolutions. Selon lui, la première phase entraine un désordre réparateur, qui précède l’avènement d’une nouvelle société. Pour lui, en résumé, on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs. Donc tant pis pour les œufs. Les forumistes Joseph et Vuze, françafricains de France qui se donnent pour mission de polluer les forums où l’ambiance est peu favorable à la HAT, ont un leitmotiv simple : on ne doit pas critiquer Andry Rajoelina, car Marc Ravalomanana a lui aussi fait de graves erreurs. La troisième voie est celle de forumistes comme Demokrasia fotsiny, qui tout en soutenant la Haute autorité de transition (HAT), restent lucides sur ses erreurs et affirment qu’il faut l’aider par des critiques constructives et positives à revenir sur le droit chemin. Et enfin, la dernière position possible est proposée par le Professeur Andriantsimbazovina, qui en substance dit ceci : nous figer dans un juridisme nous empêchera d’aboutir à une solution. Laissons plutôt la Transition se faire sans se braquer sur les attributions de sièges, et renforçons-la pour créer les chances d’aboutir à une belle IVème République.

Pendant que votre serviteur approcherait la bougie de l’orange et insisterait pour que notre ami mangeur d’oranges regarde attentivement ce qu’il s’apprête à manger, voilà ce qui pourrait arriver si on devait donc inviter ces forumistes à intervenir dans la scène des trois oranges décrite plus haut. Rabri lui dirait qu’il faut bien prendre des risques pour étancher sa soif, et tant pis pour les colonies de vers qui vont s’installer et grouiller par multiplication dans l’appareil digestif. Vuze et Joseph diraient que ce n’est pas la peine de parler des vers dans l’orange, car le voisin a aussi mangé des vers dans une pomme. Demokrasia Fotsiny inviterait notre ami mangeur d’oranges à vérifier la présence de vers, à enlever ceux-ci et à manger quand même le fruit.

 

Manque de réalisme

A l’image du peuple juif qui a eu besoin de la manne tombée du ciel pour se nourrir dans le désert, les Malgaches depuis le retour à l’Indépendance courent constamment après les rêves qu’on leur promet. Après le politikan’ny kibo de Tsiranana, le Paradis socialiste de Ratsiraka, le Fahamarinana de Zafy, le Développement rapide et durable de Ravalomanana, Andry Rajoelina a quant à lui promis au peuple Malgache « la démocratie véritable et la bonne gouvernance réelle ». Certains aficionados de la HAT rétorqueront que Monsieur Rajoelina n’a pas encore eu les moyens d’exprimer son talent et son programme (si talent et programme il y a), car la communauté internationale et l’opposition qui refusent de le reconnaître ont été des facteurs limitants. Une fois encore, les Gasy sont invités par les politiciens à croire naïvement en leurs promesses. Car il semble qu’avec ou sans Ravalomanana, le slogan attrape-nigauds continue à être de mise. Minoa fotsiny ihany : gobez tout ce qu’on vous dit, et vous finirez par manger la manne. Mais sera-t-elle dans la quantité et la qualité promise par ces derniers ?

Actuellement, la crise perdure à cause de deux contraintes majeures. Primo, le débat est impossible, non pas vraiment parce que les positions sont inconciliables, mais aussi et surtout parce que, quand il faut discuter, les gens concernés parlent tous de choses différentes, à se demander si tous parlent bien de la même crise, des mêmes causes, des mêmes effets et des mêmes acteurs. Quand quelqu’un essaye de montrer la lune, certains ne pourront jamais rien faire d’autre que parler du doigt, tout en écrivant des imprécations pendant que la caravane passe. S’il fallait créer un débat sur le mangeur d’oranges, seuls Demokrasia Fotsiny et Joël Andriantsimbazovina tenteraient de discuter du problème. Rabri parlera plutôt de l’analogie qu’il trouve entre les oranges et des parties anatomiques en forme de boules. Et Vuze et Joseph diront qu’il est extrêmement suspicieux d’insister pour encourager notre ami à étudier l’intérieur des oranges à la lumière de la bougie avant de les gober, en affirmant que ceux qui agissent ainsi sont sans doute de mèche avec l’épicier qui a vendu les bougies, et éprouvent une haine féroce pour le vendeur d’oranges. Secundo, le manque de réalisme des politiciens qui font passer au premier plan, ego, ambitions personnelles et désir de vengeance, au détriment de ce fameux Intérêt supérieur de la nation dont tous les politiciens parlent, mais sans jamais l’appliquer.

Un certain nombre de sujets nécessite pourtant qu’on s’y penche sérieusement afin de créer le contexte favorable pour appliquer les Accords de Maputo. Que signifie le principe d’inclusivité en ce qui concerne l’Exécutif ? Que signifie le concept de gestion consensuelle de la Transition ? Car on ne peut qu’être étonné d’entendre Monja Roindefo affirmer, et qui plus est sans rire, qu’il est le Premier ministre de consensus prévu par les Accords de Maputo, et que c’est le peuple qui l’a placé à Mahazoarivo. De telles affirmations hasardeuses ne sont qu’un fantasme de leur auteur, et n’ont aucune base concrète.

Sortir de la crise nécessite donc que la réalité soit approchée en ouvrant les yeux, et en gardant la lumière allumée, même si certaines vérités sont plutôt déplaisantes, voire inquiétantes. La mouvance Ravalomanana qui appelle Andry Rajoelina à abandonner la tête de la Transition fait montre d’une absence totale de réalisme. Et certains membres de la mouvance Rajoelina qui espèrent pouvoir imposer le maintien de Monja Roindefo à Mahazoarivo, se mettent le doigt dans l’œil. Car si les autres mouvances et la communauté internationale seraient éventuellement prêts à accepter le statu quo pour la Présidence, le maintien du ticket Rajoelina – Roindefo est inacceptable. Tout ce qui est autour ne sera que littérature. Une fois que ces réalités seront acceptées par les personnes concernées, la sortie de crise sera à portée de main.

Andry Rajoelina devrait donc comprendre que son invitation à New York et la réunion de l’Union africaine le 6 Octobre sont deux éléments d’une même perche, qui sera la dernière à lui être tendue. Tenter de gagner du temps et louvoyer comme il le fait depuis Bruxelles et Maputo ne lui amènera pas la reconnaissance internationale dont le pays a besoin. Bien sûr, il peut toujours faire de la méthode Coué, et prêter une oreille aux faucons et aux vrais qui le poussent depuis Janvier 2009 à marcher vers un fossé, sous prétexte de tolom-bahoaka et de nationalisme. Mais il sait très bien quels étaient les véritables objectifs de ses hôtes en l’invitant au Siège des Nations unies, malgré les récupérations propagandistes que ses griots en ont fait et vont en faire.

Que ce soit à Paris ou à New-York, il a été briefé par ses amis français, mais aussi par les diplomates onusiens et africains, sur ce qui lui pend au nez s’il persiste dans la voie actuelle. Quelle que soit la décision qu’il va prendre d’ici le 6 Octobre, ce sera donc en connaissance de cause. Que va-t-il alors faire avec sa troisième orange ?

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