Tsy rariny ho an'i Naivo

Publié le par Ny Marina

Tsy rariny ho an'i Naivo

 

« Quand ils sont venus chercher les légalistes,

Je n’ai rien dit, Je n’étais pas légaliste.

Quand ils sont venus chercher les opposants,

Je n’ai rien dit, Je n’étais pas opposant.

 

Quand ils sont venus chercher les journalistes,

Je n’ai pas protesté, Je n’étais pas journaliste.

 

Quand ils sont venus chercher les députés,

Je n’ai pas protesté, Je n’étais pas député.

 

Puis ils sont venus me chercher,

Et il ne restait personne pour protester ».

 

Ce texte est une adaptation libre d’un écrit du théologien allemand anti-nazi Martin Niemöller (1). Sans doute nulles lignes ne peuvent résumer mieux que celles-ci l’état d’esprit qui prévaut actuellement : courage, fermons les yeux ; et surtout, fermons nos gueules ! La capacité de conviction du pouvoir hâtif a atteint ses limites, vis-à-vis de l’opposition, des légalistes, de la société civile et de la communauté internationale. La seule solution qui lui reste est donc la répression contre les empêcheurs de putscher en rond. Au XVIe siècle, Sully (ministre de Henri IV) disait « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France ». Sans doute pour la Transition, « Emprisonnement et intimidation armée sont les deux mamelles du pouvoir ».

Bouc émissaire désigné

Depuis quelques jours, Raharinaivo Andrianantoandro dort à la prison d’Antanimora. Il est le seul leader légaliste à s’être présenté à une convocation des autorités, à la suite des troubles organisés par on-ne-sait-trop-qui pour discréditer les tentatives d’union et de reconquête de la rue par l’opposition. Il s'est présenté de son propre chef, et la bidasserie active n'a pas eu à lui courir après dans tout le pays. Sans doute il a été emporté par une confiance aveugle envers la Justice de son pays, et surtout porté par des sentiments de celui qui pense naïvement que même dans un pays du Tiers-Monde qui vient de subir un coup d’Etat, ceux qui n’ont rien à se reprocher n’ont rien à craindre. Celui qui est plus connu sous son surnom de « Naivo » a donc été invité à grossir la liste des prisonniers politiques que Madagascar connaît depuis l’Indépendance.

Après les André Resampa emprisonné par Tsiranana sous la Première République ; Gaston Ramaroson, Monja Jaona et Bao Andriamanjato mis en résidence surveillée par Ratsiraka sous la IIe République ; Roland Ratsiraka et Ranjivason engêolés par Ravalomanana sous la IIIe République (entre autres). Leurs proches, ou même celles de ces personnes qui sont encore politiquement actifs, devraient savoir ce que signifie un emprisonnement injuste monté pour servir une cause politique, et ils devraient être les premiers à se battre contre de tels agissements. Que ceux qui ont des oreilles entendent.

Déjà mis en cause une première fois par certains enquêteurs zélés comme l’un des commanditaires de cette rocambolesque histoire de bombes artisanales il y a quelques mois, et mis en résidence surveillée avec trois autres technocrates de l’ancienne équipe Ravalomanana, Naivo s’en était sorti grâce aux mesures d’élargissement provisoire autour de l’organisation de Maputo 2. Selon les informations, il est à présent poursuivi pour « atteinte à l'ordre public, association de malfaiteurs et destruction des biens ». Le ridicule ne tue donc pas : imaginer ce très respectable sexagénaire balancer des cailloux ou organiser des incendies de voiture dépasse l’entendement humain. Mais sans doute donc ne suis-je pas assez simiesque pour pouvoir le concevoir. Car ce qui est évident est que l'inoffensif Naivo est le maillon faible du front des leaders légalistes : en n'étant ni belliqueux, ni vindicatif, il est celui qu'il est facile d'arrêter pour l'exemple.

Le lundi 14 septembre, alors que des abrutis s’amusaient à provoquer des actes de violence à Analakely depuis trois jours, votre serviteur écrivait que pour les autorités de transition, il sera « facile sur la base de ces dérapages organisés, d’accuser les légalistes d’être la cause de troubles, d’en arrêter les leaders pour décapiter le mouvement, d’envoyer valser les médiations et d’opposer systématiquement les bidasses aux prochaines manifestations ». Dans le cas de Naivo, j’eus aimé ne pas avoir à jouer la Pythie. Car là encore, ce symbole de la dignité dans la lutte pour des convictions politiques se retrouve sacrifié sur l’autel de l’ambition de certains, ceux qui ne reculent plus devant aucun scrupule pour garder sur un fauteuil étatique leur postérieur, que je me garderais bien de qualifier d’auguste. Le seul rapport que Naivo doit avoir avec ces événements est sans doute de les avoir regardés à la télévision. Il est donc devenu le bouc émissaire idéal recherché par les véritables organisateurs. Certains doivent bien rigoler en se caressant leur barbe blanche.

Inertie des porteurs de Lumière

Le plus triste dans cette histoire, c’est que tous ceux qui perçoivent l’ignominie de cette arrestation et le scandale qu’est cet emprisonnement, contemplent les événements en silence et se contentent de regarder le bout de leurs chaussures quand on évoque le sujet. Quand la Justice commence à être rendue au nom des baïonnettes et des pasionaria, dont les discours et la coiffure montrent qu’elles se sont trompées de siècle, les principes fondamentaux des Droits de l’Homme et de la Démocratie se voient copieusement pissés dessus par ceux-là mêmes qui sont censés s’être battus pour. En nous souvenant des lois sud-africaines et de leur application sous l’Apartheid, sous le régime de Vichy en France, sous Pol Pot au Cambodge, sous Pinochet au Chili, ou actuellement au Tibet, il apparaît que le droit positif (droit en vigueur dans un pays à une période donnée) est tout ce que l'on veut, sauf moralement inattaquable. A fortiori dans un pays du Tiers-monde, où la richesse de la mentalité des dirigeants est souvent à l'image de celle du PIB/habitant, et l'utilisation très subjective de l'application de la Loi contre les opposants est plus une règle qu'une exception. Si Naivo est vraiment coupable, alors qu'il paye le prix de ses actes. Mais s'il est innocent et que son emprisonnement n'est qu'une machination bassement politique, alors que le tsiny et le tody soient sur ceux qui ont monté ce sale coup et tous leurs descendants.

Je me suis toujours réfréné pour ne pas porter d’attaques personnelles sur la vie privée des gens. Mais je dois quand même dire que je suis pantois en voyant, du lundi au vendredi certains militaires, policiers, magistrats et politiciens fouler aux pieds sans vergogne certaines valeurs fondamentales de leur métier, de leur Foi affichée, ou tout simplement de l’humanité ; puis le dimanche, aller faire le pharisien avec ferveur et hypocrisie en communiant ou en faisant le Mpiandry. Sans le moins du monde chercher à me prendre pour le Christ, j’invite encore une fois ceux qui ont des oreilles à entendre.

En attendant que les boules Quiès et les bouchons de cérumen s’enlèvent, le pays s’enfonce de plus en plus dans la pénombre, et les perspectives d’une éclaircie s’amenuisent. Les juristes, les porteurs de lumière, et surtout ceux qui sont censés élever des autels à la vertu tout en creusant des cachots pour les vices, détournent le regard et ferment leur clapet devant les dérapages et abus du pouvoir actuel. L’arrestation et l’emprisonnement de Naivo en est un de plus. C’est un acte non seulement injuste, mais politiquement stupide en fermant la porte au dialogue avec l’opposition digne et modérée. Son atterrissage en prison est le signe que ceux qui avaient pour vocation de protéger les valeurs républicaines et humanistes sur lesquelles est censée être fondée cette République se sont tus. Ces gens qui s’asseyent ainsi sur la flamme de leur bougie le font-ils juste par recherche de chaleur, par conviction, lâcheté, intérêt, déloyauté, incompétence, peur, ou tout simplement par impuissance ? Or, souvenons-nous que ce simulacre de Révolution était censé remettre « la démocratie et la bonne gouvernance sur de bons rails à Madagascar », dixit le putschiste-en-chef.

Tsy rariny ho an'i Naivo : ce que la Haute autorité de transition (HAT) lui fait n'est pas juste. Devant l’absurdité et l’amertume de cette situation, chacun choisit le côté qui lui sied le mieux du fameux dicton arabe : est-il préférable d’être un chien vivant ou un lion mort ? Pour beaucoup, il est sans doute plus confortable ou plus prudent de respecter la loi du Silence afin de ne pas perturber celle de la Jungle. Mais au moins, même si cela n’aboutira pas à grand-chose, moi, j’ai dit.

 (1) Vous pouvez en retrouver la version originale sur le blog Fanahy. Merci mille fois au forumiste MonPays, qui au plus fort de la crise en Avril 2009, en a fourni la première adaptation qui m’a fait connaître ce texte.
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article