PLEURE, Ô PAYS BIEN-AIMÉ

Publié le par Ny Marina

Distribué à l’Académie le 6 octobre 2009

 

PLEURE, Ô PAYS BIEN-AIMÉ

 

Il me semble plus que nécessaire de signaler un mauvais chemin sur lequel certains de nos étudiants sont sans doute engagés malgré eux et sur les responsabilités qui sont celles de l’Académie dans notre pays. Le titre que j’ai donné à cette petite chronique, renvoie au premier roman d’Alan Paton, qui toute sa vie combattit l’apartheid et que le Pr Charles-André Julien avait mis au programme du Certificat d’histoire de la colonisation dans les années 1950 à la Sorbonne. Si je pense à l’appliquer à notre situation, ce n’est pas pour combattre un apartheid que l’on instaurerait dans la Grande Île, mais parce que des enseignements doivent troubler le sommeil de nos ancêtres. Et l’on sait que les effets du tsiny sont à retardement. Voyons les faits.

Troublé par le texte qu’il lui était demandé de publier, un universitaire français s’estimant peu assuré dans ce sujet m’a demandé mon avis. C’est pourquoi je me permets d’en faire état devant vous. La langue de l’auteur – ou de l’auteure, je ne sais – enseignant de notre université d’Antananarivo et dirigeant des D.E.A. n’est pas du français, mais du francofonique. Ce n’est pas grave. Les bons éditeurs français savent par habitude qu’il faut souvent corriger selon le bon usage les textes qui leur sont fournis. Il y va de l’honneur non des auteurs, mais de la réputation des revues internationales francophones qui les accueillent. Le défaut est d’une nature tout à fait différente.

Voulant modestement « repenser l’histoire du biculturalisme franco-malgache et le processus d’uniformisation culturelle entre allégeances et antagonismes interculturels » – sujet on ne peut plus immodeste –, l’auteur fait appel à des connaissances en histoire de Madagascar qui forment un bric-à-brac sans aucune cohérence mélangeant dans la même sauce le discours racialiste de l’époque coloniale et des données culturelles en dehors de toute vision anthropologique sérieuse. Le lecteur pourrait y apprendre que les « Proto-Malgaches » – c’est le concept de la pseudo-science coloniale pour désigner les premiers habitants de l’île et pour sous-entendre que l’on ne sait pas ce qu’ils pouvaient bien être –, que « jusqu’au VIIIe siècle, les Proto-Malgaches étaient issus d’une race métisse venue de la côte orientale d’Afrique et un métissage de commerçants indonésiens ayant échoués [sic] sur les côtes nord et nord ouest de Madagascar avec les éventuels Africains qui auraient pu les y précéder ». Du VIIIe au XIe siècle se situerait la « période au cours de laquelle le peuple malgache est formé, la langue malgache est née » grâce à des « migrants dénommés wak-wak ». Puis l’arrivée de « peuples islamisés », avant les contacts avec l’Occident. « Mais », poursuit l’auteur, « vers le Xe siècle, les Vazimbas, individus rabougris aux cheveux très longs […] se caractérisent par un mode de vie primitif : cueillette, chasse, pêche… ». Puis « les Vazimbas se dévasimbisent » et les « islamisés se désislamisent ». Au XVe siècle, « Madagascar a été découvert par le portugais Diégo Diaz à la même époque et il lui donna le nom de île Saint Laurent. Etc. « Cet aperçu historique […] nous a permis de découvrir que la culture malgache s’est érigée sur la base d’une mosaïque de cultures indonésienne et malaisienne, africaine et comorienne, islamique et européenne ». Mieux connues, les périodes récentes ne sont pas mieux traitées. Arrêtons-là le pataquès, car une culture ou une civilisation est un ensemble cohérent qui ne peut être une mosaïque d’éléments juxtaposés. C’est toujours, pour utiliser le terme défini par Georges Condominas, un vaste espace social avec ses composantes matérielles et immatérielles.

De longues citations de Tylor (1874) – ça fait savant, mais c’est dépassé – ou de sociologues assez récents publiant en anglo-américain n’améliorent pas la qualité du travail, qui n’est rien de plus qu’un bemiray, un patchwork sans consistance. Ce n’est pas un travail intellectuel de réflexion universitaire qui aurait compris les grands courants de l’histoire de l’anthropologie, mais tout au plus l’exposé d’un étudiant prétentieux.

Les caractères définissant l’identité malgache que retient l’auteur comportent ou des patterns of culture communs à toutes les sociétés humaines ou des clichés du discours colonial comme la gérontocratie, la conception cyclique du temps et le poids de la fatalité. Avec des affirmations typiques du discours qui interdit aux Malgaches de vivre leurs croyances, celle d’ailleurs que combattaient les Eglises chrétiennes et l’administration coloniale. Comme celle-ci, dont on ne voit pas qu’elle s’adresse aux seuls biculturels : « Il n’est pas étonnant alors de voir des familles traditionalistes qui vivotent mais qui dilapident en une journée le peu qu’elles ont épargné au prix d’un labeur surhumain afin de procéder par exemple au retournement des morts, au bain des reliques royales, etc. ».

Le biculturalisme franco-malgache n’y est pas défini, car une vague histoire avec tous les défauts signalés ne peut être une base à une définition que je n’ai pas vue. Dans ce biculturalisme, « les produits locaux sont associés à une image négative, à un travail mal fait… Une désaffection qui vient sans doute d’une survalorisation du Blanc, de l’Occident en général et de la France en particulier ». Soyons sérieux : ce dénigrement n’est pas, au départ, une invention du biculturalisme malgache, mais de la mise en œuvre de la politique coloniale il y a un siècle.

Se faisant sociologue, l’auteur parle de « marcottage culturel ». le concept serait peut-être intéressant s’il était défini et bien démontré. Il n’en est rien. Que peuvent bien être ces groupes sociaux intermédiaires comprenant aujourd’hui des « individus issus de la classe moyenne ou des descendants de colons français ou étrangers qui sont nés des couples mixtes, les métisses » ? Dans ce dernier élément, s’agirait-il uniquement des femmes ou bien d’une faute d’orthographe pour « métis » ? Il est impossible de trancher.

L’on trouve cependant des remarques intéressantes, mais trop peu décrites et étayées pour avoir un début de scientificité. Par exemple, « beaucoup de personnes âgées vivant en milieu rural transmettent à leurs descendants la francophobie, tiennent un langage xénophobe à l’égard des Français car les mauvais moments de la colonisation française restent indélébiles dans la mémoire collective ». Je me souviens d’un professeur français de l’Université dans les années 1980, qui était très apprécié de ses étudiants et à qui ceux qui venaient du Sud-Est du pays ont avoué que son enseignement démentait ce que leurs parents leurs avaient appris : il n’aurait pas fallu faire confiance aux enseignants étrangers, car ceux-ci ne leur enseignaient que des choses fausses pour les tromper. Se méfier du Vazaha qui est trompeur, c’est ce que l’on répète depuis le XIXe siècle : Vazaha mody miady. On se serait attendu à plus qu’une simple affirmation. D’ailleurs, est-ce vraiment de la francophobie ?

J’aurais encore beaucoup à dire et je devrais le faire par devoir, mais ça me fatigue et m’épuise. J’espère que vous voudrez bien m’excuser de m’arrêter sans plus tarder. Il faudrait sans doute que nous pensions à ce que l’Académie pourrait faire pour mettre fin à de tels dénigrements de notre patrimoine historique qui sont dans la droite ligne du discours colonial et pour enfin éviter des lendemains culturels qui déchantent, car comment être fier de son pays, quand on l’affuble de tels oripeaux ?

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