À LA RÉSIDENCE DE FRANCE

Publié le par Ny Marina

Le 17 juillet 2010

Je serai clair. Je n’étais pas à Ivandry avant-hier. Je n’ai jamais été un habitué de cette manifestation. En presque un demi-siècle, je n’y suis jamais allé que lorsque notre ministre nous le demandait ou que nous recevions une invitation personnelle du maître de maison. Je n’étais donc pas à cette réunion, mais j’y avais des amis à qui je fais confiance et qui sont de bons informateurs, pas Hâtivement formatés. De plus, le discours de Jean-Marc Châtaigner avait été multiplié et laissé à la disposition des journalistes. C’était la première fois. Les conseillers à la communication de l’Ambassade avaient fait comprendre que, si francophones soient-ils, beaucoup de journalistes ne comprennent que ce qu’ils veulent bien entendre et ont besoin d’un texte écrit. J’ai donc obtenu le discours écrit que tous ont pu prendre. Je vous l’ai déjà envoyé. Si je vous en parle aujourd’hui, c’est que, même quand il est parfaitement clair comme celui-ci –, tout texte mérite explication – on me l’a appris au cours de mes vieilles études –, mais aussi parce que de petits ajouts y ont été faits oralement.

Les circonstances d’abord. Il y avait beaucoup de monde. Rajoelina n’y était pas. On ne s’en étonnera pas. C’est normal dans ce genre de cérémonie : un chef d’Etat ne se rend pas aux invitations publiques d’un ambassadeur. Par contre, s’y pressait toute une armada d’anciens ministres et des nouveaux avec le Premier à leur tête. Toute une soldatesque de généraux et de colonels. Un grand nombre de représentants des organisations de la société civile et d’opposants comme Raharinaivo. Pour ces derniers, tous n’étaient pas là, mais dans son discours, le maître de maison en a expliqué la raison : ils n’avaient pas obtenu « l’autorisation de Papa » ! L’on y a vu aussi le jeune retraité de la Cour de Justice de La Haye, qui est bien de retour au pays et prêt à le servir. Et tous les ambassadeurs présents à Antananarivo, même l’Ambassadeur d’Allemagne qui a pourtant déjà fait ses adieux.

Il semble bien, me dit-on, – mais je n’en ai pas la comptabilité ni les moyens de faire une comparaison – que le coquetèle ne souffrait pas encore de la maladie de la rigueur. Ça ne saurait tarder, car il est maintenant des pays où l’ambassadeur de France se fait sponsoriser par le secteur privé et fait imprimer les logos des sponsors sur ses invitations à en-tête de la République Française, voire leur prête les salons de l’ambassade pour leurs manifestations.

Il semble bien, il est vrai, que si Madagascar ne saurait être la fille aînée de l’Eglise ou de l’Europe, Paris doit se souvenir qu’elle fut autrefois appelée la France australe. Et que la France continue à la choyer. On l’a vu à la Télévision le 14 Juillet sur la place de la Concorde – un beau mot qui devrait donner à penser à tous nos crocodiles, quel que soit leur âge. Fait exceptionnel : un lâcher de parachutistes qui atterrissent devant la tribune présidentielle. Chacun portait le drapeau d’un pays dont les troupes venaient de défiler. Tout bon observateur aura pu voir – et la télévision en a retenu les images – que le premier parachutiste portait sur lui le drapeau vert, blanc, rouge que nous connaissons bien. Et que, devant la tribune présidentielle, il fut placé juste au centre de l’éventail en demi-cercle que firent tous ces drapeaux. Tiens, tiens… Sur les mâts, car les Français ont aussi leur tsangan-tsaina comme nos compatriotes antakarana mais un tsangan-tsaina multiple, il y avait au centre évidemment et côte à côte les drapeaux de la France et de l’Europe et, de part et d’autre, les drapeaux des pays invités au défilé. Le bon observateur aura remarqué que le drapeau tricolore malgache était juste à côté des drapeaux européen et tricolore que l’on a vu autrefois au dessus de Manjakamiadana. Je n’y vois aucun mauvais esprit, mais à Madagascar les histoires de drapeaux (saina) sont des histoires d’esprit (saina) et donnent à penser. Je dois signaler que quelques télévisions de la capitale ont répandu une information mensongère. Le plus jeune chef d’Etat non élu du monde avait bien été invité à Paris, mais avait refusé de s’y rendre. Nous savons bien tous qu’il n’a pas été invité et qu’il fut représenté par le ministre des forces armées et le chef d’Etat-Major.

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Venons-en au discours de Jean-Marc. Ce n’était pas un discours de gouverneur général, comme j’en ai entendu faire par des énarques patentés, mais un discours fraternel de circonstances qui a plu à tous ceux qui ne privilégient pas l’intérêt supérieur de la ration.

Il a commencé son discours par quelques phrases en malgache et n’a pas oublié le fialan-tsiny de tout kabary public et politique. Il a ainsi redonné vie à une pratique initiée à la fin des années 1970 par ce grand ambassadeur que fut Pierre Hunt. Dans toutes ses prises de parole officielles, il faisait, à côté du français, une place au malgache, lequel a même parfois occupé la moitié du temps. Dans la communauté française, on murmura, on marmonna et l’on finit par dire bien haut que cela ne seyait à un représentant de la France. Pierre Hunt persista et, dans des circonstances là aussi difficiles, réussit à restaurer l’image de son pays dans le public malgache. Il faut bien savoir que cet ambassadeur n’avait jamais été en poste dans notre pays. Mais cela faisait longtemps qu’il avait appris le malgache. C’était au Lycée de Rennes, quand il allait passer en quatrième. Il fallait choisir la LV2, la seconde langue vivante. Or, au lycée existait un enseignement du malgache, langue que l’on pouvait choisir dans les examens. Etait-il attiré par les mondes exotiques ? Je ne sais, mais il étudia donc la langue malgache et, nommé à Madagascar pour son dernier poste à l’étranger, il put enfin l’utiliser. A ce que je sache, l’un de ses premiers gestes fut de se procurer le volume – déjà épuisé – des Exemples et proverbes des Anciens publié par l’Académie Malgache en 1970. Notre Jean-Marc craint d’avoir « écorché par [sa] prononciation la langue natale de Jean-Joseph Rabearivelo et Jacques Rabemananjara ». Je pense que ce ne serait pas d’une extrême gravité. Ce qui était important tant à l’époque de Pierre Hunt que ce qui est important aujourd’hui, c’est qu’un représentant de la France, en l’employant, reconnaisse la dignité de notre langue – ce que, avec des arguments aussi faux qu’idéologiques, n’admettent pas de nombreux fonctionnaires venus du Nord et qui croient trouver le soleil à midi devant leur porte.

Il a dénoncé « certaines diffamations ou insultes publiques, notamment celles portées à l’égard des personnalités qui ont œuvré ou qui œuvrent pour la résolution de la crise malgache ». Dénoncé aussi les « graves manquements, je peux en témoigner, aux droits humains » des milices paramilitaires et de la Force d’Intervention Spéciale (FIS) dont il souhaite la dissolution – sur une radio, Lylison s’est élevé contre cette ingérence. Et donné une définition de la crise malgache qui se fonde sur les faits et sur l’histoire politique et qui n’essaie pas d’en donner une interprétation genre « Économie, Société, Civilisation ». Si nous voulons comprendre les événements récents, il faut la retenir : « la crise malgache de 2009 n’est pas une crise conjoncturelle […] elle s’enracine beaucoup plus profondément dans une spirale historique de violence et de vengeance ».

Les enragés de la Françafrique ont à se faire du souci. Car il cite longuement Jean-Marie Bockel, ce « ministre d’ouverture » qui partit en guerre contre les réseaux françafricains et dont Jean-Marc fut le dircab. « Là où règne l’arbitraire, là où la démocratie est bafouée, les Droits de l’Homme violés, les décisions de justice jamais ou rarement appliquées, là où se développe la corruption, la communauté internationale se doit de parler vrai. Ne renonçons jamais à des valeurs et à des exigences qui servent d’abord les peuples avant d’être au service des Etats. L’histoire le prouve : les lâchetés d’aujourd’hui peuvent être les conflits de demain ». On pourrait croire que Jean-Marie Bockel avait fait son diagnostic à partir de la situation malgache.

S’adressant aux dirigeants de la transition, nombreux dans l’assistance, il leur rappelle qu’ils avaient promis une gouvernance démocratique – ce qui comporte un certain nombre de principes. Je n’en retiendrai que les mots évocateurs : corruption, trafiquants, bois de rose, espèces protégées, droit de l’opposition, procédures judiciaires d’exception…

S’il défend les intérêts français, ce n’est pas dans une optique françafricaine fortifiant son pré-carré, mais dans le cadre d’une économie ouverte, en demandant que les règles du jeu soient les mêmes pour tous. Il souhaite, dans son texte écrit, « le respect des libertés publiques et en particulier de la liberté de la presse », mais il ajoute oralement que les journalistes doivent éviter les mensonges, vérifier les informations qu’ils diffusent et respecter le code de déontologie du métier. Ce qui a dû déplaire à nos pisse-copies. D’ailleurs, le soir, TVPlus qui avait filmé le discours, a retenu la liberté de la presse, mais occulté tout ce qui suivait sur le travail du journaliste.

Je retiendrai enfin que pour Jean-Marc, « notre seul ennemi commun [est] la pauvreté endémique ». On reconnaît bien là les soucis de l’abbé Pierre et des Compagnons d’Emmaüs chez lesquels, dit-on, il a œuvré dans le passé.

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Le discours était clair et déjà démentait les rumeurs courant il y a une quinzaine et affirmant qu’il était reparti pour la France. Sans doute les commentateurs de trottoir pensaient-ils qu’avec le départ de Joyandet du gouvernement, il allait lui-même être rappelé. C’est très mal connaître les règles de la diplomatie française et lui appliquer nos propres coutumes. Il annonce déjà que jamais deux sans trois, et qu’il sera là lors du prochain 14 Juillet. Si mes convictions ne me l’interdisaient pas, je serais d’ailleurs prêt à parier qu’il serait encore là pour un 14 juillet de plus, si la crise malgache n’était pas encore résolue à la satisfaction de la majorité silencieuse qui n’attend que cela.

Le discours était clair, mais je me demande si les petits cerveaux crocodiliens ont pu le comprendre. A discuter avec certains ministres facilement accessibles dans un coquetèle, mes amis ont constaté qu’ils peinaient à prendre des décisions et, en somme, qu’ils n’avaient pas à quelques très rares exceptions – l’envergure nécessaire à des hommes d’Etat. Le lecteur de la presse peut aussi le constater quand il lit que, sur la dénonciation d’un « informateur » (???), une nouvelle perquisition a eu lieu dans l’usine de Ravalomanana à Sambaina à la recherche de stocks de bois de rose, certains immergés dans un étang, d’autres enterrés sous la carcasse d’un camion. Ils ont creusé sous le camion et se sont arrêtés à trois mètres de profondeur. Il n’y avait pas de bois de rose. Les plongeurs de la gendarmerie ont été plus heureux et ont trouvé deux grumes d’eucalyptus, mais de bois de rose point. En fait, les bois de rose qui s’y trouvaient ont déjà été pillés par la Hat il y a plus d’un an, ainsi que les Mercedes appartenant au propriétaire de l’usine. Les nouvelles poursuites que la Hat voulait engager contre Ravalomanana n’avaient aucun sens et visaient seulement à amuser la galerie. Sous la présidence de ce dernier, il n’était pas interdit d’exporter du bois de rose. Ce qui était interdit, c’était d’exporter tout bois non travaillé, bois de rose, palissandre et sapin compris. L’interdiction de toute exportation de bois de rose a été décidée par Ambohitsorohitra, quand Ravalomanana avait déjà quitté Madagascar, à l’époque où, justement, la Hat laissait exporter en quantité des bois précieux. Ça ne tourne pas rond dans les petits cerveaux de nos crocodiles. Je doute fort qu’ils puissent comprendre le discours de Jean-Marc.

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