Abidjan entre les lignes : coupé-décalé…

Publié le par Ny Marina

6 décembre 2010

 

Laurent Gbagbo, star du coupé-décalé(1). Dans l’argot de la Côte d’Ivoire, « couper » signifie tricher ou arnaquer, et « décaler » veut dire s’enfuir. Couper-décaler signifie donc arnaquer, puis prendre la fuite. Pour le moment, Laurent Gbagbo a coupé. Il ne reste plus à attendre qu’il décale, sauf si une âme charitable arrive à lui mettre un peu de plomb dans la tête, au sens figuré de « le raisonner », et non dans le style de ce qui est arrivé à Dadis Camara.

 

Résumons la situation des derniers jours. Après des années de guerre civile, une transition à multiples rallonges et un chef d’Etat qui s’est imposé pendant 10 ans à la tête du pays, les Ivoiriens ont enfin eu l’occasion de s’exprimer par la voie des urnes. La commission électorale indépendante a annoncé la victoire par 53% des voix d’Alassane Ouattara. Mais la Cour constitutionnelle, inféodée au Président sortant, annule un certain nombre de résultats et décrète la victoire de Laurent Gbagbo par 51% des voix. Dès le lendemain de ce résultat-surprise, Gbagbo organise son investiture pour couper l’herbe sous les pieds de son adversaire, dont la victoire a pourtant été reconnue par la communauté internationale, à commencer par l’ONU et l’Union africaine.

 

Ne tournons pas autour du pot, et appelons un chat un chat : Gbagbo a effectué un véritable hold-up sur cette élection du 28 novembre 2010. L’acte d’ailleurs est tout à fait conforme avec le personnage, malgré son statut d’enseignant titulaire d’un doctorat en histoire : on peut donc être au plus haut du grade universitaire, ou être un BEPC+3 comme Pol Pot, finalement le diplôme ne veut pas dire grand chose.

 

Arrivé au pouvoir dans les circonstances mouvementées d’une élection dont étaient écartés Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié (2000), Gbagbo est finalement proclamé vainqueur. Et ce malgré les tentatives de s’approprier la victoire de la part du putschiste Robert Guei, mais qui est finalement chassé par des mouvements de rue.

 

Le récent hold-up de Laurent Gbagbo se caractérise par cinq points. Le personnage concentre tous les traits de caractère du voyou politique qui fait la honte de l’Afrique depuis la décolonisation. Celui qui n’a aucun scrupule pour assurer par n’importe quel moyen le maintien de sa personne et de son clan au pouvoir.

L'habit ne fait pas le moine : ce n'est pas parce que l'on a une belle chemise blanche qu'on a un comportement angélique

 

Premièrement, l’intérêt supérieur de la ration. Ne soyons pas naïfs : si Gbagbo s’accroche à la tête de l’Etat ivoirien, ce n’est pas seulement pour des questions de prestige ou de pouvoir, mais surtout parce que les intérêts économiques licites ou illicites de son clan sont en jeu. Cinq ans de transition : cela permet à beaucoup d’appétits de s’aiguiser, sans jamais être repus. A toutes fins utiles, rappelons que dans le dernier rapport de Transparency international, la Côte d’Ivoire occupe le 146ème rang sur 178 pays en matière de perception de la corruption, avec un indice de 2,2 sur une échelle qui va de 0 (très corrompu) à 10 (très intègre). Pour ceux que ça intéresse, Madagascar est 123ème avec un index de 2,6.

 

Deuxièmement, intimidation de ceux qui émettent des vérités dérangeantes. Le représentant du Secrétaire général de l’ONU s’est fait vertement menacer d’expulsion parce qu’il avait révélé que dans tous les cas de figure, y compris l’annulation des résultats litigieux, Alassane Ouattara était vainqueur. Le diplomate onusien devrait se méfier : dans un régime bananier, une inculpation pour outrage aux agents de l’Etat, pose de bombe artisanale ou complicité de coup d’Etat nait vite dans les esprits tordus, ou chagrins (2). D’ailleurs les chefs de l’armée se sont empressés de faire allégeance à Gbagbo, au nom de la fameuse neutralité positive des militaires dans les pays africains, du moins les pays africains en voie de sous-développement.

 

Troisièmement, utilisation du thème de la souveraineté nationale pour accuser les méchants étrangers qui s’ingèrent dans les affaires interne ivoiriennes. Quand il s’agit de manipuler ce genre de rhétorique pseudo-patriotique, et à la limite du racisme, il y a toujours de bons clients. Rappelons que Gbagbo, tout comme Bédié (devenu allié de M. Ouattara), était un chantre de l’ivoirité, cette doctrine aux relents xénophobes.

 

Quatrièmement, un juridisme éhonté pour maquiller des magouilles. Imposant de fait le postulat que « les juges constitutionnels sont intègres et indépendants », Laurent Gbagbo et ses partisans tentent de faire avaler la couleuvre de la décision immaculée de la Cour constitutionnelle, dont la moitié des membres + le Président ont été nommés par Gbagbo. Reformulé autrement, ce postulat déclare que toute décision d’un magistrat doit être frappée de sanctification, et les citoyens qui la subissent de béatitude. Or dans le monde entier, combien de Cours constitutionnelles  a-t-on vu se défroquer au premier froncement de sourcils du pouvoir Exécutif, pour valider des élections tordues, écarter des candidatures gênantes ou fermer les yeux sur des fraudes massives perpétrées par le régime ?

 

Enfin, cinquièmement, dans ces conditions, les élections sont juste des élections-alibi, pour tenter de donner l’illusion d’un peuple qui s’exprime, même si c’est d’une voix de fausset. Et au final, essayer de séduire la communauté internationale au nom d’une démocratie bancale qui ne satisfait que ses élus.

 

Que peut-on en conclure ? En Afrique et ailleurs, il y a d’excellents modèles dont tout le monde se prévaut au niveau de la parole, car les citer fait bien et sérieux(3), tels que Nelson Mandela ou le Mahatma Gandhi. Et puis il y a les cancres de l’Afrique, dont personne ne se prévaut ouvertement, mais dont les méthodes et recettes font école par les actes de certains. Reste à savoir qui imite qui, car pour connaitre la musique et danser le coupé -décalé, il n’est pas nécessaire d’être Ivoirien.

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(1)    Comme le lecteur mélomane le sait, le coupé-décalé (quelquefois écrit couper-décaler) est une danse créée par les Ivoiriens.
(2)    Rayer la mention inutile.
(3)    Surtout ceux qui ne le méritent pas.

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