Cinquantenaire amer (2) ?

Publié le par Ny Marina


 

Le 26 juin 2010 aurait dû être un grand moment de commémoration. Mais finalement, la date sera à l'image de cette fameuse formule si irritante car si juste : Madagascar est un pays de potentiel, et il le restera. Ainsi, à part la symbolique du chiffre 50, il n'y a donc objectivement que fort peu de raisons de se réjouir de ce cinquantenaire du retour à l'Indépendance. Car nous sommes loin d'être dans un contexte de cinquantenaire de rêve.

 

On aurait aimé qu'après 50 ans de République, Madagascar soit un pays démocratique. Hélas, nous sommes encore un des rares pays au monde à être dirigé par des putschistes. On aurait aimé qu'après 50 ans de République, Madagascar soit un pays de liberté. Hélas, le régime actuel est le champion de toute l'histoire de la République pour les emprisonnements abusifs d'opposants et de journalistes, les intimidations, les répressions de rassemblements sur la voie publique. On aurait aimé qu'après 50 ans de République, Madagascar soit un pays pionnier en matière de développement durable. Hélas, les coupes sombres de bois précieux nous rappellent l'intérêt supérieur de la ration de ceux qui autorisent les exportations illicites. On aurait aimé qu'après 50 ans de République, Madagascar soit un pays d'union nationale. Hélas, chaque jour nous apporte les preuves que notre classe politique, tous bords confondus, est minée par l'incompétence, l'absence de sens de l'Etat, le goût de la vengeance, les petites et grandes mesquineries. On aurait aimé aimé qu'après 50 ans de République, Madagascar soit un état de droit. Hélas, la justice est si bancale et politisée qu'elle est critiquée par le Syndicat des magistrats lui-même. On aurait aimé qu'après 50 ans de République, Madagascar soit un pays en paix avec son histoire et sa mémoire. Hélas, les incendies du Rova, d'Andafiavaratra, et dernièrement de la RNM et de la TVM (avec toutes archives audiovisuelles depuis 1960) montrent que nous ne prenons pas soin de notre mémoire historique. Si on ne se préoccupe pas d'où on vient, comment peut-on prétendre savoir vers où nous diriger ?

 

Que pouvons-nous retenir des 50 ans passés ? Une période néocoloniale de 1960 à 1972 ; une longue période d'errements socialistes qui débute alors et qui ne prend fin qu'avec la crise de 1991 ; quelques années de démocratie plus ou moins réelle mais avec un amateurisme flagrant dans le domaine de l'économie sous Albert Zafy ; une seconde période Ratsiraka marquée par la voracité des clans au pouvoir, comportement copié ensuite par le régime Ravalomanana. Avec cependant une différence majeure : on peut critiquer légitimement les anciens présidents pour leurs abus et leurs erreurs, mais on ne peut leur nier des réalisations majeures durant leurs années de pouvoir, surtout MM. Tsiranana et Ravalomanana. Seuls les aveugles, les gens de mauvaise foi (ou ceux dont la mentalité nombriliste les invite à penser que l'histoire de l'humanité commence avec leur naissance) peuvent prétendre que les régimes précédents n'ont rien fait pour ce pays. Toutefois, comme on le dit sous d'autres cieux, at the end of the day, l'héritage de tous ces chefs d'Etat élus mérite un jugement sans appel. Après cinquante années post-décolonisation, Madagascar en est toujours à se chercher.

  

Une performance économique peu reluisante se résultant par cinq décennies de gâchis.

  

L'échec de la maitrise du métissage culturel de facto en milieu urbain, d'où perte de valeurs et de repères, après que le colon français ait tenté de faire croire à des générations de Malgaches que leurs ancêtres étaient Gaulois.

  

Une culture politique confisquée par les pseudo-élites, ce qui se traduit par une démocratie de façade depuis 1960, d'où ce terreau favorable à des crises politiques récurrentes et de moins en moins espacées.

  

Une armée qui n’est plus crédible, malgré le fait qu'elle se gargarise d’un slogan creux : « tandroka aron’ny vozona ». Défaillance à cause du manque de moyens, de l’absence d’éthique, et surtout de l’image donnée en 2009 par le comportement de bidasses dont l’honneur était mis en vente au plus offrant, comme dans le plus vieux métier du monde.

  

Une société civile sans véritable poids, à l'image de cette majorité silencieuse comparée en privé par un certain dignitaire du régime hâtif de vatolampy, ngezabe fa tsy miteny, ka angerezan'ny vorona fotsiny. Une société civile de salon, marquée par des tiraillements entre tendances pro et anti, qui comme l'équipe de France, rassemble des individualités brillantes mais est incapable de se comporter en équipe efficace (1).

 

De tout ce qui précède, les mots ont perdu leur sens, et leur utilisation tient plus du folklore que de la sémantique. Au 26 juin 2010, que signifient ces mots si difficiles à traduire dans d'autres langues, car censés être spécifiquement Malgaches : Fihavanana, Ray-aman-dReny ? Et la récente déclaration de Andry Rajoelina qui se prévaut d'être le Ray-aman-dReny de tous les Malgaches mérite sans aucun doute le Prix Nobel. Celui de la science-fiction. Car un régime qui persiste à laisser deux anciens chefs d'Etat en exil pour des motifs fallacieux ne peut pas être un régime digne du Cinquantenaire. On nous parle de refus d'impunité pour expliquer cela. Soit. Mais alors, comment expliquer cette volonté d'impunité concernant pour un coup d'Etat, une mutinerie, et même pour la manipulation du 7 févier 2009 ? Etat de droit, laissez-moi rire...

  

C'était pas bon, maintenant c'est pire...

 


Depuis que la HAT nous a mis à sa sauce, on a vu des cas où le port du drapeau malgache pouvait aboutir à une arrestation (photo http://radotiana.blaogy.com/ - 28/03/09)

En janvier 2009, pour des motifs de vengeance personnelle contre Marc Ravalomanana, mais également au nom d'une ambition nourrie par un ego hypertrophié, Andry Rajoelina précipita le pays dans les affres d'un coup d'Etat, certes favorisé par les bourdes du Président élu. A cause de cet acte appuyé par des mutins, le cinquantenaire du retour à l’Indépendance va se commémorer dans une ambiance encore plus morose. On ne va pas revenir sur le détail des dérapages, insuffisances et abus de cette Haute autorité de transition (HAT), manquements quotidiens aux malgré les belles promesses de démocratie, de bonne gouvernance, d'Etat de droit et de changement pérorées sur la Place du mai pour y séduire les psychologies fragiles.

 

Malgré cela, les griots hâtifs continuent à nier l'autisme coupable et inefficace de la HAT, et persistent à aboyer à tout va que le constat des défaillances et de l'incompétence de Rajoelina relève d'un manque d'objectivité, de la haine, ou même d'un sponsoring de Ravalomanana. Arguments foireux de ceux qui n'ont plus d'arguments pour défendre l'indéfendable. Pour paraphraser les Chinois, quand le sage montre la lune, l’idiot regarde le doigt…

 

Ainsi, dans les conditions actuelles, qu'y aura-t-il alors à célébrer le 26 juin 2010 ? Sans doute pas la réussite en matière de développement ou de démocratie. Nos confrères de la Gazette ont rapporté le 9 juin les propos suivants du Premier ministre Vital : « la célébration du 50ème anniversaire doit être l’occasion de montrer notre patriotisme en hissant les couleurs nationales ». Avec en cadeau un petit jeu de mot sur le terme saina, qui en malgache signifie à la fois drapeau et intelligence : « si on ne le hisse pas, certains pourraient nous accuser de ne pas avoir de saina ». Pour rester courtois, on s’abstient de commenter cet humour bien gras de bidasse. Pour un peu, le général nous aurait chanté un couplet de La petite Emilie pour mettre de l’ambiance. Et au lieu de verser dans l'humour de corps de garde, celui qui ne doit ses deux étoiles qu'à la HAT que depuis que cette institution existe, il peut être dangereux de porter le drapeau malgache (voir photo ci-dessus).

 

 

 

 

26 juin pour quoi ?

 

Mais il faut également se souvenir que le 26 juin marque le retour d'une indépendance, événement pour lequel des Malgaches ont versé leur sang, ont subi les tortures, et ont souffert des emprisonnements du colon français. Ne pas respecter cette date serait faire fi du respect dû à ces martyrs. Commémorer le 26 juin est donc une manière de montrer notre reconnaissance envers la mémoire de ceux qui se sont battus par les armes ou par les mots pour que Madagascar recouvre son indépendance.  Le 26 juin, Madagascar ou le drapeau malgache, n'appartiennent pas à la HAT. Ainsi, porter l'étendard national ou en parer sa maison ne signifie pas cautionner ce régime putschiste.

 

 

Toutefois, il est hors de question que le pouvoir hâtif puisse récupérer l'évènement, qui plus est dans un contexte économique devenu morose à cause de lui. Il serait donc incongru, au nom d'une trêve qu’elle n'a rien fait pour mériter, que la HAT bénéficie d'un rapprochement avec les trois mouvances pour cause de 26 juin. Et de mon point de vue, il est donc inutile d’aller se geler les oreilles à Mahamasina pour aller cautionner par une présence ceux qui iront dandiner leur popotin sur le tapis rouge ce jour-là. Sauf si c'est pour leur souffler amicalement un bon coup de vuvuzela dans les tympans. Laissons donc la cérémonie à Mahamasina et le festin à Iavoloha aux putschistes, aux courtisans, aux écrevisses marbrées et au châtaignier qui décore l’arrière-cour du régime hâtif.

 

Pour finir, notons qu’il y a indépendance et indépendance. De quoi et par rapport à quoi Madagascar peut-il affirmer être vraiment indépendant maintenant ? De la Françafrique ? Des bailleurs de fonds ? Des fantômes de notre passé, et des clivages entre hauts-plateaux et côtiers, catholiques et protestants, bourreaux et victimes de 2002 et de 2009 ?

 

En 1960, on retrouvait notre indépendance officielle, qui nous avait été arrachée par des colons qui se sont imposés par les armes, qui prétendaient « civiliser » Madagascar, mais dont la première motivation était de mettre les ressources de la Grande Ile en coupe réglée. 50 ans après, nous vivons sans démocratie ni reconnaissance internationale, sous un régime qui s'est également imposé par les armes, et qui prétendait « démocratiser » Madagascar. Je laisse au lecteur le soin de déterminer si le parallèle entre le colon et le régime hâtif continue jusqu'aux motivations cachées.

 

______________

 (1) J'aimerai bien entendre la voix de ceux qui m'ont hurlé dessus parce que je m'étais juste contenté timidement d'insinuer dans un édito précédent que la France ne passerait pas le premier tour du Mondial... A défaut du jour de gloire, c'est le jour du retour qui est (déjà) arrivé pour les enfants de la patrie. Je ne vais pas en déféquer une pendule.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article