Crise perturbante

Publié le par Ny Marina

Malgré nos efforts à vous communiquer les divers articles que nous recevons, il est difficile d’effectuer une mise à jour satisfaisante. Merci de votre patience et surtout merci de votre fidélité. Que dire outre cette longue série d’articles mis en ligne d’un seul jet ? Rien. Il est clair que de toutes façons les choses n’iront ni mieux d’aussi tôt ni rapidement. Parce qu’on ne le désire pas. Il y a des fois où on se prend à regretter qu’il n’y ait pas moins de sagesse de la part de ceux qui aspirent à la… sagesse.

 

Chacun mange… mais quoi ?

Nous traversons actuellement à Madagascar une période phénoménale de « fihinanana ».  Tout le monde « mange ». Le service fiscal perfectionne la méthode Ravalomanananesque du « redressement colossal », initialement visé à casser des victimes spécialement sélectionnées.  Maintenant le champ d’application est beaucoup plus vaste et arbitraire, et l’objectif est de lancer la « négociation ».  De même, à la police, chez les douanes, à l’inspection du travail, on harcèle, bloque, stagne, pour lancer la « négociation » du déblocage ou de l’accélération. 

Pour certains, ce n’est pas un drame mais une opportunité.  C’est le moment après tout, de finaliser ce transfert de terrain, initialement trop coûteux, car l’inspecteur des domaines voudra bien revoir la valeur vénale.  C’est le moment de dédouaner les marchandises bloquées dans les magasins des douanes.  C’est le moment de négocier le jugement final d’un litige, ou de « régulariser » un dossier fiscal encombrant. 

Enfin, il y a ceux pour qui c’est une forme de protestation.  Tant qu’à aider (ou exploiter) ce pauvre fonctionnaire mal rémunéré que de verser cette somme à un Etat oppresseur qui ne me donne rien en retour ou qui surtaxe…

Tous partagent la culpabilité.  Mon intention n’est pas de passer jugement, même si je dois avouer une profonde inquiétude sur ce que cela veut dire pour l’avenir.  Après tout, à Madagascar, les jeunes choisissent des carrières comme inspecteurs des impôts, douanes, domaines et magistrats puisque ces carrières présentent certaines « opportunités » plus que pour la possibilité de changer le monde pour le meilleur.  Mais, enfin, ce qui m’intéresse ici, comme toujours, sont les implications constitutionnelles.

Comme mentionné dans des Pensées antérieures, une Constitution a deux grandes rubriques : la structure de l’Etat et les libertés individuelles.  Généralement, un Etat est tout puissant quand l’individu a moins de droits.  Un Etat est moins prédateur quand il sait qu’il y a aura enquête publique sur les tirs dans le dos d’un soi-disant criminel.  Un Etat est moins prédateur quand les électeurs peuvent recourir aux législateurs ou aux urnes pour corriger une injustice.  L’Etat est moins prédateur quand le contribuable a un recours ou peut faire appel à la justice.   En bref, un Etat de droit, où il y a suprématie de la loi et non du puissant, fait que l’Etat n’est pas prédateur.  L’Etat devient prédateur quand l’impunité est roi.

A mes amis relativistes culturels (défenseurs de l’ exception malgache), quelle est notre notion « originale », « vraiment malgache », de l’Etat ?  Est-ce celle de la féodalité où le vassal verse une portion de sa production en retour pour l’harmonie et le fihavanana ?  Est-ce celle hérité des Français de l’Etat provident, omniprésent et tout puissant, prenant mais aussi fournissant tout ?  Est-ce celle de notre réalité (surtout en monde rural) d’un Etat non-existant (failed state), qui est lointain et nous donne quasiment rien en termes d’infrastructures ou de services ?  Ou celle du monde urbain d’aujourd’hui, d’un Etat prédateur qui complique au lieu de faciliter la vie ?

Je rêve d’un Etat facilitateur, qui ne protège pas de la concurrence internationale mais nous y prépare.  D’un Etat au service des entreprises, au lieu de son bourreau, facilitant l’essor du secteur privé.  Un Etat qui rend service aux citoyens en leur donnant la possibilité de réussir leurs vies (avec santé, éducation, infrastructures, emploi et sécurité). Pas un Etat qui oppresse, fait peur, tue, harcèle, emprisonne et surtaxe.  Comment traduire ceci constitutionnellement ? Déconcentration et décentralisation du pouvoir ; renforcement des droits de recours ; indépendance et performance de la justice ; moins d’arbitraire et plus de transparence et de consentement.  Dans nos préambules alors, dans notre rédaction de la Constitution, et plus encore dans notre pratique quotidienne, que la liberté de l’individu (ou du groupe, pour ceux qui ne nous croient pas individualistes) prenne le devant et soit déclarée suprême au pouvoir de l’Etat.    Yes we can ! 

Sahondra
30.07.2010

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Rajakom-bazaha

Le rapport du Malgache avec le Vahiny (l’étranger) est sans aucun doute un phénomène complexe, entre attraction et répulsion, entre amour et haine, entre admiration et jalousie. Le Malgache citadin critiquera avec véhémence les étrangers, mais fera tout pour s’exprimer correctement dans une langue étrangère, le français bien sûr, l’anglais de plus en plus. Il abordera un comportement et des codes occidentalisés, dans son langage, son habillement, et ses loisirs. 

Dans les photos de rencontres internationales, les délégués de certaines autres nationalités africaines ou asiatiques rivalisent d’élégance dans leurs costumes traditionnels, tandis que les Malgaches (quand ils ne sont pas empêchés d’être présents ou de parler à la tribune) préfèrent singer les blancs en costume-cravate. À lire donc ici le superbe poème Rajakom-bazaha de Jean Narivony, que tout Malgache devrait connaitre par cœur. En ville, quel cadre supérieur, enseignant, élève, chef d’entreprise, député ou médecin oserait venir en malabary et lamba au travail ou se marier dans ce costume, sans crainte de se voir jeter des regards de réprobation de la part de ceux pour qui le malabary est destiné aux receveurs de taxi-be et aux vendeurs de légumes ? Seule exception que l’on notera : le général Ramakavelo. Ce sera le seul mérite actuel que nous reconnaitrons à cet officier flamboyant au début des années 90, mais qui finira lamentablement par cirer les pompes d’un régime de putschistes.

De l’habit qui fait le moine au discours qui fait le prêtre, il n’y a qu’un pas. Je ne puis m’empêcher de ricaner en mon for intérieur devant ces personnes qui s’obstinent fièrement à parler en français en public ou au téléphone, en alignant pourtant dans chaque phrase des tombereaux entiers de fautes de grammaire, de syntaxe et de style qui donneraient la diarrhée à Victor Hugo. Avec toujours la petite excuse classique de l’hymne à la médiocrité : ce n’est pas grave pour nous autres Malgaches de faire des fautes dans une langue étrangère, car ce n’est pas notre langue maternelle.

Le respect que je voue à certains chantres de la malgachéité tout en étant polyglottes distingués, m’a au moins appris une chose. Même en maîtrisant le français à la perfection, lorsqu’il s’agit de parler en malgache, il est hors de question que l’on se livre à un mélange des langues de Molière et de Rabearivelo en une espèce de charabia frangasy, que pratiquent pourtant avec délectation les demoiselles de bonne famille. « Vrrrrrrrraiment akia aaa, ce mec là, tena hitako hoe il est vraiment mandrerrrrrrrraka be. Je te jurrrrrre akia aaaa ». À force de rouler, les « r » finiront bien par atteindre la mer.

Sans oublier ces « experts » et cadres interviewés sur l’audiovisuel, et qui polluent avec fierté leur malgache de mots et d’expressions françaises, plus par paresse et vanité que par incompétence. Sans doute, des gens qui pensent que saupoudrer son malgache de mots français fait paraitre plus savant, un peu comme un chien qui joue de la clarinette au cirque. Mais il y a aussi des Gasy au cerveau ramolli qui estiment que leur langue natale est insuffisante pour exprimer intelligemment des idées. D’où ce gout prononcé pour l’abominable vary amin’akotry, que certains osent présenter comme un succulent vary amin’anana.

Autre point qui m’a toujours étonné : certaines personnes considèrent que pour le même concept ou la même partie anatomique, la langue malgache est plus choquante que le français. Par exemple (espérons que le modérateur soit encore en vacances), dire « fesses » serait mignon, mais dire « vody » serait une infamie. Je ne sais donc trop si le premier vocable sous-entend un postérieur bien propret, tandis que le second évoque plutôt un gros derrière bien crasseux et mal rasé. Car il est plus qu’étrange que pour une même région du corps, la francophonie donne selon le point de vue de certains une valeur ajoutée. Et encore, là je ne parle que du côté verso.

Il est d’ailleurs remarquable de voir tous ces jeunes Malgaches attablés dans des endroits branchés de Tana (Planète, Cookie Shop) et deviser de telle sorte qu’on se croirait dans un café parisien, du moins à l’audio. Et même quelquefois au visuel : tennis Converse, jean Ethnies, tee-shirt dernier cri et coupe « emo » du galopin qui ne connait pas le coiffeur. Et à côté, une adolescente qui tire avec frénésie sur sa cigarette, en tâtant de temps à autre l’élastique de son string pour vérifier qu’il dépasse bien.

Pour la recherche d’une mondialisation culturelle maitrisée

Il ne s’agit pas ici d’appeler à l’autarcie ou au retour au XIXème siècle, comme le souhaiteraient sans doute les obscurantistes d’Otrikafo. On ne va pas appeler au retour aux salaka, aux repas sur des ravin’akondro et à la cuisine sur du tain’omby. Mais là où nous voulons attirer l’attention, c’est sur le fait que nos jeunes générations ont du mal à concilier leur culture malgache avec celle mondialisée qui s’impose à eux de plus en plus. Nous autres adultes en sommes en grande partie responsables, par manque de vigilance, par je m’en-foutisme ou par aveuglement sur la nécessité de les orienter vers une synergie de la culture innée avec celle acquise. Dans bon nombre de familles, avoir un petit enfant qui « mi-speak » (entendre par là parler couramment le français) est un sujet de fierté, même si cela se fait au détriment du malgache. Et les minettes (adolescentes ou non) se font plus aisément dragouiller en français qu’en malgache : un « salut, t’écoutes quoi sur ton iPod » aura donc a priori plus de succès qu’un « ahoana retsy, manasa hihinana koba e ». C’est donc le boulevard ouvert aux pratiquantes du sport devenu (pour certaines) national du « mahazàka vazaha ». Je me demande d’ailleurs si les Malgaches des villes, dans les classes moyennes et au-delà, sauront encore parler un malgache pur et présenter des condoléances à la mode traditionnelle dans 20 ans.

Nous autres Malgaches avons du mal à nous assumer avec fierté. Le sport et la musique auraient pu contribuer à donner à notre jeunesse certains modèles. Hélas ces domaines n’ont jamais bénéficié de réels efforts de nos gouvernants, dont certains se sont même tellement fourvoyés dans l’effort de masse, qu’ils en ont oublié que c’est le niveau de l’élite qui permet de servir d’exemple. À défaut d’élite pour faire rêver notre jeunesse, celle-ci se contentera donc des DJ et des gros bras de service. Rappelons qu’il y a quelques années, deux des vedettes de l’équipe nationale étaient officiellement surnommés Haja « Maradona » et Nicolas « N’kono ». Et il y a une vingtaine d’années, un chanteur de reggae se faisait appeler « Bob Marley malagasy ».

Et même maintenant, les anecdotes cocasses continuent. Ainsi, une joueuse invétérée de PMU me disait qu’elle avait confiance dans ce jeu car « io kilalao io nataon’ny vazaha, ary ny vazaha tsy mba mandainga » [1]. Une quadragénaire qui vient de quitter son Malgache de mari et leurs deux enfants pour se mettre en ménage avec un septuagénaire français, m’a expliqué sa décision d’un « ny vazaha tsy mba mampijaly vady ary tsy mampirafy » [2]. Et ce père de famille, cadre moyen dans une PME d’Antananarivo et qui rêve de s’expatrier pour devenir chauffeur-livreur à Paris : il n’y a pas de sot métier, on peut même devenir ministre après si la chance veille sur vous. Sans oublier un businessman karana, qui m’a avoué un peu tristement qu’il recrutait des cadres supérieurs français pour gérer ses entreprises, car les employés malgaches étaient plus respectueux avec eux qu’avec les Gasy ou les Karana.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le débat n’est pas seulement philosophique. Une jeunesse en perte de repères n’est qu’une future génération de dirigeants et de décideurs sans balises culturelles nationales. Des jeunes colonisés culturels seront de futurs dirigeants colonisés dans leur tête, pour lesquels la seule référence se trouvera au Palais de l’Elysée. Dans ce contexte où tout ce qui est vazaha semble être bon à prendre (la langue, la mode, la mentalité, les hommes…), comment s’étonner que dans une crise politique, l’étranger soit systématiquement considéré comme recours et arbitre, et que la réaction des bailleurs de fonds et des grandes capitales soit la première que l’on guette ? En 1991, 2002 et 2009, la première chose que les animateurs de mouvements de contestation de rue ont faite fut de tenter de séduire la communauté internationale sur le bien-fondé de leurs arguments foireux.

Sans doute faut-il alors voir également dans notre propre culture la raison de la prépondérance prise par la Communauté internationale dans l’imaginaire public. Alors c’est bien beau de se plaindre du mode de gestion de la crise 2009 par le Groupe international de contact, mais il faut reconnaître une chose : si on a du faire appel à une médiation étrangère, c’est parce que nous autres Malgaches n’avons pas été capables de mettre en place une plateforme nationale crédible et efficiente. Le hâtif sera de sensibilité suspicieuse envers les Africains, pour cause de position de l’Union africaine et de la SADC peu conforme avec ses âneries. Le zanak’i dada sera de sensibilité méfiante envers les Français, pour cause de soupçon de soutien de la France aux auteurs du coup d’État actuel. Et malgré cela et son naturel xénophobe affiché, la plupart des Malgaches rêvera d’avoir des diplômes étrangers et de s’expatrier. C’est donc ce paradoxe insoluble qui explique sans doute une certaine schizophrénie chez la plupart d’entre nous.

Notes

[1] « c’est un jeu créé par les vazaha, et les vazaha ne mentent pas. »

[2] « les vazaha ne font pas souffrir leurs femmes et ne les trompent pas ».

Ndimby A.

 

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