De la rue au palais : la grande illusion

Publié le par Ny Marina

Quittons un peu notre nombrilisme insulaire pour nous intéresser à l’actualité internationale, à commencer par les élections présidentielles ukrainiennes. Il semblerait que Viktor Iouchtchenko, porte-flambeau de la Révolution orange de 2004, ait fortement déçu sa population qui se préparerait, selon les sondages, à se débarrasser de lui par voie de scrutin. Grand favori, toujours selon ces sondages, Viktor Ianoukovytch, celui qui a été diabolisé il y a près de six ans au cours de ces mouvements populaires.

Quelles leçons en tirer ? Un Président intronisé par la rue ne fait pas nécessairement un bon président de Palais. La prise de pouvoir par voie de troubles civils implique certaines logiques, dont le populisme à l’extrême pour séduire les foules, dont le quotient intellectuel est discutable, n’en déplaise aux bolcheviks non repentis. Avec le recul, la déception par rapport à ces promesses est à l’égal de l’espoir qu’elles ont éveillé, du moins chez ceux qui y ont cru. Mais la prise de pouvoir par la rue crée également au sein de la population rancœur, haine et frustration, qui sont autant de fractures profondes et difficiles à réduire. La crise de 2009 est donc la fille directe de la crise de 2002, car elle a créé des aigreurs suite au mode d’accès au pouvoir de Marc Ravalomanana, après l’élection présidentielle de décembre 2001.

Utilisation de la pression de la rue, des gros bras  ou des forces armées (qu’elles s’appellent « réservistes » ou CAPSAT), et utilisation d’arguments pour faire lever la foule contre un homme ou un système, et non pas pour un projet de société. Car un coup d’Etat ou un putsch obéit à un impératif de vitesse : il faut vite prendre le pouvoir, et donc ne pas hésiter à se livrer à la surenchère maximale des arguments, quitte à en rajouter une couche. De toutes manières, dans un pays comme Madagascar où l’opinion publique ne rechigne jamais à prêter une oreille attentive et une bouche de perroquet à la rumeur, plus un tsaho sera invraisemblable, plus il sera cru et répété. Il sera toujours temps dans quelques années de s’apercevoir que ce n’étaient que fadaises. Viktor Iouchtchenko (2004), Albert Zafy (1991), Marc Ravalomanana (2002) et Andry Rajoelina (2009) ne sont que les exemples d’une même méthode de prise de pouvoir.  La déception qui a suivi ou qui va suivre n’est donc qu’une suite logique.

Il y a cependant des nuances. Viktor Iouchtchenko et Marc Ravalomanana avaient au moins le prétexte d’une controverse sur les résultats d’une élection qui s’est tenue. Andry Rajoelina n’en a aucun, sauf celui de la fermeture de sa station TV personnelle, épisode ultime d’un harcèlement stupide que lui a fait subir le régime Ravalomanana. Et rappelons encore, quoique l’on puisse dire, que l’arrivée d’Albert Zafy au pouvoir ne résulte pas d’un coup d’Etat stricto sensu. En effet, même s’il a utilisé le moyen détestable des mouvements de rue pour aboutir à la Convention du 31 Octobre 1991, celle-ci a conservé le Chef d’Etat en exercice, qui n’est parti qu’après les élections.

L’enthousiasme utilisé par certains pour soutenir Andry Rajoelina n’est que la réplique de celui des partisans des autres prises de pouvoir par voie extraconstitutionnelle. Le désenchantement sera donc identique, tout ne sera que question de temps. Il a fallu moins d’un an pour que les affaires de bois de rose, les emprisonnements de journalistes, les répressions de manifestation d’opposants, les rackets des entreprises, la hausse du banditisme, l’explosion du chômage, la perte de l’AGOA (pour ne citer que ces quelques exemples) démontrent que Andry Rajoelina n’est ni le démocrate, ni le bon gouvernant, ni le gestionnaire avisé pour lequel il tentait de se faire passer. Entre cirque et spectacle d’illusion, la Haute autorité de la transition (HAT) laisse pourtant des faillites et des licenciements bien concrets. Encore une fois, et je le dis sans aucun état d’âme, si des gens qui sont allés sur la place du 13 mai pour soutenir la révolution orange, ont perdu leur entreprise ou leur emploi à cause de la crise qui a suivi, je n’ai que deux mots à dire : akorinao zay.

Le seul problème, c’est que la crise n’est pas sélective, et qu’il y a d’innombrables victimes innocentes à cause du choix d’un clan et de ses partisans. Ceux-ci se complaisent dans une bulle d’illusion, et une fois que celle-ci-éclatera, le désenchantement sera de mise. Quant aux autres, ils n’ont plus que la satisfaction de se dire qu’au moins ils n’ont pas participé à cette mascarade. Le danger est cependant que certains internalisent dans leur mentalité des processus itératifs. Il suffit de lire certains commentaires pro-HAT pour se dire qu’il n’y a pas que les dieux qui sont tombés sur la tête. Car certains n’ont même pas honte d’écrire qu’il faut laisser Andry Rajoelina travailler, mais que s’il se révèle aussi mauvais que les autres, il faudra juste organiser une nouvelle « révolution » pour le renverser. Il n’y a pas de mots pour désigner une telle mentalité suicidaire. A force de détruire pour, parait-il, construire, il ne restera plus grand-chose.

Enfin, on ne peut faire l’impasse sur la triste actualité qu’est le séisme en Haiti. Ce pays qui figure parmi les plus pauvres du monde, est victime de catastrophes naturelles récurrentes. Dans ce contexte peu favorable, ses politiciens se complaisent encore à faire des coups d’Etat cycliques. Cependant, face au drame qui se déroule actuellement, l’aide internationale s’est très rapidement déclenchée. Si jamais Madagascar était frappé par des cyclones violents (ou séisme) en ce premier trimestre 2010, je serai curieux de voir si la communauté internationale interviendrait pour secourir une population malgache déjà victime de sa classe politique, et surtout si la HAT continuerait à faire le matamore en disant que la souveraineté nationale nécessitait des sacrifices. Tant que ce n’est pas elle qui les fait.

 

Ndimby A.

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