Edito Tribune.com et blog Fijery - Lundi 9 Novembre

Publié le par Ny Marina

Un accord a donc finalement été signé à Addis-Abeba pour amorcer la sortie de cette crise qui commence à nous fatiguer depuis presque un an. Cela ne peut être qu’une bonne nouvelle pour ce pays à l’économie exsangue, et qui a (pour le moment) échappé à divers spectres qui s’agitaient derrière la porte : failed state, rogue state, voire guerre civile. C’est aussi une bonne nouvelle pour Patrick, qui a donc gagné un pari avec votre serviteur : le sage scientifique du binôme aura donc droit à une pizza à emporter, dans la mesure où il avait été convenu que le gage était un repas italien. L’avantage de faire de l’analyse politique à Madagascar, c’est que l’on apprend assez vite les ficelles politicardes : dans la mesure où ni le menu ni le nom du restaurant n’étaient fixés d’avance (et encore moins par écrit), chacun peut donc interpréter comme il veut.

Pour leur part, il semble que l’équipe de médiation et les quatre mouvances aient pris les leçons des ambiguïtés de Maputo. L’accord signé à Addis-Abeba est assez précis, et boucle l’essentiel de ce qui devait être négocié entre les mouvances. En principe, les négociations restantes se feront en leur sein : cela ne sera pas aisé, mais sera cependant moins compliqué que d’arracher un accord entre Monsieur Rajoelina et les Présidents élus et déchus Ravalomanana, Ratsiraka et Zafy. Ici, petite parenthèse : notre ami forumiste Georges Rabehevitra a lancé il y a quelques jours un débat sur l’appellation de « Président ». Nous nous baserons sur le livre de David Njilie intitulé « Le protocole dans la République  » (L’Harmattan, 2008), et qui indique qu’il est d’usage que les anciens présidents (ou Premiers ministres) portent leur titre à vie. A notre niveau, cela clôt donc le débat sur le fait d’écrire Président Tsiranana, Président Ratsiraka, Président Zafy ou Président Ravalomanana. Quant à Monsieur Rajoelina, dans la mesure où même non élu, les accords d’Addis-Abeba lui attribuent le titre de Président de la Transition (PT), nous l’appellerons donc avec plaisir et si nécessaire par cette abréviation (par souci d’économiser le nombre de caractères afin de ne pas rallonger inutilement l’article).

Saluons deux petits traits de génie que les négociateurs ont eus pour débloquer la situation et aboutir à cet accord. Le premier est la mise en place de deux co-présidents de la Transition, qui permet à toute le monde d’être content : aussi bien celui qui aime se faire appeler « Monsieur le Président », que ceux qui souhaitent lui rogner un bout de son piédestal auto-acquis. Le second est l’ouverture vers ce qui est pudiquement appelé « les autres sensibilités ». Petit clin d’œil à ceux qui ne se reconnaissent pas dans les quatre mouvances, à commencer par Monja Roindefo, l’irréductible de Mahazoarivo. Question : Alain Andriamiseza fera-t-il partie du wagon Rajoelina, Ravalomanana ou Roindefo dans le prochain Gouvernement, au cas où il aspirerait à sa reconduction ?

Pour l'anecdote, retenons du dernier round de négociations à Addis-Abeba le coup d'éclat (après le coup d'Etat, c'était facile) de Monsieur Rajoelina, qui après avoir eu une prise de bec avec le président Chissano, est sorti de la salle en criant (et même, selon nos confrères de Sobika, en courant). Nous ne commenterons pas, mais invitons le lecteur à réécouter l'interview du Professeur Albert Zafy après cet évènement. Notons cependant que Monsieur Rakoelina a présenté ses excuses par la suite au Président Chissano, qui les a acceptées. Cela montre qu'il s'est rendu compte d'avoir dépassé les bornes, ce qui est sans doute le début de la maturité politique.

Que signifie l’accord d’Addis-Abeba ? 

Ne faisons pas la fine bouche : l’Accord d’Addis-Abeba place quand même le pays dans le meilleur contexte pour une sortie de crise depuis Janvier. Mais comme l’expérience vaut science, chacun devra retenir les leçons de cette crise 2009. Pour ma part, j’en retiendrai trois.

Primo, quoiqu’on en dise, cet accord valide un processus de coup d’Etat. Autrement dit, n’importe quel individu qui pourra rassembler les ressources nécessaires pour produire un putsch à Madagascar pourra s’attendre à se faire appeler un jour Président. Il suffira de trouver (ou créer les arguments pour hypnotiser la foule, obtenir les sponsors, financer les gros bras, provoquer des mutineries, le tout avec la bénédiction de la Françafrique et le soutien des manigances chataîgnesques. Pour arriver à ses fins, peur importera le sacrifice des emplois, des vies, de la stabilité économique ou de la sérénité sociale. Pour ceux qui ne l’auraient encore fait, j’encourage vivement la lecture de la contribution du forumiste Vitagasy sur les méthodes de subversion.

Secundo, il faut saluer la ténacité de l’équipe des médiateurs du Groupe international de contact (GIC), malgré les insultes, les allusions nationalistes aux relents racistes et xénophobes, les accusations tout aussi saugrenues les unes que les autres. Depuis l’entrée en lice de cette structure, la rédaction nous avons toujours été en posture de support aux efforts de médiation, contre les extrémistes de tout bord. Et si cette transition se passait finalement bien, l’Etat malgache devrait songer à décorer ces diplomates qui ont réussi là où aucun Malgache n’a été capable : concilier ce qui semblait inconciliable.

Tertio, il y a eu un ensemble d’épines au pied de la Haute autorité de transition, qui l’a empêché d’en faire à sa guise après son accès au pouvoir le 17 Mars. Les réunions de Magros ; les légalistes (sans être zanak’i dada, même si certains esprits pervers aiment insinuer l’égalité), qu’ils soient politiciens, journalistes, citoyens ; la communauté internationale qui a mis la pression là où le régime putschiste pouvait comprendre ses limites : les caisses de l’Etat. La menace de l'Union européenne a eu son effet, et les levées de boucliers, aussi minimes soient-elles, ont obligé la future défunte Haute autorité de la transition (qu’on enterrera sans regrets ni remords).

Une fois encore, nous appelons à la vigilance : la porte n’est pas la route, et cette Transition sera difficile. Bâtir une société juste, équitable et démocratique sur autant de rancoeurs et de blessures récentes ne sera pas une sinécure. Et imprimer un mouvement d’ensemble à une transition à la tête tricéphale et à l’effectif pantagruélique (457 personnes) ne sera pas facile.

Monsieur Rajoelina avait promis en Janvier 2009, en inaugurant la Place de la Démocratie qui allait par la suite servir de champ de tir pour ses opposants, de réinstaurer la démocratie, la bonne gouvernance et la performance économique. Dix mois après, on voit ce qu’il en est de sa capacité à tenir ses promesses. Le Docteur vétérinaire Rakotovahiny et le gestionnaire de formation Rakoto-Andrianirina ne seront donc pas de trop pour encadrer la jeunesse et l’inexpérience de l’ex-DJ.

Dans une contribution la semaine dernière, le forumiste Vuze faisait remarquer avec pertinence les deux critères primordiaux de la sortie de crise : « les élections doivent avoir lieu le plus vite possible et la durée de la transition doit être la plus courte possible ». Mais c’est hélas plus facile à écrire qu’à faire. Car s’il est vrai que les élections représentent la seule voie pour que Madagascar retrouve sa place dans le concert des Nations, il faudrait qu’elles soient libres, équitables, transparentes, et ce afin que le résultat ne soit pas discutable. Tout un programme, qui méritera tout un édito. En attendant, on va juger cette équipe sur la célérité avec laquelle le député raharinaivo Andrianantoandro sortira des géoles hâtives.

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