Etat de droit

Publié le par Ny Marina

Il existe actuellement, dans le discours public, utilisation de termes que nous pensons tous, quelque part, comprendre, mais qu’en fait beaucoup comprennent différemment.  Tel, par exemple, le fameux « consensuel et inclusif ».   Cette expression se définit surtout par ce qu’elle ne signifie pas : on a compris que ce n’est ni l’ « unilatéral » ni l’ « unanime ».  Mais entre ces deux extrêmes, quel vaste champ de possibilités ! quel terme idéal pour les diplomates ! mais quel désastre pour Madagascar, qui ne fait depuis presque deux ans qu’osciller entre plusieurs définitions et n’atteignant pas le juste milieu tant recherché.

 

Le même s’applique au terme « Etat de droit ».  La définition que je préfère est celle-ci : « Un Etat de droit est celui dont les règles de droit gouvernent les relations sociales, plutôt que la volonté des puissants ». 

 

Mais, si à première vue, cette définition me conforte, plus on la regarde de près, plus on commence à s’inquiéter pour Madagascar.  Cette définition présume, après tout, que les règles de droit sont établies avec le consentement des gouvernés, et qu’elles arrivent à contraindre la volonté des puissants.   Elle présume également que les « puissants » se limitent aux seuls « bad boys », alors qu’en réalité, elle s’étend à des groupes de taille et d’influence différentes : médias, élite économique, élite sociale, gouvernants, société civile…  Elle présume que, grâce aux balises démocratiques, ces puissants ne peuvent imposer une volonté égoïste en imposant les règles de droit.   En court, elle présume une démocratie fonctionnelle, une citoyenneté informée et des puissants éclairés.   Elle n’imagine pas, comme s’endurcit à Madagascar, le règne de l’injustice dans les formes du droit, où trop facilement la volonté des puissants devient, sans être juste, la règle de droit.

 

Si la règle de droit est la traduction d’un projet politique, qui à son tour est l’expression d’une certaine vision de la société, nous allons dans la mauvaise direction.  Si la règle de droit sert parfois à faire respecter certaines valeurs (morales, religieuses, culturelles, de civilité), nous allons dans la mauvaise direction.  Si la règle de droit est indispensable à faire fonctionner l’économie, nous allons dans la mauvaise direction.  Si la règle de droit fait évoluer la société en s’adaptant au monde changeant et à la modernité, nous allons dans la mauvaise direction.

 

Nous traversons plus qu’une crise politique à Madagascar : nous traversons une crise de valeurs, une crise de vision, une crise d’identité face à un monde qui s’éloigne.  Notre société est moins homogène (différences accrues de richesse, surtout, et de valeurs avec l’accentuation de l’urbanisation et de la pauvreté), et a perdu ses repères (parmi les termes à définition variable il y a « fihavanana »).  Que reste-t-il de notre sens du « marina », du « rariny », du « mety » ?  Comment définissons-nous ny « tsara » sy ny « ratsy » ? Nous reste-t-il encore une âme, « ny fanahy » ?

 

Vous allez me dire que j’évoque l’impossible, mais je crois encore que nous, malgaches, savons encore distinguer le bien du mal.  Certes le projet de reconstruction auquel nous faisons face sera de longue haleine, mais il y a une certaine urgence.  Je traduis librement ci-dessous la fameuse déclaration du Pasteur Martin Niemöller décriant le silence de l’élite allemande face aux pratiques des Nazis, en particulier, et l’apathie politique, en général:

D’abord, ils sont venus pour les Communistes,

Mais je n’ai rien dit, n’étant pas Communiste.

Puis ils sont venus pour les syndicalistes,

Mais je n’ai rien dit, n’étant pas syndicaliste.

Puis ils sont venus pour les Juifs,

Mais je n’ai rien dit, n’étant pas Juif.

Puis ils sont venus pour moi,

Et il ne restait plus personne pour dire quoi que ce soit.

 

SR

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