Forces de l'ordre ou du désordre ?

Publié le par Ny Marina

On ne peut pas se réjouir des évènements d’hier. Si des militaires malgaches en viennent à se tirer dessus, c’est que le jeu malsain de nos politiciens a fini par nous faire franchir une ligne vraiment rouge et dangereuse. Dos à dos donc pour la distribution de claques. Que ce soit pour ceux qui continuent à penser que leurs pitreries unilatérales les mèneront envers et contre tout et tous à la sortie de crise, mais aussi pour ceux qui n’arrêtent pas de tirer sur la corde juste pour le plaisir de foutre la merde (pardon, Monsieur le modérateur).


Sans doute depuis la mise en ligne de Tribune.com, aucun évènement n’a autant déprimé l’équipe des éditorialistes que celui d’hier. Car ce que l’on craignait, ce sur quoi on avertissait, ce que l’on évoquait depuis des mois à fini par se produire. Le 4 janvier 2010, en guise de cadeau de bonne année, je me permettais d’interpeller le lecteur avec la question suivante : «  Comment croire que les fractures ouvertes dans l’armée par la mutinerie de Mars 2009, et aggravées par le comportement abject de certains officiers, vont soudainement disparaître ? ». Les manœuvres de Didier Ratsiraka, l’incompétence dans le domaine de l’armée de Marc Ravalomanana, le tout parachevé par les manœuvres de déstabilisation de Rajoelina pour pouvoir nourrir ses ambitions : nul n’est besoin de revenir sur tout ça.

Face à une armée déjà fragilisée par des décennies de gestion artisanale par les politiciens, Rajoelina a introduit auprès de certains militaires les germes du sacrilège : faire croire à des officiers et des soldats qu’on pouvait désobéir et n’en faire qu’à sa tête, sous prétexte de prendre ses responsabilités ; enseigner à la classe politique que la manipulation de groupes pour soutenir un combat politique était non seulement permis, mais en plus rentable. Dans ce cadre, aujourd’hui, la discipline est-elle toujours la force principale des armées ? Et les forces tiennent-elles depuis un an plus de l'ordre ou du désordre ? Comment expliquer tous ces actes délicteux auxquels des militaires sont rattachés ? Pourquoi le sinistrement célèbre FIS, sans existence légale jusqu'à ce jour de l'aveu de son ancien chef le lieutenant-colonel Charles Randrianasoavina, n'est pas démantelé alors qu'en plus certains de ses membres sont associée à des faits bizarres pour des forces dites de l'ordre ? En vertu de quoi le civil Alain Ramaroson se promène-t-il avec autant de militaires sous ses ordres ?

Alors trois fois oui, celui qui avait fanfaronné le 31 janvier 2009 sur la Place du 13 mai que c’est lui qui allait désormais donner ses ordres à l’armée et à la police, est coupable de la situation actuelle, car il a dénaturé le sens de la discipline et de la hiérarchie au sein de ces forces. Cependant, les manigances des leaders et partisans des trois mouvances, qui appellent directement ou indirectement les militaires anti-HAT à « prendre leurs responsabilités » ne sont pas plus innocentes.

Combien de fois n’a-t-on pas vu, lu ou entendu sur les forums ou à la radio des va-t-en-guerre qui appelaient le peuple ou l’armée à prendre ses responsabilités, et qui critiquent l’inaction, alors qu’eux ont leur fondement bien au chaud dans leur fauteuil ? Car quand on regarde les codes IP, ce sont souvent des forumistes n’habitant pas à Madagascar. Ensuite, même pour ceux qui appellent à l’action à partir de Madagascar, quand certains prennent effectivement le leadership, combien bougent le petit doigt de manière réelle et efficiente ? Parmi tous ces gens qui appellent à se lever ou se rebeller contre les auteurs du coup d’Etat, ou étaient-ils quand Manandafy a été arrêté ? Qui a fait quoi pour Ihanta Randriamandranto lorsqu’elle a été incarcérée ? Et même pour en revenir aux évènements d’hier, a-t-on vu répondre en masse à l’appel du FIGN et des leaders religieux cette fameuse majorité silencieuse dont hâtifs et zanak’i dada se disputent la propriété ? Présente sur les lieux, notre Citoyenne nationale nous relate l’anecdote de ces jeunes à coté d’elle qui ont fait les fiers … du bout des lèvres : « ils ne sont que 3 (NDLR : les militaires du barrage d’en face), on peut faire leur affaire, mais ils ne se risquent pas »Quod erat demonstrandum.

Depuis longtemps, j’ai pensé et écrit que l’opposition à la Haute autorité de transition (HAT) n’a plus les moyens de lever une masse critique suffisamment forte pour renverser la vapeur dans le pays, car la fameuse majorité silencieuse, fatiguée par la crise ou impressionnée par les soudards à la solde de la HAT, ne se lèvera pas. Et je pense également que cette faction de l’armée anti-coup d’Etat dont certains rêvassent de voir entrer en lutte armée contre les bidasses de la HAT restera immobile. Car après un an de crise, la lassitude s’est installée et faire la révolution ne fait plus recette, surtout que dans le marasme économique actuel, plus personne ne va s’amuser à consacrer chaque jour pendant des mois à faire la grève. Il s’agit tout simplement de réalisme, et non de capitulation devant les putschistes.

Car s’il y a une accusation que je refuserai, c’est celle de défaitisme. J’invite le lecteur à relire les éditoriaux du premier semestre 2009, en particulier après le 17 mars : alors que la plupart des médias  se taisaient et que les journalistes même anti- coup d’Etat ou anti-Rajoelina gardaient prudemment la queue entre les jambes, les éditorialistes de Tribune.com n’ont pas hésité un instant à braver le danger et à être, sinon les seuls, du moins les rares (avec ceux de TopMada.com) basés à Antananarivo, à dire ses quatre vérités à la HAT. Mais il y a un temps pour lutter, et un temps pour rechercher l’apaisement. Ce temps est venu, car la crise a trop duré. Car comme dit Napoléon, « à la guerre comme en amour, pour conclure, il faut se voir de près ».

Ririnin-dasa tsy tsaroana

Parlant justement de la presse, ce qui aura été le plus risible hier, ce furent les commentaires des griots à la solde de Andry Rajoelina sur certains médias. Accusant le comportement des hommes du lieutenant-colonel Raymond Randrianjafy de « mutinerie scandaleuse et inacceptable », jugeant certains journalistes de radio « non objectifs, non professionnels et à la solde de l’argent pour diffuser de fausses nouvelles», affirmant que « les tentatives de trouble de l’ordre public et déstabilisation de l’Etat devaient être punies avec la plus extrême sévérité », déclarant que la foule qui s’amassait près de Fort-Duschène était « inconsciente de se laisser manipuler par des intérêts de politiciens » etc… Avant d’ouvrir leur clapet, ces néanmoins confrères devraient se souvenir de ce qui s’est passé dans ce pays de Janvier à Mars 2009. Mais comme on dit si bien chez nous, ririnin-dasa tsy tsaroana.

Ceci étant dit, les concepteurs des évènements d’hier ont fait une grosse erreur tactique, au moins pour trois raisons.

Primo, comme expliqué précédemment, l’opposition ne pourra pas dans l’immédiat rassembler le volume de foule qu’il faut pour impressionner qui de droit. D’abord parce que les gens sont fatigués, mais surtout parce que les leaders de l’opposition manquent d’esprit stratégique et vont de bricolage en bricolage. Quand il le fallait, ce sont les secteurs économiques touchés par la perte de l’AGOA qu’il aurait fallu faire manifester. Maintenant c’est trop tard. A la suite d’un édito qui prévoyait que l’affluence du Magros se réduirait avec le temps comme une peau de chagrin, un pro-Ravalomanana me répondit vertement une expression du style : « aza kiviana ny vahoaka mitolona ».

Secundo, tenter de créer des mouvements de foule dans le contexte actuel est non seulement inutile, inefficace, mais surtout contre-productif. En rapport avec ce qui précède, Andry Rajoelina s’est rendu compte qu’il était dans une position de faiblesse, ce qui l’a amené à annoncer officiellement qu’il ne serait pas candidat aux présidentielles. Loin d’être une décision guidée par le patriotisme ou le sens de l’Etat, c’était d’abord une décision guidée par le réalisme de celui qui sait qu’il aurait subi une raclée électorale. Il est donc comme un boxeur acculé dans les cordes, à cause de la situation économique, de son absence d’autorité sur les rouages du pays et surtout de la pression internationale, et non à cause d’une foule à la quantité menaçante au Magros ou ailleurs. Mais un évènement du style de celui d’hier risque de le braquer et favoriser sa reprise en main par le clan des faucons et des vrais qui l’entourent. Avec en filigrane la possibilité de faire capoter l’aboutissement vers une transition consensuelle et inclusive, seule possibilité pour apaiser la situation et mettre fin à cette crise. Il était donc à craindre que par manque de vista politique, certains adversaires de Andry Rajoelina aient eu la tentation de profiter de ce moment de faiblesse pour faire le geste superflu, et donc de trop. Les prochaines heures seront donc décisives, pour voir comment le pouvoir hâtif, qui par ailleurs ne brille pas vraiment pas son intelligence.

Et tertio, dans le contexte actuel, la meilleure chance d’imposer à Andry Rajoelina de devenir un peu raisonnable, de lâcher du lest et de revenir à la table des négociations passe par les voies diplomatiques, et non par des rassemblements de foule. L’évolution récente montre toute tentative d’occupation de la rue était inutile. La preuve, ce ne sont pas des rassemblements de foule qui ont amené Rajoelina à renoncer à se présenter aux présidentielles. Ce ne sont pas des rassemblements de foule qui ont ramené la possibilité de discussions en vue de Pretoria 2, avec un émissaire de Joaquim Chissano que les représentants des quatre mouvances ont accepté de rencontrer depuis deux jours. Et les timides rapprochements entre personnalités-phares des mouvances Rajoelina et Ravalomanana se doivent d’être applaudies et soutenues, au lieu de se voir aboyer dessus par des extrémistes en mal de sensations fortes.

Par conséquent, une initiative telle que celle d’hier aura fait plus de tort que de bien à la cause de ceux qui affirment vouloir lutter pour une sortie de crise, car loin de la hâter, elle risque de la retarder. Mais au petit jeu des « idioties chacun à son tour », on devrait aussi se demander quel était l’intérêt de cette action des « forces de l’ordre », si ordre il y a, à la radio Fréquence Plus.

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