INSATIABLES CROCODILES

Publié le par Ny Marina

Le 05 mars 2010

 

Dans ma jeunesse, dans les années 1960, Maspero avait édité un beste selleur : Le pillage du Tiers-Monde de Pierre Jalée. Très lu, ce livre critique devint vite un manuel très recherché pour savoir comment piller le Tiers-Monde. J’aurais tendance à supposer que nos crocodiles n’ont pas lu cet ouvrage. S’ils n’ont pas de culture et, me dit-on, une kalach en guise de cervelle, leur anatomie comporte un coffre-fort à la place du cœur.

C’est ce que permet de supposer l’exemple de l’entreprise d’Etat qui gère les eaux et électricités de Madagascar. L’entreprise allait mal. L’horribilissime Ravalomanana avait – péché mortel d’absence de nationalisme ? – avait fait appel à un Allemand pour la diriger. Ce mercenaire, horrible lui aussi, quitta cette fonction en 2008 et laissa un rapport sur les résultats de sa mission. Il indiquait ce que cet organisme devait investir et faire pour fournir l’électricité non seulement aux citoyens qui sont branchés, mais aussi à toutes les usines, qui exploitent le pauvre peuple. Il laissa aussi, dans les caisses de la maison, la somme, petite mais quand même rondelette, de quarante millions de dollars. Je ne fais pas état d’une de ces rumeurs abominables qui, à défaut d’informations, circulent en ville. Les faits ont été certifiés non par un ministre Hâtif mais par les meilleures autorités étrangères, données d’ailleurs comme excellentes.

Or, quelle est aujourd’hui la situation de cette maison ? Les entreprise franches ferment et même les plus performantes. Comme celle, de haute technologie, qui depuis une quinzaine d’années faisait fabriquer à ses 1.500 ouvriers des Adidas et des Rebok répondant aux normes imposées par les marques des grands champions. La maison de l’Etat devrait donc avoir des problèmes pour vendre son électricité. Ce n’est pas le cas. Ont déjà recommencé, même à Antananarivo, quelques courts délestages, et l’on peut prévoir qu’ils vont se multiplier dans le pays, car il n’y a même plus de quoi payer l’indispensable fuel pour de nombreuses petites centrales.

On connaît ce qui pourrait expliquer cette disparition. Quand l’Etat manque d’argent, il fait appel à ses différentes sociétés et leur demande des « avances de trésorerie ». C’est donc un argent qui devrait être remboursé par la suite. Mais que fait l’Etat de ces avances ? Motus et bouche cousue. Nous restons donc dans l’ignorance, et nous savons que l’Etat Hâtif ne fera rien pour combattre cette situation d’obscurantisme.

Il est toutefois de notoriété publique que les responsables des eaux et électricité malgaches n’avaient pas de problèmes d’argent, puisque certains de ses agents de Toamasina ont réussi – véritable performance qu’envierait tout étudiant des Beaux Arts – à soutirer quelque quatre milliards d’ariary des comptes bancaires de la société. Quand finalement les responsables s’en sont rendu compte, le fait a été publié. Enfin, voilà une vraie information. Le ministre Hâtif en a profité aussitôt pour monter au créneau, dénonçant les agents de la société et les employés de la banque. Oubliant que l’Etat est actionnaire à 30% de cette banque, oubliant aussi d’attendre les résultats de l’enquête, il oublia aussi – grave oubli pour un responsable politique – son devoir de réserve en la matière. Il est vrai qu’il s’agit d’un ministre Hâtif et donc pressé ! La direction de la banque est furieuse et atterrée que le gouvernement ait ainsi porté atteinte à son image et l’ait véritablement injuriée. Elle n’avait sans doute pas encore compris ce qu’est le Vrai Bonheur que nous promet le Fanjakan’Ijoelina. Elle ne sait pas non plus ce que sont devenus ces quarante millions de dollars.

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Dans le marigot, les crocodiles sont nombreux. L’horribilissime Ravalomanana avait créé des organismes pour lutter contre la corruption et l’argent sale. Ils peuvent aller voir la situation des comptes bancaires et éventuellement les bloquer. Ces organismes ont été pris en main Hâtivement. Une petite anecdote nous renseigne sur l’usage qui peut en être fait.

Un chef d’entreprise internationalement et honorablement connu apprit, un jour, que son compte avait été bloqué et qu’il lui était dès lors impossible de travailler. Il proteste et demande à l’organisme de le convoquer pour enquête. Vainement, l’organisme reste muet. Comme les relations sociales font bien les choses, au cours d’un coquetèle auquel il était invité, il rencontre le patron de cet organisme. La conversation s’engage et le patron Hâtif lui dit qu’il connaît bien le dossier, qu’il attend que le bloqué lui envoie la liste de tous ses correspondants et lui fasse des propositions. Pour ce faire, il lui donne son adresse personnelle sur la toile. Inutile de faire un dessin. Notre chef d’entreprise, qui n’a rien à se reprocher, n’en a évidemment rien fait. L’affaire en est là !

Deux autres petites anecdotes sur un seul patron. Celui-ci qui, depuis des lustres, investit à Madagascar dans plusieurs sociétés, qui a déjà connu l’expulsion et de nombreuses accusations avec des dossiers vides et qui, avec humour, n’attend plus que de mettre à son palmarès des accusations de proxénétisme et de pédophilie, est prévenu que son magasin hors taxe reçoit la visite d’inspecteurs du commerce. Il accourt et voit donc ces messieurs qui l’attendaient. Comme il commence à s’y connaître en matière de droit, il refuse de les laisser entrer et de répondre à toute question qui lui serait posée. En effet, seul le personnel de douanes est habilité à ce genre de travail. Voilà donc une autre profession, celle des inspecteurs du commerce, à inscrire au nombre de la faune crocodilienne. Une de plus.

Quelque temps après, des hommes en uniformes et en armes viennent perquisitionner ses bureaux. Tout est fouillé. Les kalachs qui leur tiennent lieu de cerveau, leur conseillent même de chercher dans les faux plafonds. Ils ne trouvent rien des millions de dollars avec lesquels notre patron était censé préparer un coup d’Etat ! Les uniformes sont repartis gros jean comme devant.

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L’Institut National de la Statistique ne nous a pas encore fourni le taux de croissance de ce nouveau commerce des raquetteurs. Il n’avait encore inscrit cette rubrique dans sa nomenclature. Mais il n’est pas interdit de penser à une croissance à deux chiffres. Enfin, un domaine où excellent nos hâtifs. Il n’en est pas de même dans les autres secteurs.

De passage dans nos murs, un grand patron rend visite à l’un de ses directeurs généraux qui, l’an dernier, n’a réalisé que – 72% de son chiffre d’affaires et qui, le pauvre, a été obligé de se séparer de douze de ses expates, la moitié de cet effectif. Inutile de dire qu’il s’est fait secouer les puces. Il lui faut prendre des décisions et faire rentrer un peu d’argent. Il lui faudrait, lui conseille son patron, se guérir de son addiction pour les expates. Il existe sans doute, lui dit-il, des Malgaches compétents qui pourraient occuper les places libérées. Une telle orientation ne serait-elle pas une heureuse conséquence – peut-être la seule – de ce que l’on dit encore être une crise ?

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De retour à la maison, ma chère et tendre gouvernante m’a demandé de cesser de lui rabattre les oreilles avec toutes ces sornettes et le respect des fady, des fokonolona et du fihavanana. Soyons moderne ! Que lui répondre ? Je n’ai su que faire appel à nos Ntaolo :

Loza enti-mody

Ny rariny tsy ambara havana

Qui aux siens ne révèle la vérité

A la maison rapporte un malheur

Heureusement qu’ils sont encore là pour venir à notre secours dans les situations impossibles.

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