Interview du Professeur Ranjeva

Publié le par Ny Marina

Professeur émérite de droit public et de science politique de l'Université d'Antananarivo, ancien Recteur de l'Université et vice Président honoraire de l'Académie Malagasy, ancien vice-Président (2003-2006) et Juge de la Cour internationale de Justice de La Haye (1991-2009), Raymond Ranjeva est sorti de sa «retraite silencieuse» depuis quelque temps pour réagir face à la grave crise politique malgache, il estime que «tout citoyen, lui ou un autre, reconnu capable de rassembler les forces vives, doit accepter de prendre ses responsabilités pour une vraie transition consensuelle». En tant qu 'éminent juriste, Madagascar Magazine a tenu à recueillir sa vision globale sur ce qui se passe au pays. Interview. Madagascar Magazine : Bien que vous soyez à la retraite, voilà que votre nom apparaît un peu partout dans les journaux et on parle de vous comme une des personnalités neutres autour de laquelle il peut y avoir un consensus pour acheminer le pays vers une sortie de crise. Qu'en pensez-vous ? Raymond Ranjeva : Je me suis déjà suffisamment exprimé sur cette question sur les ondes et dans la presse. Il n'y a pas de retraite dans le devoir envers la nation et en matière de civisme. Citoyen à part entière, « Tompony fa tsy mangataka atiny»(maître et non quémandeur), responsable mais non simple solliciteur d'avantages, je déplore vivement la durée de cette crise et l'absence de perspective d'amélioration. Je ne suis pas demandeur d'une quelconque fonction ni d'avantages particuliers. Je ne rêve pas encore d'une nouvelle carrière. Cependant, comme je l'ai déjà dit, je suis prêt modestement à offrir ma compétence, mon expérience et mes services, et à assumer des responsabilités si cela peut contribuer à sortir notre pays de la crise dans laquelle elle est engluée depuis trop longtemps. M.M. : Vous avez déclaré lors d'une interview auprès d'un journaliste suisse que «la Communauté internationale serait mieux inspirée de soutenir le processus malgache de guérison au lieu de faire pression en faveur d'une fausse bonne solution : l'organisation dans la hâte d'élections alors que le pays n'est pas encore apaisé.» N'est-ce pas la solution malgacho-malgache qui se met en place actuellement? R.R. : Je ne critique pas la solution malgacho-malgache en soi. Je ne suis pas de ceux qui pensent que le «vita gasy» (produit local) sous-entend amateurisme et travail mal fait. Il faut aller au fond des choses et donner aux mots leur véritable sens. Je pense que seule la force d'âme du peuple malgache nous donnera l'intelligence et l'énergie pour sortir de la crise et faire face à nos difficultés. Encore faut-il qu'elle puisse se manifester dans les circonstances actuelles. De quelle solution malgacho-malgache s'agit-il donc, lorsque des tiers extérieurs sont plus que de simples observateurs et ce avec le consentement complaisant de nos compatriotes ? Où voyez-vous qu'une solution se met en place ? Celle qu'a tenté d'esquisser la société civile, ou celle qu'ont essayé de faire accoucher au forceps quelques groupuscules politiques réunis à 40 à lavoloha, 80 à Ivato, 160 actuellement, combien dans le futur proche ? On parle maintenant de projet de nouvelle solution politique, sous l'égide de la coordination des organisations de la société civile et associant les partis politiques, les mouvances, les forces dites vives, etc. La communauté internationale aurait pris des engagements pour soutenir cette nouvelle initiative. Cette fois, jure-t-on, ce sera la bonne ! En d'autres termes, on procédera à de nouvelles négociations, à la mise en forme d'un nouvel accord, à la définition éventuelle d'un nouveau calendrier. Nous sommes loin du rejet sans appel d'une transition bis. Mais nous ne sommes pas plus avancés, noua avons l'impression d'avoir affaire à un spectacle très confus dû à une absence de pilotage, tout le monde partant dans tous les sens. L'opinion publique est plutôt d'avis qu'on cherche avant tout à retrouver les vieilles lunes : le partage clientéliste des dépouilles d'un Etat exsangue. L'Etat vogue à la dérive sous la poussée de certains tacticiens pris de panique! M.M. : Après avoir réfuté fermement toute manœuvre de mettre place une transition bis, le président de la HAT, Andry Rajoelina, semble revenir sur sa décision en acceptant de dialoguer avec les chefs de partis pour Ia mise en place d'une transition consensuelle qui le maintiendrait cependant à sa tête, et qui fixerait la date des élections. Est-ce le début d'une sortie de crise ? R.R. : Toute recherche de sortie de crise est respectable en soi. Cependant, après ses multiples atermoiements et changements d'avis sur tout et n'importe quoi, je ne crois pas qu'Andry Rajoelina puisse encore avoir la crédibilité nécessaire pour mener à bien le processus de guérison nécessaire au pays. Une donnée est certaine : il ne peut prétendre à une neutralité quelconque. En renonçant à la candidature aux présidentielles, il n'a apporté aucune contribution positive : tant que la constitution n'est pas modifiée, sa proposition est sans objet ! Par ailleurs, il ignore que le pays n'a pas un régime constitutionnel : si le chef de l'Etat était élu, il lui reviendrait de définir la politique et le programme sur lesquels il a reçu l'investiture et aux acteurs politiques de s'y aligner, l'impératif de neutralité n'aurait donc pas sa raison d'être. Dans la configuration actuelle, l'autorité, n'ayant aucune base de légitimité car le Président Sarkozy lui-même n'a pas hésité en février 2009 à parler de «coup d'état», est, par nature, non constitutionnelle. M. Andry Rajoelina est l'objet même de la contestation, le centre de tout le débat démocratique. Comment peut-il rester neutre lorsque toute interpellation ou toute question le mettent directement en cause soit de manière positive soit critique ? On ne peut pas être neutre lorsqu'on est condamné à recourir systématiquement à une logique de justification de ses choix, de ses actes ou de son comportement Ceci ne remet pas en cause ses qualités personnelles qui ont séduit l'électorat de la capitale pour les municipales mais ne suffisent pas pour diriger un Etat. S'agissant maintenant de la perception des initiatives de M. Rajoelina comme unilatérales, il est à observer que ses actes ont, par-delà la polémique, créé de nouvelles crises : ils ne répondent pas aux exigences de la neutralité, de la consensualité ou de l'inclusivité. Par exemple, la quasi totalité des partis signataires de l'accord d'Ivato sont des acteurs du mouvement de janvier 2009, et appartiennent donc à un seul camp. Les politiciens transfuges du TIM sont répudiés par leur parti d'origine tandis que les trois mouvances officielles n'entendent participer aux nouvelles négociations que sous l'égide du GIC, c'est-à-dire du Président Chissano, et ce en dépit des manifestations d'allergie que ressentent certains à la seule évocation de son nom. En outre, comment comprendre la situation face à l’indignation de quelques uns à l'idée d'une mise en place d'un bureau de liaison de la SADC, mandatée par la Communauté internationale, pour être le chef de file dans la solution de la crise malgache ? Enfin, soulignons qu'on parle dorénavant de 'médiation' du GIC et de la SADC, vocable qui s'est substitué à 'facilitation'. M.M. : Pour vous une nation apaisée passe d'abord par quelles voies (amnistie, réconciliation nationale, retour de l'Etat de droit et des exilés politiques...) ? R.R. : La première de mes préoccupations est la guérison de la Nation de ses maux avec l'intervention directe du peuple. La répétition des crises est la conséquence de la confiscation de la parole, des idées et du débat par le pouvoir, les partis et les intellectuels ! Le Peuple est à la fois le problème et la solution dans le processus de guérison. Sur ce point, nous avons une expérience historique qu'il convient de revitaliser : la pratique du «ala olana»(dénouement des problèmes), la capitalisation de nos initiatives et erreurs, l'observation comparative internationale. Ensuite, il faudra s'engager sur la vote de la réconciliation nationale : retrouvailles et connaissance réciproque. Pour nous, la première des finalités est le retour de l'État de droit. Aujourd'hui, Madagascar est un pays de non-droit. Pas plus tard que le 23 juillet dernier, le Conseil d'État français a retiré Madagascar de la liste des Etats politiquement et juridiquement corrects, c'est-à-dire des pays où les personnes ne risquent pas des persécutions, des tortures, ou des traitements inhumains ou dégradants. Le respect du droit ne représente pas une garantie de sécurité, à lire les déclarations de M. lharizaka Rahaingoson, récemment démis de ses attributions ministérielles. Lorsque l'État de droit sera réinstauré, la seconde condition est la réconciliation nationale par le dialogue. Dialogue signifie écoute active de l'autre, ce que, malheureusement, nos dirigeants politiques ont tendance à oublier. M.M. : En tant que juriste, y a-t-il vraiment urgence d'adopter de nouvelles dispositions sur les institutions. Bref la solution primordiale face à l'instabilité politique chronique du pays passe-t-elle fatalement par un changement de République avant tout ? R.R. : Savez-vous que la Constitution de la République de Madagascar comporte de nombreuses dispositions qui sont à la pointe du progrès en matière de droit ? Cependant, en droit, la pratique est tout aussi importante que la lettre de la loi. Personnellement, je pense qu'il faut inculquer à tous les citoyens la culture du droit ! À Madagascar, force est de constater que la pratique a failli, car on a eu une conception qui privilégie la dimension oppressive, répressive et bureaucratique du droit. Tous les garde-fous instaurés par la Constitution ont été allègrement foulés aux pieds sans qu'aucune institution n'ait songé à s'y opposer : on a laissé de côté l'idée d'un droit recours lorsque la raison a perdu ses droits, d'un droit respectueux du dialogue, promoteur des droits des faibles, de la veuve et de l'orphelin. Les pouvoirs ne se sont pas contrebalancés entre eux. Ils se sont rendus complices de toutes tes avanies aux dépens du peuple. Il faut se demander pourquoi. Pour ma part, l'Etat de droit se mesure en premier lieu au respect des droits civils et civiques des citoyens ! M.M. : Vous avez pointé du doigt le comportement des dirigeants et des nouveaux riches, allant jusqu'à demander «si le politique n'est pas tenu en otage par les puissances économiques au détriment des libertés publiques, alors que le développement reste une illusion». Comment y remédier selon vous ? R.R. : Madagascar dispose d'une législation très sophistiquée pour lutter contre la corruption et les conflits d'intérêts et pour favoriser la libre concurrence. Malheureusement, ces textes sont très souvent restés lettre morte ou, pire, ils n'ont été utilisés que pour favoriser les tenants du pouvoir et leurs complices. Appliquons très simplement ces textes pour commencer et vous verrez que les choses s'amélioreront très rapidement. La confiance reviendra alors. M.M. : Pour conclure, si dans un cadre consensuel et inclusif on fait appel à vous pour participer à une période de transition neutre, accepterez-vous d'y prendre une part de responsabilité ? R.R. : Avec le temps, j'ai appris qu'une seule condition suffit pour le triomphe du mal : c'est l'inaction de ceux qui recherchent le bien. Si ma modeste contribution peut aider mon pays et mes compatriotes à sortir de cette crise, je suis disponible. Propos recueillis par Eric Andriamanantsara

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