JACQUES NOUS A QUITTÉS

Publié le par Ny Marina

Le 18 janvier 2010 

 

Jacques Sylla a quitté ce monde pour un monde qu’il pensait meilleur. Antananarivo lui a fait de belles funérailles à l’église Saint-Jean-Baptiste à Faravohitra. L’église était pleine de gens avec les membres du Lyon’s en uniforme, des juges et magistrats en robe, des anciens ministres, des gens qui l’ont admiré et des amis qui ont toujours su qui il était. Et même aussi Rajoelina et des Hâtifs ! La messe a été célébrée par le cardinal. Mgr Armand fut un de ses proches et personne ne fut surpris de sa présence et de son rôle. Etaient aussi là le Nonce, Mgr Omar et de nombreux évêques. Pour le Nonce, l’on se demande s’il se souvenait qu’il avait joué un petit rôle dans l’explosion de la crise avec son discours de doyen du corps diplomatique lors des vœux au Président début 2009. Pour Omar, s’il se souvenait du rôle qu’il avait joué dans l’organisation et la réussite du coup d’Etat, alors que Jacques encore essayait de trouver une solution aux négociations du Hintsy.

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Dans le public, beaucoup n’ont pas compris ses dernières décisions et n’ont pas hésité à expliciter leurs opinions, lorsque son décès fut annoncé, alors que, traditionnellement à Madagascar, l’on ne fait pas de procès à un défunt (tsy miady amam-paty). Un de mes amis a même écrit le mot « trahison » dans l’une de ses chroniques. Je dirai sans détour que je n’en crois rien. Il n’était pas un mpanao politìka, comme il y en a beaucoup pour qui c’est le seul moyen de faire rapidement fortune. Et il est vrai qu’il y en a un certain nombre qui illustrent une telle réussite. Il me semble bien que, quoique l’on ne le dise jamais, la période coloniale est responsable d’une telle orientation. A cela, je trouve trois raisons principales.

La première raison tient au fait qu’ont été confisquées par Gallieni les grandes fortunes qui existaient au moment de la conquête et qui appartenaient soit à de grands andriana dans différentes régions et soit à des Andafiavaratra. Et quand cela ne fut pas alors accompli, il le fut des années plus tard par des administrateurs républicains et socialistisants. C’est ainsi que, dans les années 1920 et 30, les terres et les troupeaux de la famille Kamamy dans le Menabe ont été peu à peu rabotées pour n’en laisser que de maigres ruines.

La seconde raison est évidente dans la structure et le personnel de l’administration coloniale. L’on pourrait penser que les goverinôra madinika et les médecins vivaient honorablement. Mais les grands commis de l’Etat en furent des expatriés, comme on dit aujourd’hui, qui repartaient ensuite avec leurs économies enrichir leur mère patrie. Il y eut bien quelques commerçants dont se souvient la rumeur publique. Outre Ranarivelo qui, après des études de marquetingue en Angleterre et après avoir épousé une Française, fit fortune dans le chapeau de paille d’Italie, trois noms étaient couramment cités dans les années 50 : Ramanandraibe, Ramaholimihaso et Rasoloarijao. C’est bien peu et l’on se souvient aussi de commerçants qui, n’ayant pas voulu trouver de protecteur, se sont retrouvés dans des situations difficiles en justice. La colonisation n’a pas permis à une classe supérieure de se reconstituer, ni même à une classe moyenne supérieure dont les membres auraient pu intervenir plus tard sur la scène publique.

La troisième raison tient à l’ouverture à des Malgaches de postes politiques sous la Quatrième République. Dans le cadre de la Constitution de 1945, le système fut mis en place en 1951 par le ministre de la France d’Outre-Mer. Lors d’une longue tournée en Afrique, il en arriva à Tananarive. Dans une séance de travail avec Robert Bargues, le haut-commissaire de la République, le ministre lui dit : « Nous avons gagné, il faut récompenser nos fidèles ». en présence de l’officier d’ordonnance du haut-commissaire, ils firent donc la liste des « fidèles », ayant décidé pour chacun une « récompense » d’au minimum deux millions cinq cent mille francs CFA et des promotions pour ceux qui étaient fonctionnaires, d’une somme supérieure pour les agents du privé, et pour tous des postes politiques à Paris, et des bourses et un suivi pour leurs enfants. Précisons qu’une telle somme permettait d’acheter des terrains proches du centre-ville et d’y construire cinq grandes villas de style européen avec tout le confort moderne. Sur la liste, on trouvait de bons fonctionnaires attachés à la Reny Malala comme Calvin Tsiebo – je l’ai beaucoup aimé – qui parcourut le pays bara, utilisant ses talents oratoires et son ascendance zafimanely d’andriana bara pour maintenir la population dans le calme. On trouvait aussi des journalistes de Tananarive qui avaient alors la réputation de défendre le nationalisme. On y trouvait enfin d’autres qui furent des auxiliaires de la police et désignèrent les personnes à arrêter, dont certaines se trouvèrent dans les wagons de Moramanga.

Le ministre français n’était pas un inconnu, il s’appelait François Mitterrand. Et Tonton suivit avec attention – c’est le fihavanana à la française – le parcours des rejetons de ses fidèles, autant quand il habitait encore Place du Panthéon que par la suite.

L’officier d’ordonnance de Bargues, qui fit ensuite la billetterie, était malgache. Ce n’est pas un inconnu, il s’appelait Gilles Andriamahazo et fut un temps chef d’Etat en 1975. Beaucoup de gens ont entendu l’histoire. Je l’ai entendu une fois à la Résidence de France lors d’une réception du 14 juillet. Dans son dos, il y avait toute une brochette de ministres de Ratsiraka qui parlaient avec l’Ambassadeur, mais qui devinrent subitement muets et attentifs, quand ils saisirent le sens de l’histoire que nous racontait le général et ancien ministre Gilles Andriamahazo.

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Jacques n’appartenait pas à cette majorité de mpanao politìka, qui se sont rassemblés dans le zoo d’Ambohitsorohitra depuis quelques mois. Comme Francisque Ravony qui était avocat et fut aussi premier ministre, Jacques n’avait plus à chercher à gratter à droite et à gauche. Il avait manifesté très jeune son besoin de servir son prochain. Dès ses études qu’il fit toutes à Madagascar, il œuvra dans les mouvements d’action catholique, avant de le faire au sein du Lyon’s Club qui, comme le Rotary, est un grand club de service. Il y gravit tous les échelons des responsabilités.

Les traditions familiales lui avaient enseigné le souci du bien public. Son père, Albert Sylla, lui en avait montré l’exemple, lorsqu’il était ministre des affaires étrangères. Du point de vue malgache, il était donné comme originaire de Sainte-Marie. Et parmi les inimitiés que chacun se fait quand il entre sur la scène publique, j’ai entendu dire qu’il était Zanamalata, c’est-à-dire qu’il descendait des mulâtres que les pirates établis sur la côte est au 18e siècle y avaient semé en héritage. Pour ce milieu peut-être petit-bourgeois mais surtout petit-raciste, très attaché à l’idéologie du sang diffusée par les temps coloniaux, cela était déjà une forme – mensongère – de condamnation. Chez nous, comme on le sait, dès qu’une tête commence à émerger et à dépasser les autres, des efforts sont faits pour les couper. En l’occurrence, l’argument raciste ne peut nous étonner, il est un parti politique qui n’est pas déclaré comme tel, mais qui est évident depuis 1972, c’est celui du lepénisme malgache qui se cache derrière la défense du Malagasy ray malagasy reny.

Jacques n’était pas Zanamalata. Il avait un grand-père français et était donc quarteron. Et comme beaucoup de métis et de quarterons, il était plus malgache que beaucoup d’autres Malgaches. Il avait compris ce qu’était le monde insulaire dans lequel nous vivons. Fidèle non à des hommes qui changent mais à des idées et des principes, quand il se rendit Place du 13 Mai, il ne franchissait pas le Rubicon pour des intérêts personnels, mais parce qu’il pensait pouvoir œuvrer utilement pour le pays. Peut-être avait-il alors la solution qui nous aurait fait sortir de la crise. Le petit-fils qui lui est né avant qu’on ne conduise son père à sa dernière demeure, Nathanaël, nous le prouvera-t-il un jour futur ?

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