L’AVANT-GARDE CONSTITUTIONNELLE

Publié le par Ny Marina

Le 18 août 2010

  

Quand l’horizon est sombre et couvert de nuages qui nous cachent notre part de soleil, quand des questions existentielles nous suggèrent de revenir à nos fondamentaux, on peut relire Isaïe, Platon ou Augustin, mais je doute qu’ils nous fournissent la solution à nos problèmes d’ici et de maintenant. Nous pouvons aussi relire Montesquieu, mais il ne nous apprendra plus rien pour notre problématique malgache. Sans remonter si loin, nous pouvons retrouver dans nos petites archives démocratiques et malgaches un texte qui n’a pas encore vingt ans d’âge, mais qui nous donne la vraie réponse à l’un de nos grands soucis actuels. La Lettre mensuelle de Jureco en juin 1991 publiait un texte prophétique de Pierre Ranjeva, un texte qui n’a rien perdu de son actualité et que je vous invite à relire.

 

« Une Constitution ? pour quoi faire… »

 

Malheur aux peuples qui ont besoin de grands hommes (B. Brecht)

 

En trente ans d’indépendance, nous voici à la veille d’être dotés d’une troisième Constitution. Nous sommes bien les héritiers de la France avec sa « croyance tenace, congénitale à la démocratie française, selon laquelle, il convient de rechercher dans un aménagement des institutions la solution des problèmes politiques, sinon des difficultés économiques… » (1) La Grande Bretagne, les Etats-Unis et la Confédération Helvétique ne connaissent pas moins, comme toutes les nations et tous les Etats, de graves crises, mais ne voient pas la nécessité soit de formaliser leur tradition soit de modifier de fond en comble leur Charte fondamentale. C’est peut être l’explication de leur adaptabilité au monde car, au lieu de perdre leur temps à disserter sur le « sexe des anges institutionnels », ils peuvent consacrer leur énergie à faire face aux vrais problèmes. Au demeurant, une Constitution fournira au moins l’occasion à nos « spécialistes » et « experts » de disserter brillamment et à l’envi sur des thèmes aussi constructifs, au plan économique et social, que le mono ou le bicamérisme, la séparation des pouvoirs, etc. Et nous nous extasierons sur ces brillants produits des universités francophones et l’amoncellement de leurs gloses constitutionnelles.

Cela dit, nous ne sommes pas chez Jureco des adversaires d’une réforme constitutionnelle mais nous pensons que, dans la situation actuelle de notre société civile et des archétypes dominants, la Constitution, même la plus libérale, ne peut donner qu’un pouvoir autoritaire. Saint Vincent de Paul ou le Mahatma Gandhi portés à la présidence de la République Malgache auraient, par la force du contexte, été des dictateurs. Il faut le reconnaître, Madagascar n’a pratiquement jamais connu, au cours de son histoire, la liberté. De tout temps, l’autorité a été sacralisée et le « fanjakana » considéré comme la source même de la pitance, le « ray aman-dreny », le « père et la mère » à respecter : les Malgaches, sauf au cours de quelques soubresauts violents, ont voué à tous les régimes, un respect quasi-idolâtre, même si cette idolâtrie n’était que d’apparence. Sous la colonisation, c’était à qui crierait « Vive la France », ensuite la loi cadre a été le fin du fin, puis Tsiranana le « père de la Patrie dont le successeur, en 1968, n’était pas encore né », Ramanantsoa la pureté d’une « maison de verre », Ratsiraka « le grand combattant » etc. Qui demain sera « l’indépassable dirigeant aimé et respecté … » ? Le chef idolâtré, ses collaborateurs, ses subordonnés et ses adversaires n’ayant aucune assise électorale, comment s’étonner si tout émane de lui et comment éviter que même la nomination à un haut poste, qui vous revient naturellement par votre formation et votre expérience, ne soit considérée comme une faveur. Tel est le contexte dans lequel nous vivons et toute Constitution qui n’en tiendrait pas compte ne serait que poudre aux yeux, « un hommage que le vice rend à la vertu ».

Voulons-nous réellement entrer dans le monde moderne et rejoindre la grande cohorte triomphante des démocraties ? Alors, il faut faire fi des arguties et subtilités juridiques pour édicter une Charte souple dont les lignes de force seront orientées vers la libération des esprits et des hommes. Dans cette perspective, la Constitution pourrait essentiellement affirmer des principes qui auront valeur légale et, à l’instar du système américain ou helvétique, ne tracer que les grandes lignes de la répartition des pouvoirs afin de permettre l’adaptation, par amendements de la loi Fondamentale en fonction de l’évolution du monde changeant et insaisissable dans lequel nous vivons. En fait, plus qu’à un renforcement ou à un affaiblissement de l’exécutif, du législatif ou du judiciaire, une Constitution chez nous doit aider à l’émergence d’une puissante société civile, car « le grand soin d’un gouvernement, a dit Tocqueville, doit être d’habituer les peuples à se passer de lui ». Tout le reste est, au pis une mystification, au mieux un faux problème.

 

(1) Marcel Merle, « Les institutions et la vie politique de 1945 à nos jours », in : Georges Duby (dir.), Histoire de la France, Larousse, 1987, p. 597.

 

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