L'épine au pied

Publié le par Ny Marina

Ndimby A.

 
L'épine au pied
 
«  Je suis désolé Monsieur. C'est de lutte pour le partage de sièges dont il s'agissait à Maputo ». La réplique courtoise mais ferme de Onitiana Realy (directrice de la rédaction de TV Plus) remit à sa place Andry Rajoelina, qui tentait de faire gober aux téléspectateurs qu'il n'était pas intéressé à se battre pour garder son postérieur sur le fauteuil présidentiel.

Sur la TV Nationale vendredi dernier, cette remarque cinglante de Madame Realy a un peu sauvé l'honneur d'une émission autrement bien plate, avec deux journalistes à la compétence indiscutable, mais dont les « Monsieur le Prezidà » toutes les deux phrases commençaient à flirter avec la servilité. Dans le fond et dans la forme, cette interview était juste destinée à aider Monsieur Rajoelina à se faire valoir. En d'autres termes, tenter de faire croire que les problèmes de ce pays sont de la faute des autres, et qu'il n'y est pour rien. On ne croyait donc pas si bien dire quand on prévoyait il y a quelques éditos de cela que ceux qui nous anesthésiaient de multiples  « ce n'est pas grave (ça ira mieux bientôt) » depuis Janvier, allaient bientôt nous servir un « ce n'est pas de notre faute ». L'objectif de l'émission était donc simple : contribuer au positionnement de la propagande de Andry Rajoelina pour le faire passer comme un patriote, un chef et un démocrate. Parlons-en.

Positionnement peu crédible

D'abord le patriotisme. Il a véhiculé vendredi qu'en prévision de la catastrophe socio-économique (citant entre autres la dégringolade de l'ariary et la menace sur les marchés de l'AGOA), il avait pris la décision qui s'imposait dans l'intérêt du peuple malgache. Question : pourquoi a-t-il choisi d'attendre d'arriver au fond du gouffre avant de redevenir un peu raisonnable : par patriotisme, par la volonté égoïste d'essayer l'impossible, ou par l’application du « minoa fotsiny ihany »du 20 mars) ; secundo, le coup d'Etat effectué dans un contexte mondial de crise financière allait précipiter Madagascar dans une crise économique terrible (éditorial du 6 avril). On se demande vraiment de quels experts et conseillers s'est-il entouré pour ne avoir vu venir deux vérités, que même le plus médiocre des éditorialistes avait anticipé ? Un patriote ne fait pas de coup d'Etat, surtout quand les effets néfastes sont prévisibles comme les oreilles sur la tête d'un lapin. Et un homme d’Etat qui se respecte possède un minimum de vision, de capacité d'anticipation. Et surtout d’un sens des responsabilités, pour ne pas rechercher le bouc émissaire de ses propres turpitudes. Cette façon de faire augure d'un avenir inquiétant. ?  Depuis des mois, nous ne cessons d'attirer l'attention sur ce qui étaient deux évidences : primo, la communauté internationale ne reconnaîtrait jamais la transition dans son état non consensuel (éditorial

En acceptant tardivement de lâcher Monja Roindefo, Andry Rajoelina tente de se présenter devant ses partisans comme la clé de la solution, et fait semblant d’oublier qu'il était d'abord la source du problème. Il ne sera donc pas seulement le responsable de la catastrophe économique future, mais aussi et surtout le responsable de la catastrophe présente. On se focalise trop sur la menace qui plane sur les emplois liés à l'AGOA. Mais on oublie un peu trop vite que depuis ce fameux lundi noir de Janvier, ce sont des dizaines de milliers d'emplois qui ont été perdus, sans oublier les chômages partiels, techniques ou définitifs. On oublie un peu trop vite ces malheureux opérateurs économiques à qui on a demandé d'emprunter pour investir dans le tourisme, en prévision du sommet de l'Union africaine. Tout ceci fait qu’à cause du coup d'Etat perpétré par Andry Rajoelina, plus d'une centaine de milliers de personnes voit son existence menacée.

Second point, le Président de la Haute autorité de la Transition s'enorgueillit d'avoir donné instruction écrite à l'armée de ne pas utiliser d'armes violentes contre les manifestants. On aimerait dans ce cas qu'il nous explique l'acte de ce militaire ivre qui a tiré à balles réelles sur les manifestants à Anosy. Ou bien ses capacités de "chef suprême des armées" s'arrêtent-elles au portail d'Ambohitsirohitra ? Cet hurluberlu a-t-il été sanctionné, ou ce fait passera-t-il par pertes et profits, comme tant d’autres depuis que Andry Rajoelina est au pouvoir ?

Enfin, le sens de la démocratie. Déjà, un vrai démocrate ne se cache pas derrière une foule pour empêcher le peuple de s’exprimer par la voie des urnes. Et un vrai démocrate ne provoque pas de coup d'Etat, juste parce qu'on a fermé sa télévision, et même si les convictions sont de plus en plus solides sur le fait que l'épisode Viva-TV n'était qu'un prétexte pour déclencher une opération préparée depuis quelques temps. On ne reviendra même plus sur les intimidations, les rackets, les arrestations et les procès qui ont prévalu depuis le 17 mars 2009. Mais pointons du doigt cette fameuse place de la Démocratie, inaugurée en grandes pompes par Monsieur Rajoelina pour son propre et unique bénéfice. L'argument hâtif  utilisé pour interdire l'accès de cet endroit aux opposants serait qu'il y a des destructions de biens et des troubles à l'ordre public. Oadray re marina mafy : mais comment alors qualifier tous ces pillages et incendies de bâtiments publics et privés pendant la Révolution orange ?

Désir d’immortalité ?

Désir de revanche sur la vie, contre ceux qui murmurent qu’il a bâti sa fortune sur une belle dot, ou contre ceux qui le méprisent parce qu’il n’a pas fait d’études universitaires ? Toujours est-il qu’Andry Rajoelina a une forme d'ego qui le pousse à vouloir inscrire son nom dans l'Histoire, et à laisser des traces pour la postérité. Sur ce point, qu'il se rassure : à de multiples égards, il laissera son nom dans la mémoire de ce pays. Aussi bien par la forme utilisée pour prendre le pouvoir (dont la première mutinerie à visée politique dans l'histoire du pays), que pour les impacts socio-économiques et politiques de son coup d'Etat. Sans oublier l'affront historique subi par le pays à New-York à cause de son amateurisme et de l'incompétence de son entourage dans la gestion des affaires de l'Etat.

Le fait que Andry Rajoelina ait accepté de courber l'échine devant la communauté internationale a favorisé des  développements politiques récents. Même si la validation du putsch grâce aux efforts françafricains en écoeure légitimement beaucoup, il semble que la capacité de résistance du camp adverse s'amenuise. La reconnaissance internationale est donc en route, et Monsieur Rajoelina pourra bientôt se faire donner du Monsieur le Président par ceux qui en ont envie.

Cependant, un putschiste reconnu internationalement ne devient pas pour autant un Président démocratiquement élu, tout comme un corbeau peint en blanc ne devient pas une colombe. J'ai eu l'occasion de participer à un dîner en fin de semaine dernière, et j'ai du subir de mon voisin de table, non seulement une haleine au bleu d'auvergne dont il avalait de gros morceaux, mais aussi une conversation insipide qui s'est résumée pendant tout le repas à trois points. Un, Andry Rajoelina a fait des erreurs, mais il faut lui donner une seconde chance. Deux, il faut soutenir Andry Rajoelina pour aboutir à une transition plus ou moins stable. Trois, les journalistes ne doivent pas être avares de conseils envers le Président de la Transition, car ce n'est pas seulement de la carrière de Rajoelina dont il s'agit, mais de l'avenir du pays. Il est vrai que mon interlocuteur était passablement imbibé d'alcool, d'où la stupidité de ses arguments.

Car qu’on se le dise, le seul moyen d'aider ce pays, c'est d'être l'épine au pied de Andry Rajoelina, pour lui dire ses quatre vérités (surtout celles qui ne sont pas bonnes à dire), avec objectivité, mais avec sévérité et sans complaisance aucune. Nous laisserons à ses griots le soin de chanter ses louanges et chanter la partie pleine du verre. Nous nous contenterons de relater la partie vide, avec assiduité, mais sans rien inventer. Nous jugerons ensuite à l'usage son sens de la démocratie.

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