LA CAUSE PERDUE DU SUBSTRAT BANTOU

Publié le par Ny Marina

Dans l’Empire colonial français, l’étude de la langue indigène fut le premier obstacle que, malgré lui, s’imposait l’«homme blanc», à la fois la première barrière à franchir et la dernière forteresse à enlever avant d’aller plus avant. Il en fut ainsi à Madagascar. Dès le xixe siècle, les missionnaires s’étaient efforcés de gagner cette guerre par leurs dictionnaires, leurs grammaires et leurs publications de textes malgaches, sans jamais y parvenir parfaitement. Un de leurs soucis étaient d’en tirer des leçons pour l’histoire culturelle.

Mais la langue servit aussi à justifier des politiques coloniales. Du malgache, à la suite des Guesses at truth de Lars Dahle[1], on tira ce qui fut donné comme une vérité d’évidence pour justifier la « politique des races » de Gallieni, et toute une tradition instituée par l’École Coloniale depuis Gustave Julien voulut prouver la préexistence d’une population bantoue antérieurement à l’arrivée de « Malais ». Mu, d’une part, par son désir de défendre son compatriote oublié par la science coloniale française et, d’autre part, sa volonté de valoriser la place de ses ouailles sakalava dans l’histoire ancienne de Madagascar, un grand linguiste, Otto Christian Dahl, qui avait prouvé en 1951 la proche parenté du malgache et du maanjan[2], crut pouvoir aussi prouver en 1954 l’existence d’un substrat bantou[3], alors qu’à bien le lire, il n’aurait prouvé une telle existence que dans le malgache officiel ou en merina et son absence dans la plupart des parlers « côtiers ».

La tradition de l’École coloniale fut entretenue par Pierre Vérin qui lança plusieurs fois l’idée – nouvelle! – que le malgache était le résultat d’une « créolisation » d’une forme de malais par une ou des langues bantoues. Devenu « professeur de malgache » à Langues O’ sans avoir jamais été membre de la Société de Linguistique de Paris, il obtint de Dahl une nouvelle forme de son travail de 1954 et la publia alors dans la revue qu’il dirigeait[4]. N’ayant jamais apporté la plus petite preuve à son idée de « créolisation », il trouva l’un de ses étudiants pour mener un tel travail. C’est cet ouvrage dont je veux aujourd’hui rendre compte[5].

A qui n’y connaît pas grand-chose dans l’histoire de Madagascar, la quantité de travail qui apparaît dans l’ouvrage de Pierre R. Simon pousserait le lecteur à s’accrocher favorablement dans sa lecture, mais il se rend vite compte que le travail fut bâclé. Un tapuscrit dont le scannage ne fut pas vérifié et où les l sont devenus des 1 (un), qui utilise des mots comme le verbe « excluer » (p. 240) ou des formulations bizarres comme « C’est n’est [sic] pas avant la fin du viie siècle… » (p. 237), qui utilise un vocabulaire et des concepts politiques empruntés à la gauche critique pour donner mauvaise conscience à ses lecteurs malgaches (« bourgeoisies concurrentes »), qui développe des raisonnements torturés et tarabiscotés… A qui s’est intéressé à l’histoire de l’Afrique, l’ouvrage montre qu’il ignore l’essentiel des derniers progrès. A qui a reçu une véritable formation de linguiste, l’ouvrage donne le sentiment d’une formation autodidacte et plus qu’insuffisante.

L’auteur est conscient que l’affirmation d’un substrat bantou dans la langue malgache et dans le capital biologique de sa population est mal reçue par beaucoup. C’est la source de ce qui peut justement apparaître un racisme dans l’esprit du social-darwinisme du xixe siècle. Il se propose donc d’être le directeur de conscience de la nation malgache et veut en construire l’identité en lui affirmant que toute la langue malgache a été créolisée par des langues bantoues, puis « relexicalisée » avant de se disperser dans toute l’île et d’y prendre des formes dialectales. C’est ainsi qu’il distingue quatre périodes dans l’histoire de la langue. Les deux premières se situeraient en dehors de Madagascar : ce serait celle du pré-malgache sud-est barito (ier au ive siècle) et celle du proto-malgache en Mer de Java (du ve à la fin du viie siècle). Les deux dernières à Madagascar avec le paléomalgache commun (du viiie au xie siècle) puis la dispersion dialectale (du xiie au xve siècle). Il en résulterait « une langue présentant un vocabulaire et des structures indonésiques [sic] et des marques indéniables de "bantouité" » (p. 233).

Travail précaire où l’auteur voit ici une « zone d’incertitude », et là « Il n’est pas possible de démêler toujours faits et hypothèses » (p. 14), ou plus loin : « il n’est pas toujours possible d’expliquer le maintien… » (p. 235). Et l’on pourrait multiplier les citations. Mais le doute s’arrête au seuil de ses reconstructions affirmées. Le lecteur n’aura aucun doute, quand il constatera que sur une question aussi importante, la bibliographie de l’auteur ignore Lars Dahle et ses Guesses at truth, ignore Ferrand et son «Origine africaine des Malgaches» de 1903, ignore Luc Bouquiaux qui édita en 1980 les travaux d’un grand colloque du Cnrs (L'expansion bantoue, Paris, Selaf), et tout autant ignore les critiques de la glottochronologie de Vérin et Kottak par Hébert ou Jean Poirier dans Taloha. Je regrette aussi de n’y voir ni André Martinet ni Jean Perrot qui, à la Sorbonne et dans la tradition de Saussure, formèrent des générations de linguistes et dont les ouvrages sont toujours des références. Les références de l’auteur datent et ne peuvent convaincre. C’est ainsi qu’il affirme que « La métallurgie en Afrique est africaine, introduite dans cette partie orientale du Continent à partir du iiie siècle [apr. J.-C.?] par le peuplement bantou. » (p. 244), alors que cette idée vieillotte est abandonnée par les archéologues de l’Afrique depuis plus de trente ans et que l’on connaît en Afrique australe des sites de métallurgistes daté du ive siècle avant l’ère chrétienne et qui ne doivent rien aux Bantous.

A la suite de Vérin, de Jacques Dez et de Raymond Kent, l’auteur vit dans le monde du discours colonial dont nous savons aujourd’hui qu’il est scientifiquement incorrect et erroné. Il semble avoir utilisé des travaux d’archéologie. Ce n’était pas les meilleurs ni les plus récents. Il ignore que l’on cultivait le chanvre dans le Moyen-Ouest malgache au début du ive siècle avant l’ère chrétienne (Burney) et que les premiers Malgaches ne sont pas arrivés bien après le ive siècle de l’ère chrétienne, comme persiste à le croire Pierre Vérin. Les Vazimba ne sont pas des proto-merina qui auraient connu une évolution socio-économique comme le pensait Jacques Dez et que l’un des textes cités en bibliographie aurait dû, s’il l’avait compris, l’amener à envisager une continuité humaine et historique sur les hautes terres malgaches.

Toujours prisonnier du discours colonial, il cherche à établir le primitivisme tardif des ancêtres, tant en Asie du Sud-Est que dans la Grande Île, où l’on décèle un modèle d’explication fréquent chez les élèves de Vérin. Et s’il ne reprend pas les explications qui faisaient d’une défaite militaire ou d’une dangereuse épidémie la cause des migrations vers Madagascar – comme on l’a souvent entendu dire à l’époque coloniale –, ce sont les événements politiques qui les « virent contraints[6] de s’installer de manière quasi-permanente dans l’Archipel Comorien et à Madagascar » (p. 237). Et plus loin – changement d’opinion –, « Les circonstances, qui transformèrent ces périples en un établissement permanent, resteront à toujours celées. » (p. 255 ). Les Malgaches n’auraient pas gardé la mémoire du lieu de leur départ : « Hormis les intellectuels apprenant dans les livres les origines indonésiques [re-sic] de leur langue et quelques notables disant avoir quelques ancêtres à La Mecque, les Malgaches n’ont pas mémoire d’être venus d’ailleurs » (p. 255). Romains et Gaulois avaient-ils souvenance des lieux d’où partirent les migrations indo-européennes? On voit là le niveau affligeant de réflexion de l’auteur.

Et comme beaucoup, il n’envisage qu’une seule migration s’étant établie dans la Grande Île avant de se disperser sur son territoire, alors que la durée des relations permet d’envisager toute une série de migrations qui pourraient en partie expliquer l’existence des dialectes.

Tout me semble se passer comme si cet étudiant voulait à tout prix justifier l’opinion de son maître et est lui-même contraint à une véritable logomachie d’apparence scientifique. Avec une méconnaissance époustouflante de la diffusion des plantes cultivées aux xviiie et xixe siècles. Et des contrevérités tout autant époustouflante comme celle-ci : « Rien ne permet d’attribuer aux Proto-malgaches l’apport du complexe alimentaire indo-asiatique, qu’on date généralement du tout début de l’aire [sic] chrétienne » (p. 255) – ce dont aurait été parfaitement incapables les primitifs qu’il imagine! Il en est de même d’autres développements comme celui qui concerne la musique et bien d’autres. Ce jeu de massacre m’attriste.

L’on ne peut que regretter que tant de travail et d’activité cognitive eussent été mis au service d’une cause perdue d’avance. En compagnie de ses illustres prédécesseurs, cet ouvrage figurera à une bonne place au Tableau d’Horreur du discours colonial. Nos lexicographes avec un travail acharné et très critique pourraient peut-être en extraire quelques entrées pour compléter un dictionnaire du malgache.

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[1] Lars Dahle, 1883, «The Race Elements of the Malagasy, and Guesses at Truth with regard to their Origin»z, Antananarivo Annual, VII, pp. 12-28. – et réédition de 1896,  pp. 210-228.

[2] Otto Chr. Dahl, 1951, Malgache et maanjan. Une comparaison linguistique, Oslo, Egede-Instituttet, 408 p.

[3] Otto Chr. Dahl, 1954, «Le substrat bantou en malgache», Norsk Tidskrift for Sprogvidenskap, XVII, pp. 325-362.

[4] Otto Chr. Dahl, 1988, «Bantu Substratum in Malagasy», Études Océan Indien, 9, pp. 91-132.

[5] Pierre R. Simon, 2006, La langue des ancêtres. Ny Fitenin-dRazana. Une périodisation du malgache de l’origine au XVe siècle, Paris, L’Harmattan, 506 p. Préface de Liliane Ramarosoa.

[6] C’est moi qui souligne.

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