LA CULTURE MALGACHE EN QUESTION

Publié le par Ny Marina

 

 

Le 20 octobre 2010

 

On m’a dit récemment que ce qu’écrivait G. Andriantsolo n’était pas totalement idiot. Permettez-moi aujourd’hui encore d’essayer de ne pas être totalement idiot. Pour ne pas l’être totalement, j’élimine de mes lectures ceux des médias, gazettes et autres, qui écrivent et impriment pour entretenir la bêtise malgache. Et même la bêtise malgacho-malgache, c’est peu dire. Mais je viens de lire dans un journal que j’apprécie, qui m’aime bien et que j’aime bien, un article d’une page entière sur le Malgache et son zébu, un article qui m’a mis hors de moi. Permettez-moi donc de le châtier, car comme disaient quelques-uns de mes maîtres à l’école primaire : Qui aime bien, châtie bien. Je crois d’ailleurs que, si mes maîtres m’aimaient bien, ils ne m’ont jamais châtié. Il existe, il est vrai, des situations que comprend tout élève qui n’est pas masochiste.

Le titre déjà laisse entendre que chaque Malgache a son zébu. Or, si je ne me trompe, il y a actuellement quelque vingt millions de Malgaches et un peu moins de dix millions de zébus. Le titre aurait pu être : « La moitié de Malgache et son zébu ».

L’auteur commence : « Le Malgache s’imprègne de la culture du zébu dès sa tendre enfance, avec les promenades aux alentours du parc à bœufs de la famille ». J’aimerais qu’il me dise combien d’enfants des écoles primaires tant privées que publiques – tant les riches que les pauvres – d’Antananarivo, de Toamasina et des autres capitales provinciales peuvent, le matin avant d’aller à l’école et soir en en rentrant, aller rendre visite au parc à bœufs familial. J’ai l’impression, du moins à Antananarivo, qu’il y a beaucoup moins de parcs à bœufs que d’enfants allant à l’école. Si je réfléchis bien, je n’en vois aucun, je ne parle pas des élèves que l’on voit en bande sur les trottoirs, mais des zébus et de leurs parcs. De temps en temps, je vois quelques vaches laitières qui errent à la recherche d’herbe sur le goudron de la route qui mène à Ambohipo. Et je ne vois pas, toujours à Antananarivo, de grands kijana où ils pourraient brouter avant d’aller ruminer sous l’ombre de quelques arbres accueillants, car il semble bien que nos bovins, s’ils sont domestiqués, ne sont pas encore civilisés : ils ne goûtent pas au plaisir du bronzage.

« Le bœuf à bosse, poursuit l’auteur, a été introduit dans la Grande Ile lors des vagues de migrations au départ de l’Afrique ». Sous-entendant qu’il y aurait eu des vagues d’Africains venus avec leurs animaux, il se situe parfaitement dans la tradition de Gallieni, du discours colonial et de Pierre Vérin, qui a tout fait pour la préserver. La Grande Île ne fut pas au départ peuplée par des Africains qui ne naviguaient pas en haute mer. Ce qui fut sans doute la première migration venue d’Afrique, ce fut celle des Merina qui, d’abord établis sur ce continent, vinrent s’installer à Madagascar, quand l’avancée des Bantous les contraignaient à être assimilés ou à partir. Car, à la différence des dialectes dits « côtiers », le dialecte merina comporte nombre de mots qui sont toujours en usage en Afrique. L’importation d’animaux d’Afrique – zébus, chèvres, moutons, pintade et même sanglier – fut organisée par les fanjakana existant à Madagascar. Le mot omby et ses homonymes dans les parlers régionaux ont été gardés pour le distinguer du buffle qui était déjà domestiqué en Asie du Sud-Est. Le buffle est un animal beaucoup plus lourd et volumineux que le petit bœuf à bosse ou Bos indicus. Il était plus facile d’importer des petits zébus et il fallait prévoir moins de fourrage, car le voyage était beaucoup plus court.

Et encore : « Son nom provient du mot swahili ‘gnombe’, de telle sorte que dans certains de nos dialectes, on l’appelle ‘aombe’ ou encore ‘agnomby’ ». Le zébu était présent à Madagascar, bien avant que n’existe le souahéli. Rappelons que l’on a établi que des Malgaches cultivaient le rongony dans le Moyen-Ouest au début du 4e siècle avant l’ère chrétienne. Quant à la langue souahélie, elle fut créée à partir du 13e siècle après J.-C., quand des commerçants musulmans s’établirent sur la côte est-africaine. C’est une langue à grammaire bantoue et avec un vocabulaire en grande partie arabe. Quant au mot désignant le zébu, il est d’origine central-soudanienne – du côté du Darfour qui est toujours à l’actualité – et l’a suivi dans sa diffusion jusqu’en Afrique australe. Quand les Bantous sont arrivés dans cette région au 11e siècle, ils ont adopté et l’élevage du zébu et le nom qu’avait l’animal. Et le mot passa ensuite en souahéli.

Bien que l’on puisse constater que l’auteur possède une culture historique traditionnelle concernant le pays betsileo, il revêt aussi le vêtement de l’histoire merino-centrée. Il met en scène le roi Ralambo qui serait à l’origine de la consommation de la viande de zébu en Imerina. Cela établirait la différence merina à l’intérieur de Madagascar : « Sur les Hautes Terres centrales, contrairement aux autres régions, on ne consomma la viande de bœuf qu’à partir de cet instant ». Si, à la différence de beaucoup de nos compatriotes, il s’était un peu intéressé aux résultats de la recherche historique récente, il saurait que l’archéologie avec David Rasamuel et Rafolo Andrianaivoarivony a montré à partir du site d’Ambohimanana près d’Andramasina qu’en Imerina, on consommait de la viande de zébu cinq siècles avant que Ralambo n’ait vu le jour.

Ralambo, nous dit-on, « donna l’ordre à l’un de ses esclaves d’en goûter la viande ». Il succombe à cette prétention des descendants de gens qui ont une histoire à raconter (manan-ko tantaraina) et qui pensent que leurs ancêtres n’avaient qu’à claquer des doigts pour que des masses d’esclaves viennent effectuer le travail et satisfaire les volontés de leurs maîtres. Il ignore ou veut ignorer que les détenteurs de fanjakana, roi ou seigneur (mpanjaka,tompom-bodivona ou tompomenakely), s’ils avaient des serviteurs à leur Cour, n’avaient pas d’esclaves. A Antananarivo, les andevo – tous n’étaient pas esclaves au sens du droit romain – qui entraient à Anati-Rova ou au rova d’Ambohimanga, devenaient ipso facto des sujets libres dans le Royaume. Ralambo, quant à lui, avait des serviteurs-courtisans. C’était des angaralahy et non des andevo. Il faut se souvenir aussi que pour les travaux demandés par le roi ou le seigneur, les hommes libres du royaume ou de la seigneurie ne pouvaient y envoyer leursandevo pour faire le travail à leur place. Les andevo sont les sujets de leurs maîtres, comme leurs maîtres sont les sujets du roi. Que les rois n’aient pas eu le droit d’avoir des esclaves leur appartenant tenait à l’existence d’une structure politique – on dirait aujourd’hui constitution – qui leur interdisait de disposer d’une masse de gens – de vrais fidèles – qu’ils auraient pu utiliser pour imposer au peuple un régime autoritaire, voire une dictature. Il s’agissait d’une mesure qui, de fait, limitait le pourvoir royal ou seigneurial.

Comment comprendre cette histoire de Ralambo et des jamoka ? Je ne vais pas faire un long développement et vous laisser le plaisir de chercher et trouver vous-mêmes. J’y reviendrai un autre jour.

Le vodihena réservé au roi ? Oui, partout dans Madagascar, quand on sacrifie un zébu, le vodihena est toujours réservé à la personne qui détient une autorité et un pouvoir sur tout un groupe gens. Ce peut être un royaume, une seigneurie ou une très grande famille. « Séduits par cet aspect, poursuit notre auteur, les rois en firent leur symbole ». Il nous laisse entendre que les rois n’agissaient pas en raisonnant sur les situations sociales et politiques, mais se laissaient aller à suivre leurs sentiments et à se laisser « séduire ». Piètre conception de tous ceux qui, à un moment ou à un autre, ont exercé le pouvoir politique et religieux dans le pays. 

Le discours colonial de péjoration des Malgaches se poursuit. « Chez les Antandroy, l’élevage est plutôt contemplatif et le troupeau n’a d’autre utilité que pour les funérailles ». On l’apprenait dans les écoles : les gens du Sud et pas seulement les Antandroy, n’élevaient des zébus que pour les morts et pour « contempler » la beauté des cornes. L’on refusait de poser la question : si l’on élève les zébus pour les morts et les puissances de l’au-delà, que fait-on de la viande ? Les funérailles et toutes les autres cérémonies où l’on sacrifiait des zébus étaient l’occasion d’une grande bouffe dans des campagnes où n’existait aucune boucherie détaillant la viande au kilo.

« Chez les Antandroy, on extermine tout le troupeau du défunt pendant la veillée mortuaire qui peut durer des semaines, voire même des mois ». Exterminer, c’est faire périr. C’est vrai que, quand on sacrifie un bœuf, on lui ôte la vie. Mais le mot exterminer à d’autre connotations et personne ne dira que pour nourrir la population tananarivienne, on extermine chaque jour de grands troupeaux de zébus.

Pour les funérailles, « Sur les Hautes Terres, on tue trois, quatre bœufs ou plus, selon la fortune de la personne ». L’un des défauts de notre auteur, c’est de ne pas savoir employer opportunément les temps des verbes, faire la différence entre le présent qui parle de notre temps ou qui parle d’un temps éternel, le passé simple qui fixe un événement à un moment précis et l’imparfait qui s’étale sur un temps long dans le passé. Il est évident que l’affirmation de l’auteur ne peut concerner la grande majorité des funérailles sur les hautes terres. Sur les dernières quarante années que j’ai passées à Antananarivo, je ne me souviens que d’un enterrement où l’on a sacrifié un beau mazavaloha rouge. Et de trois où l’on en a sacrifié deux : une fois à Andramasina en 1965, une autre fois à Ambohidrabiby la même année et très récemment à Ambatomanoina pour les funérailles du Dr Claude Ratrimoarivony. Il est vrai, Dieu merci, que je n’assiste pas à tous les enterrements de cette région.

L’auteur, s’il a des problèmes avec le temps des verbes, en a aussi avec le vocabulaire français. « Au décès de la reine Ranavalona I […] 3000 bêtes ont été encore décapitées ». Je ne sache pas que l’on décapite les zébus que l’on sacrifie. Et je suppose que, pour l’occasion, l’on n’avait pas importé ou construit la célèbre machine du Dr Guillotin. Un lecteur européen de passage pourrait s’imaginer que l’on met le cou du zébu sur un billot de bois et que l’on utilise une hache. On ne fait rien de tel.

Autre problème avec le vocabulaire : « une union inceste ». Je ne savais pas, et Littré me donne raison, qu’inceste pouvait être employé comme un adjectif. Je ne suis pas sûr qu’en dehors des lecteurs du Sud des hautes terres, il y en ait beaucoup qui sachent ce que veut dire fiefana. En 1838, le mot était utilisé à Andramasina pour désigner, sept mois après le décès, la cérémonie de mise au tombeau d’un prince dont le corps avait été momifié. Il est utilisé toujours dans la région d’Ambatofinandrahana pour la cérémonie du famadihana.

Aussi de l’anthropologie à la petite semaine : « Le sang qui représente le flux vital est recueilli dans une marmite en terre. Car la terre est la mère nourricière ». Connaissant un peu les conceptions malgaches anciennes, je suis certain que de la nature du matériau dont on fait les marmites, on puisse tirer cette grande idée d’une terre nourricière. Objectivement, c’est bien son rôle, mais non conceptuellement. Nous n’avons pas de déesse Cérès dans notre panthéon.

Enfin, pour en finir avec la copie de cet élève, je retiens cette affirmation : « Beaucoup de Malgaches placent leur capitaux dans le zébu ». Mais je constate qu’il y a nombre de Malgaches qui se sont mis à élever des zébus de papier, qui les ont installés dans des fahitra, dans des parcs familiaux où, à l’âge tendre, leurs enfants ne peuvent se promener le matin avant d’aller à l’école ou le soir en en revenant. Car ces bœufs de papier sont bien protégés dans des fahitra ou des vala qui sont à des milliers de kilomètres dans les caves des banques du Nord.

 

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