La faillite des élites

Publié le par Ny Marina

Cette semaine se prête admirablement à une petite rétrospective des cinquante années d’indépendance, à l'aube du 26 juin 2010. La publication par la Banque mondiale de son recueil « Vers un agenda de politique économique » donne des chiffres qui font froid dans le dos. De 1980 à 2008, le rapport entre les revenus par habitant de Madagascar et de Maurice est passé de 2,7 à plus de 15.

 

On pourra écrire des encyclopédies entières pour expliquer pourquoi on rampe si bas quand d’autres peuvent voler si haut. On pourra chercher des excuses dans la colonisation puis la décolonisation, la Françafrique, les aléas climatiques, le manque de chance ou un mauvais karma. Il faudrait cependant admettre qu’après cinquante ans de retour à l’indépendance (1), l’actuelle crise et le terreau qui l’a peu à peu favorisé depuis des décennies résultent de la faillite des élites. Le terme est ici utilisé dans le sens que lui prêtent souvent les sciences politiques (« gens de pouvoir »), et non dans le sens de « gens de qualité ».

 

De manière générale à Madagascar, les personnes dont le cursus académique, l’expérience professionnelle ou la qualité de la personnalité pourraient en faire des politiciens dignes et valables, refusent de s’impliquer dans la vie politique malgache. Celle-ci est jugée trop dangereuse, pas assez stable, insuffisamment rémunératrice, et surtout, avec des règles qui tiennent moins de l’éthique que de pratiques mafieuses. Dans ce milieu, ce n’est donc pas le plus intelligent ou celui qui a les idées les plus pertinentes qui a le plus de chances, mais celui qui a le moins de scrupules et le plus d’argent pour acheter les voix, financer les gros bras et les grandes gueules, soudoyer des mutins. Résultat : sauf à de très rares exceptions près, les « gens bien » hésitent à faire de la politique à Madagascar, et laissent le champ libre aux incompétents, à la racaille, aux bonimenteurs, aux nageurs en eau trouble, à ceux à la loyauté à géométrie variable, à ceux pour qui retourner la veste est un acte normal, et ceux qui ont identifié « les astuces » pour rentabiliser une activité politique. Avec ce casting d’enfer, comment alors s’étonner de la situation actuelle ?

 

Le politicien malgache recherche l’apparat avant même de chercher à la mériter par l’efficacité et la réussite. C’est à qui montrera la plus belle voiture, le plus grand nombre de gardes de corps et autres signes extérieurs pour montrer qu’on est devenu quelqu’un d’important. L’autre jour, un ami me racontait avoir vu à Ampefiloha un des dinosaures membres de la Haute autorité de la transition (HAT) garer sa voiture en plein milieu d’une rue, juste parce qu’il allait dans une épicerie. Ainsi, la classe politique malgache est surtout une classe de parvenus. Et je note, en particulier dans ce régime hâtif, que la qualité du politicien est inversement proportionnelle au nombre de gardes de corps, surtout en dehors des chefs d’institution.  

 

Après le décès de Herizo Razafimahaleo, qui est un des rares à avoir tenté de placer la politique à un niveau de pratique digne et éthique, il semble que ce soit le désert, y compris dans son propre parti. Nous avons environ 180 partis politiques enregistrés actuellement, mais nous n’avons pas 180 projets de société. Nous n’en avons même pas un. Le projet de société hâtif était de virer Marc Ravalomanana. Normal qu’une fois ceci effectué, cela devienne le règne de l’improvisation, de l’amateurisme et de l’inefficacité. Comme disait Sénèque, « il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va ». C’est donc ce mépris mérité de la population envers la classe politique qui explique la fameuse majorité silencieuse, dont un des ministres de l’actuel gouvernement aime pourtant se gausser ainsi : « majorité silencieuse ? Toa ny vatolampy, ngezabe fa angerezan’ny vorona fotsiny ». On voit le niveau de respect du peuple, mais surtout le niveau de la mentalité de nos élites, si élites il y a..

  

Le problème de la formation

 

Le francophone que je suis est loin d’être francophile, mais au moins je reconnais que la présence de l’ENA en France a le mérite de former une ossature solide à l’administration publique. Et quand les énarques qui le souhaitent deviennent politiciens, au moins ils ont été formés à connaitre et comprendre domaine qu’ils prétendent investir. Même remarque pour les diplomates occidentaux, qui suivent un cursus idoine avant de devenir un jour ambassadeur. Combien de diplomates malgaches ont-ils fait l’ENAM, et combien d’ambassadeurs malgaches peuvent-ils se targuer d’une carrière préalable de grand commis de l’Etat ? Comme dans tout pays du tiers-monde, les nominations se font à la tête du client, et sont souvent le fait du prince, pour récompense de services rendus, aussi tordus qu’ils soient. Ou pour éloigner quelqu’un qui risque de devenir gênant.

 

Sans doute seule la Première République a su véritablement s’attacher à former correctement ses futures élites, et à essayer de mettre aux postes techniques the right man at the right place dans les rouages de l’administration. Quant à Didier Ratsiraka a pollué la Seconde République avec ses idées foireuses à la sauce Djoutché. Marc Ravalomanana a fait quelques efforts (boursiers aux Etats-unis, création du National leadership institute etc…), dont il aurait dû essayer de profiter au lieu de penser qu’il était le centre du système solaire. Il faudrait donc profiter de cette crise pour renforcer l’ENAM, et également à donner plus de poids à ses diplômés dans les structures de l’administration publique. Et ce, au lieu de laisser des formations (qui cachent leur absence d’être par beaucoup de paraitre) battre le haut du pavé par un marketing talentueux.

 

Mais finalement, on peut aussi se poser la question suivante : à quoi ça sert de mettre des efforts sur la formation, quand des gens pensent sans rire qu’avoir été DJ a préparé à diriger correctement un pays, à comprendre l’économie et à assimiler la diplomatie. Comment alors s’étonner du chômage croissant actuel et du manque de reconnaissance internationale actuels ? Je répète ici un exemple donné dans un édito précédent : si on obligeait Air Madagascar à accepter un éditorialiste de Tribune.com ou un professeur d’EPS comme pilote, faudrait-il s’étonner qu’un crash survienne ?

 

En tous cas, on a vu les efforts de Monsieur Andry Rajoelina pour organiser les festivités du 26 juin. Organisation de concerts avec de grosses pointures nationales et des vedettes internationales même un peu périmées, podium géant à Anosy, installation d’un écran géant à Mahamasina. On ne l’a jamais vu bouger le petit doigt pour aller à la rencontre des ouvriers qui ont perdu leurs emplois à cause de son coup d’Etat, ou de ceux qui ont du fermer leurs entreprises du fait des effets de la crise. Mais dès qu’il y a une fête à organiser, des artistes à produire, des gens à faire danser et l’installation d’un grand écran à superviser, le locataire d’Ambohitsirohitra retrouve un semblant de dynamisme, hérité de son cursus académique d’organisateur de spectacle.

 

Cependant, derrière les efforts actuels tape-à-l’œil du régime hâtif pour amuser le peuple avec ces concerts, et surtout ces artistes vazaha payés faramineusement pour célébrer l’Indépendance de Madagascar, on note qu’il y a au moins un minimum de culture historique au sein de l’équipe de la transition. Depuis le temps des Romains, on sait que quand le peuple n'a pas de pain, il faut l'amuser avec des jeux de cirque pour qu'il oublie sa frustration, et ne songe pas à se révolter. Finalement, l’élite n’est donc pas en faillite dans tous les domaines. Dommage que ce ne soit pas dans un domaine vital, mais juste divertissant. Quoique quelquefois, les deux mots soient synonymes.

 

Vos commentaires à placer sur http://fijery.wordpress.com

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(1) Petite remarque : contrairement à ce que la phraséologie du colon français et du PADESM tente de faire croire, Madagascar n'a pas découvert l'indépendance en 1960. Car bien avant que la France ne fasse main basse sur le pays en 1896, le Royaume de Madagascar était déjà une nation reconnue comme souveraine par la Grande-Bretagne depuis 1817.

 

Ndimby A.

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