LA GRISAILLE DU TEMPS PRÉSENT

Publié le par Ny Marina

 

 

Le 17 octobre 2010

 

Le monde a bien changé. Ça y est, mon érable – un liquidambar – a presque refait tout son feuillage. Il a été très long cette année, beaucoup plus long que les années précédentes. Tout se passe comme s’il refusait de rentrer dans cette atmosphère radzouëlienne dont, sauf quelques crocodiles, souffre tout un chacun. Quarantenaire aussi, les moignons de mon frangipanier commencent à envoyer vers le ciel leurs longues feuilles. Tous, eux et nous, espérons la lumière du soleil. Mais il faut bien se rendre à l’évidence, si, à midi, le soleil brûle ses 30°, l’aurore est longue à venir. De bon matin, au crépuscule – c’est un abus, dit Littré, de l’employer en ce sens, mais j’ai d’illustres prédécesseurs –, mais aussi en fin d’après-midi, la grisaille de la fumée des feux de brousse voile les paysages et même aux pieds de ma maison, le Betsimitatatra tarde à apparaître. Il y a alors des photos que ne montreront ni les guides touristiques ni les tour-opérateurs. Je vous en envoie une prise le matin, mais, de grâce, ne la montrez pas autour de vous. Il ne faut pas dévoiler aux étrangers ce qui ne donne pas de nous la belle image qu’ils en attendent. Et en ces temps de troubles et de crise politique durable – c’est comme le développement –, il ne faut pas que l’Ile Heureuse devienne l’Ile Malheureuse.

Dans la grisaille du temps présent, un petit moment de bonheur. Raymond Ranjeva a parlé le 12 octobre. Ce n’était pas au Hilton comme tout le monde, pardon, ce n’était pas au Carlton – qui se dit 5 étoiles ! –, mais chez Grégoire dans le quartier de Besarety. Le choix du lieu est tout un programme. Les idées de Raymond Ranjeva sont connues, je n’y reviendrai pas : le pays est malade, et nous sommes nombreux à penser de même. Les médias télévisés ont bien accueilli et couvert l’événement, sauf sans doute la tévé didjiesque. On voyait autour de lui Mamy à la queue de cheval, Frédéric, Odon et beaucoup d’autres qui défendent les droits de l’Homme, de la Femme et de la Nature et qui préféreraient une autre voie que celle du Vrai Bonheur Radzouëlien.

L’événement n’a pas plu à tout le monde. Il fallait s’y attendre. Les voix des griots et à la fois Hâtifs ont trouvé comme d’habitude le mauvais argument qui ne convainc personne. Leurs cerveaux ne sont pas différents de ceux des crocodilots. Raymond se serait, disent-ils, « dévoilé ». Or, pour le connaître un peu, je peux vous assurer, et j’espère que vous me croirez, que Raymond Ranjeva n’a jamais porté de tchador et que personne ne l’a jamais vu revêtu d’une burka. Jusqu’ici, les griots n’avaient rien compris et ils n’ont pas changé.

 

L’autre événement de la semaine, c’est la mise en place d’une sorte de Parlement avec sa chambre haute de quatre-vingt neuf membres, le Conseil, et sa chambre basse de 250 membres, le Congrès. Les putschs continuent. Il y en avait eu un en mars 2009, quand les militaires avaient remis pour quinze mois le pouvoir au petit Dj et un second, quand quinze mois plus tard, le plus jeune putschiste  et président non élu du monde ne l’avait pas rendu aux militaires. L’on attend toujours la pluie, il n’en est pas tombé en septembre et elle continue à tarder. Ce sont les critiques qui pleuvent : quelle représentativité ? Quelle légitimité ? Quelle consensualité ? Quelle paix sociale ? « Le peuple a assez souffert », c’est vrai, mais est-ce une raison pour récompenser ceux qui l’ont fait souffrir ?

Il n’en reste pas moins qu’il faut essayer de voir comment évolue la situation. Nous avons donc deux chambres comportant un petit nombre d’élus des assemblées suspendues par le coup d’Etat. Ce que je ne sais pas, c’est comment ont été choisis tous ceux dont nous avons maintenant les noms. Dans ce nombre, y en a-t-il qui ont été auparavant élus à un autre niveau que le national ? Je pense à la Docteure Brigitte Rasamoelina qui fut, pour un mandat, maire d’Ambohimalaza et qui aurait pu être députée sans le machisme des apparatchiques du Tim. Et sans doute n’est-elle pas la seule. J’y vois aussi des gens, hommes et femmes, qui ont hérité de mandats traditionnels et qui se signalent par leur titre de Prince ou de Princesse ou dont on sait qu’ils pourraient en avoir hérité s’ils ne le manifestent pas. L’on aura besoin un jour d’une bonne investigation qui nous définisse les contours sociologiques de ce groupe de choisis. Combien d’entre eux ont des ancêtres qui furent Andriambaventy ou Grands Juges dans le Royaume de Madagascar ou des Grands auprès des rois dans leur Fanjakana et leur ayant alors rendu de signalés services ? Combien sont issus des familles dirigeantes lors de la Ire République ? Combien appartiennent à des familles qui n’ont rien à raconter sur leur passé (tsy manan-ko tantaraina) et ne le doivent qu’à leurs mérites ? Toutes ces questions, ce sont celles que l’on veut taire dans une société prétendument républicaine, mais qui sont là plus que sous-jacentes.

Toujours est-il que ces assemblées apparemment existent et qu’il faut en tenir compte. Elles ont commencé par élire leur président. Le Conseil Supérieur de la Transition, qui aimerait être un sénat, a élu le Général Dolin Rasolosoa. A plusieurs titres, c’est un GO. Ce fut le Gentil Organisateur qui, à la mairie, a organisé le coup d’Etat. Gentil Organisateur, il est donc monté avec la foule à Ambohitsorohitra et a fraternellement négocié pour que celle-ci ne se lance pas à l’assaut du Palais avec les conséquences qu’il connaissait bien et pour qu’elle fasse un sitinge. Mais Complet-gris, qui aujourd’hui est membre du Conseil, a lancé la foule à l’assaut. Ce n’est pas un militaire. En connaissait-il les conséquences ? Jouait-il au poker ? Ou voulait-il casser des œufs pour réussir l’omelette ?

Le Congrès de la Transition, alias assemblée nationale, a doublé le nombre de membres des anciennes Assemblées Nationales. C’est une performance. Le Premier Ministre Camille Vital, quant à lui, a pris une bonne, que dis-je ? Une excellente décision, voire la meilleure décision dans ce novmonde, une décision qui, c’est vrai, ne va pas faire des heureux chez les congressistes ni chez les concessionnaires : il n’est pas question de fournir un véhicule à chacun. Un Congressiste alias député sans sa grosse 4*4, c’est pour beaucoup impensable. La grosse 4*4, c’est un symbole plus fort qu’une écharpe. Madagascar, tu déçois tes enfants les plus chéris et les plus chers.

Le Congrès a élu son président. Dans les coulisses, on parlait et on pariait sur un duel Raharinaivo / Lahiniriko. Ce fut finalement Voninahitsy Jean Eugène qui fut opposé à Raharinaivo. Je ne compte que pour du beurre Robert Razaka, un ancien de la mouvance Zafy Albert. Jean Eugène, déjà gagnant puisqu’il est membre du Congrès et que sa chère Pélops d’épouse l’est du Conseil – c’est ce qu’on appelait autrefois les mariages double indice –, comptait bien – et ça se compte en ariary – gagner la seza présidentielle. L’affaire menaçait d’être chaude. Il n’en fut rien. Sur 238 votants – quelques-uns ne savaient peut-être pas qu’ils étaient membres et qu’ils pouvaient voter –, Raharinaivo Andrianantoandro obtint 140 voix, le pauvre Jean Eugène 85 voix et le très pauvre Razaka 11 voix. Soit en pourcentage respectivement 58,82% pour Raharinaivo, 35,71% pour Voninahitsy et 4,62% pour Razaka. La victoire de Raharinaivo est incontestable. Avec lui, en homme d’affaires confirmé, on est sûr qu’il ne signera pas de chèques sans provision sur le budget de l’Etat.

Voninahitsy enrage que ce soit l’ancien président du Tim qui préside l’assemblée et dit que ça va contre le changement Fanovàna. Et les amis de Fetison, que l’on peut évaluer à environ 300 personnes, crient à la traîtrise. Or, il faut comprendre la position de Raharinaivo. Il a longtemps aidé Ravalomanana, et fut son fidèle porte-parole jusqu’en juin, quand il comprit que l’ancien président de la République ne respectait pas non plus les engagements communs et qu’il ne faisait rien pour sortir le pays de la crise permanente.

Peut-on dire de Raharinaivo qu’il est un traître ou, pour reprendre un vocabulaire ancien, qu’il est un félon ? La félonie était un crime dans le monde féodal au Moyen-Âge, mais même en droit féodal, la fidélité vassalique avait ses limites, lorsque le seigneur ne respectait pas lui-même ses propres devoirs à l’égard de ses vassaux ou quand il prenait des décisions que n’admettaient pas la morale et l’éthique de l’époque. La décision de Raharinaivo est un cas d’école. Qu’il ait été largement élu à la présidence du Congrès, alors qu’il déclarait sans se cacher à la sortie de la Conférence : « C’est ahurissant de vouloir démissionner tous les maires », montre suffisamment qu’il garde son indépendance d’esprit et qu’il ne hurle pas avec les loups, ou mieux : qu’il ne va pas se joindre au banquet desCrocodilus ambohitsorohitrensis – c’est le nom scientifique, et je n’utilise pas le pluriel du latin. Il a pris ses responsabilités en fonction de l’Intérêt Supérieur de la Nation.

Sans doute assistons-nous à une scène surréaliste. Il fallait goûter le sens des mots et découvrir les idées dans les textes d’Eluard et d’André Breton. Les mots qui nous sont offerts, ce sont les noms des heureux choisis et dont beaucoup sont des noms nouveaux et assez peu tananariviens. Il faudra en tenir compte à l’avenir, penser qu’ils ont voté pour Raharinaivo et définir le programme qui pourra les unir pour construire un avenir commun.

Un dernier mot des conversations à Antananarivo où l’on constate la présence de membres des familles royales de la périphérie. N’y sont ni Ndriana, le mégalomane qui s’est autoproclamé président des andriana de Madagascar avec un doctorat en théologie obtenu sur internet en formation accélérée, ni Solonavalona, ce « roi de Carnaval » qui a un goût immodéré pour le bicorne et dont l’ancêtre de Lazaina (au sud de Mantasoa) était andriamasinavalona au xviiie siècle et donc déjà écarté de toute succession au pouvoir souverain.

Nous avons deux assemblées et un semblant de légalité et de représentativité. Reste une source de blocage dont on ne sait rien. Andry Rajoelina comprendra-t-il le remède de cheval que Raymond Ranjeva préconise sans se voiler ? Je crains fort que les petits cerveaux des crocodiles soient insensibles à toute rationalité.

 

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