Le blues du revenant

Publié le par Ny Marina

http://fijery.wordpress.com/2011/01/15/le-blues-du-revenant/

J'avais déjà prévu (et annoncé sur Fijery) que je reviendrai pour un dernier édito non politique, afin de rendre hommage aux lecteurs avant de me retirer pour un long break. Mais le récent décès de Nivoelisoa Galibert est devenu une raison supplémentaire de rendre cet hommage. Professeur des universités, femme de lettres d’exception et digne fille de la Grande Ile, Nivoelisoa est peu à peu devenue un pilier de la blogosphère Malagasy, en particulier par sa dernière création, Boky, un groupe consacré aux livres au sujet de Madagascar sur Facebook. Mais pour moi, elle était d'abord et avant tout une amie, et une lectrice fidèle de Madagascar-Tribune.com et du blog Fijery, sur les fora desquels elle participait régulièrement sous un pseudo. Elle apportait son regard acéré de femme cultivée, mais tolérant difficilement les raisonnements médiocres, et n'hésitait pas à ferrailler gentiment avec d'autres forumistes dont les avis approximatifs l’insupportaient. Au-delà de Nivoelisoa, un hommage à tous les lecteurs Nivoelisoa était l’un des commentateurs dont je guettais systématiquement la réaction après chaque édito, soit à travers le forum, soit à travers un petit mail ou un message FB. J’étais donc un peu étonné de ne rien voir sur les tous derniers articles. Je sais maintenant pourquoi. Son dernier commentaire sur Fijery a été en réponse à mon hommage à Elie Rajaonarison. Quelle triste ironie que, près d'un mois après, le présent hommage soit rédigé pour elle. Mais je tiens aussi par ce « vraiment dernier édito » à rendre hommage à tous ceux qui commentent ou lisent sans laisser de traces, mais dont le passage régulier sur Madagascar-Tribune.com ou des blogs comme Fijery est la sève principale qui alimente de tels supports. C’est grâce à des gens, comme Nivoelisoa et tous les autres lecteurs, que des journaux électroniques et des blogs existent et survivent : de telles plateformes sans visiteurs ou forumistes ne seraient que des repas sans convives. Il ne s’agit pas seulement de survie financière, car pour tout média vivant de publicités, l’équation lectorat = revenus est vraie, sauf s’il y a un sponsor politique visible ou invisible, ce qui n’est pas le cas de Madagascar-Tribune.com, et encore moins de Fijery. Mais il y a surtout autre chose qui, à mes yeux, est bien plus important encore, en tant que bénévole peu concerné par les revenus de Madagascar-Tribune (tout comme Patrick A. ou Georges Rabehevitra) : le fait que des lecteurs aux quatre coins du monde consacrent de leur temps et de leur connexion pour honorer le fruit de nos élucubrations mentales. L’Award du commentaire vaseux Ce que le lecteur n’imagine pas, c’est le temps passé derrière un édito : y réfléchir, faire des recherches et des recoupements, l’écrire, le relire, le corriger, le relire de nouveau et le recorriger encore et toujours pour l’améliorer, et y traquer la moindre faute. Puis tout le long du jour de parution, suivre les commentaires pour voir si l’édito a convaincu. Personnellement, un édito d’analyse politique qui sort me prenait trois nuits de préparation, puis toute la journée de la parution, au détriment du travail qui est mon gagne-pain. Certains de mes connaissances m’ont reproché avec une certaine légèreté d’abdiquer face au pouvoir hâtif. D’autres personnes ont été à la limite du méprisant : « mais tu ne fais qu’un édito par semaine… izany ve dia tsy ho vitanao ? Ça ne va pas te tuer ! ». Mais le post qui a gagné l’Award du commentaire dédaigneux est celui de la juvénile N. F. sur le mur Facebook de mon amie Sofiane Ravelo : « Une fois encore l'individualisme a fait ses preuves...pour des choses personnellement importantes. Décevant par rapport à l'engagement ( …)». Je suis perplexe à la lecture de ce jugement péremptoire, émis par une personne qui ne maitrise ni le contexte de ma décision, ni mes nouvelles contraintes d’emploi du temps, mais qui se croit quand même autorisée à me faire des leçons de morale. Nous laisserons donc à ces mots qui se voulaient d'esprit, si esprit il y a, le bénéfice de la maturité qui reste à acquérir à cette N. F., du moins si sa photo est un reflet fidèle de ce que devrait être sa tranche d'âge actuelle. Pour rester politiquement correct, je dirai que la présente citation de Philippe Geluck est sans aucun rapport avec ce qui précède : "La mort, c'est un peu comme une connerie. Le mort, lui, il ne sait pas qu'il est mort. Ce sont les autres qui sont tristes. Le con, c'est pareil". Heureusement que tous ne sont pas de cet acabit. Dans ce qui fut pour moi un fort touchant éditorial (Émotions, doutes et vérité ), mon compère Patrick A. a su traduire ce que fut mon objectif en m’investissant comme éditorialiste à Madagascar-Tribune.com au début de la crise en 2009 : tenter de faire en sorte que la crise qui commençait ne soit pas pire que les précédentes. Mon premier édito était alors paru peu de temps après le fameux lundi noir, pour inviter le 31 janvier 2009 les politiciens et la population à se demander Quels enseignements tirer de la présente crise politique ? Je l’avoue, mes édito des premières semaines avaient un double objectif : premièrement, alerter Marc Ravalomanana pour qu’il prenne au sérieux cette crise et qu'il la gère avec intelligence et souplesse ; deuxièmement, alerter ceux qui voyaient en Andry Rajoelina le Messie qu'il risquait d’entrainer le pays dans une terrible crise politique et économique, qu'il serait incapable de gérer. L’histoire montre que je n’ai pas été écouté, ni par les uns, ni par les autres. Baisse de salaire pour le bénévole… Fijery : une audience qui se réduit inexorablement de février 2009 à janvier 2011 En tant que bénévole, je m'étais fixé deux paramètres comme jauges de ce que je voulais considérer comme mon salaire : primo, sur la base d’une envie d’être un pingouin bâtisseur, la démonstration de l'influence de mes éditos sur le cours des évènements ; secundo, la taille de l’audience. Sur le premier paramètre, il est évident que l’objectif est non atteint, et la mission non accomplie. Sur le second point, sachez qu’en 2009 un édito était en moyenne lu par au moins 5.000 personnes sur Madagascar-Tribune.com et 1.000 sur Fijery. Maintenant ces moyennes sont de 2.000 personnes sur Tribune et 800 personnes sur Fijery, ce qui est une baisse significative et démotivante (voir graphique ci-contre pour Fijery). Même si, avec ses 275.000 visiteurs en deux ans, le blog Fijery ne peut pas être considéré comme un blog insignifiant (pour rappel, 10.000 visiteurs en avril 2009 et 100.000 en septembre 2009). Mais quoi qu'il en soit, je comprends qu’il est normal après deux ans de crise, les lecteurs se lassent. Mais pourquoi diantre les lecteurs ne comprendraient pas qu’un éditorialiste lui aussi peut finir par se lasser, de passer du temps à des choses inutiles et en plus lues par de moins en moins de personnes ? Petite consolation : la satisfaction manifestée par les lecteurs sur le sondage permanent (page menu), avec 89% des participants qui pensent que le blog Fijery est Tout à fait ou Plus ou moins "objectif, informatif, pondéré et analytique". Je reconnais que même si l’audience a baissé en quantité, elle est au moins restée égale en qualité, avec son petit noyau de fidèles, anti ou pro HAT. Les amis de la première heure se reconnaitront. Mais j’ai été agréablement surpris de voir une sorte d’estime et de respect même de la part des anti-Ndimby notoires sur le forum de lundi dernier, à part le caca nerveux d’une sagaie émoussée. En lisant ces posts, je me suis posé une drôle de question: serais-je devenu à la fin de ma « carrière » un éditorialiste consensuel et inclusif ? Mais j’avoue que l’écoute de l’amas d’incohérences contenus et d’hallucinations décrites dans le discours de vœux de Monsieur Rajoelina hier à Iavoloha, m’a fait regretter ma décision d’arrêter. Mais je l’assumerai quand même. Toi plus moi... Le plus beau legs de ces deux ans, c’est que les débats et les échanges ont permis de bâtir une communauté aux quatre coins du monde, et Nivoelisoa Galibert était un des piliers (voir la vignette à droite sur la localisation des lecteurs de Fijery). Et même si je me désolais (et me désole encore) que mes éditos n’aient pas eu assez de poids pour influer sur la crise, j'aurais mauvaise grâce de ne pas constater, avec humilité mais avec fierté, qu’ils ont sans doute contribué un tant soit peu à jeter les germes d’une conscience citoyenne. D'une part, en initiant de véritables débats d’idées basées sur des arguments, et d'autre part en contribuant à l’érection flamboyante de la Citoyenne malgache ou de Lalatiana Pitchboule en tant que blogueurs de talent. En attendant peut-être que d’autres plumes exceptionnelles comme Sevane, G. Andriantsolo, Antso, Da Fily et les autres créent le leur. A vous tous, amis visibles et invisibles de ces deux années passées, ainsi qu’à Patrick A. et Georges Rabehevitra, je dédie cette chanson de Grégoire. Toi, plus moi, plus eux, plus tous ceux qui le veulent, Plus lui, plus elle, plus tous ceux qui sont seuls, Allez venez et entrez dans la danse, Allez venez, laissez faire l'insouciance. A deux à mille, je sais qu'on est capable, Tout est possible, tout est réalisable, On peut s'enfuir bien plus haut que nos rêves, On peut partir bien plus loin que la grève. Je n’ai jamais eu l’arrogance de penser que j’étais le détenteur d’une vérité absolue, et il est souvent arrivé qu’un post ou un mail me fasse réfléchir, douter, voire reconsidérer mon opinion. Depuis lundi, beaucoup de messages Facebook ou par mail alimentent mes incertitudes sur le bien-fondé ou non de mon abandon. L'avis aiguisé de quelqu'un comme Nivoelisoa à coup sûr me manque pour me servir de repère, et je me demande ce qu'elle m'aurait dit face à mes doutes et ma lassitude actuelle. Je sais cependant qu’on partageait un certain réalisme, car à mon édito sur le référendum en novembre dernier, elle m'avait envoyé ces quelques mots : « Je voterais ENY si cela pouvait contribuer à refonder la Nation. Étant vu que toute genèse se fait dans la fange ». Il me plait alors de penser qu’elle aurait peut-être compris mes raisons, comme tous mes vrais amis.

 

 

Ndimby A. 

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