Le bon, la brute et le truand

Publié le par Ny Marina

Le bon, la brute et le truand
 
 
On ne peut rire intelligemment des autres que si on sait rire de soi : parlons donc aujourd'hui des éditorialistes de Tribune.com. Ceux-ci ne se sont privés de dénoncer les abus, les dérapages et les insuffisances de la plupart des composantes de la société. Que ce soit la classe politique, la société civile, l'armée, le vahoaka, ou la foule. Toutefois, on ne peut être un critique crédible envers les autres qu'à condition d'être d’abord un commentateur fiable de soi-même.
 
Les éditorialistes de Tribune.com revendiquent leur rôle de contre-pouvoir, même si Patrick est plus adepte de la « carotte », tandis que Ndimby est plus féru du « bâton ». Nous ne sommes pas là pour plaire aux sujets de nos articles, mais notre rôle est de leur baliser la route pour qu’ils s’aperçoivent des barrières à ne pas franchir, au futur ou au passé. Cela ne plaît pas à tout le monde, mais nous n’avons pas vocation à le cire-pompes ou le Goebbels de la Transition. Il y a déjà suffisamment de journalistes dans le wagon des conseillers spéciaux officiels ou officieux du pouvoir hâtif, qu’il est inutile d’en rajouter. La logique minimale veut que l'on joue le rôle de contre-pouvoir face aux gens qui sont au pouvoir. C’ est pour cela que la « neutralité » de Ndimby lui fait donner de simples tapettes sur le camp Ravalomanana et des coups de massue sur la mouvance Rajoelina, pour reprendre l’ expression d’ un forumiste. Personnellement mon leitmotiv reste «  Ni foza orana, ni zanak'i Dada », même si je reconnais que les uns me trouvent plus souvent sur leur chemin que les autres,
 
Etre journaliste dans un journal en ligne qui a choisi de mettre un forum à la disposition des lecteurs après chaque article, est le signe de l'acceptation a priori de se soumettre à la critique des forumistes, quel qu’en soit le ton, la virulence ou le degré de pertinence. Notre posture est donc une posture d'humilité : nous ne prétendons pas avoir raison tout le temps, ni sur tous les points, et à plusieurs reprises les critiques argumentées, même les plus sévères, nous ont invité à considérer d'autres points de vue possibles. A partir de là, le reste est question de nuances et de style rédactionnel.
 
Le chien aboie, la caravane passe
 
Le journalisme ou la communication est tout d’abord une confrontation de points de vue différents et de façons variées de les exprimer. Si les opinions étaient uniformes et faciles à concilier, la Terre se nommerait Paradis. Prenons l'exemple d’un simple fait divers : un chien traverse une rue mal éclairée la nuit, et se fait écraser par une voiture qui roulait trop vite pour s'arrêter à temps, malgré quelques coups de klaxon à la dernière minute.
Patrick A. écrirait ceci : «  Le conducteur a subi les contraintes cumulées d'une vitesse de x k/h et de l'insuffisance d'une luminosité de y lumens  ». Et rajouterait certainement quelques statistiques qu'il trouverait à coup sûr de derrière les fagots d'Internet pour établir la corrélation entre taux d'accidents, race des chiens écrasés et marque des véhicules coupables. Car notre ami est un vrai prince du Geekland, et si une information existe sur le vaste web, il est capable de la trouver, aussi bien cachée soit-elle. Et il finirait sans doute par un de ces traits d'humour pince-sans-rire dont il a le secret, et qui nous enchante tous.
 
Quant à Ndimby, il raconterait également les faits de manière assez objective, mais en guise de « câpres et cornichons » (dixit Patrick en parlant du style de son compère), traiterait le conducteur de chauffard ou d’handicapé visuel, s'interrogerait sur la recrudescence des problèmes de sécurité à Madagascar depuis le 17 mars 2009 (« et qui donc maintenant font des victimes même parmi les chiens »), remettrait en question  la gestion de l'éclairage public par la Commune urbaine etc. Et la chute de l'article déboucherait certainement, soit sur une petite pique à l’endroit de certain ministre (singulier de rigueur) qui passe plus de temps à cirer les pompes de Andry Rajoelina qu'à s'occuper efficacement de sécurité publique, ou par une formule du style : « Le chien a aboyé, et la caravane lui est quand même passée dessus ».
 
Questions pour un champion
 
L'anecdote du chien écrasé tente de démontrer que devant exactement la même situation, il peut y avoir autant de façons de voir et d'interpréter, qu'il y a de spectateurs et d'interprètes. Et si cela est vrai pour un chien écrasé, cela ne peut que l'être également pour une crise politique. Vivons-nous un coup d'Etat ou une Révolution salutaire ? Andry Rajoelina est-il le sauveur ou le fossoyeur de ce pays ? Marc Ravalomanana était-il un grand leader avec quelques défauts, ou un parrain avec quelques qualités ? Dans sa réaction face au putsch, la communauté internationale fait-elle de l'ingérence contraire à la souveraineté nationale, ou bien de l'assistance à peuple en danger ? La France est-elle le grand marionnettiste de cette crise destinée à écarter le supposé francophobe Ravalomanana au profit d'un francophile plus servile, ou bien l'activisme châtaignesque est-il juste le reflet de la volonté hexagonale d'apaiser la situation dans un pays où les intérêts français sont nombreux ?
 
Ce sont quelques exemples de questions qui ne pourront jamais trouver de réponses sur une base rationnelle et tranchée. Tout comme personne ne peut prétendre être d'une neutralité sans faille devant les abus, les dérapages et les impacts que nous avons vus depuis janvier. Chacun a donc peu à peu pris position : soit par rapport à des hommes, soit par rapport à des principes, ou encore par rapport à des valeurs. Même si certains ne sont guère enclins à le croire, Patrick et Ndimby ne sont pas partisans de l'un ou l'autre des principaux protagonistes. Leur combat se fait au nom de valeurs toujours clamées par tous, mais jamais appliqués par personne : démocratie, libertés publiques, bonne gouvernance, de droits de l'homme. Notre vision de ce fameux retour à l’ordre constitutionnel passe par la dénonciation de la vénalité, de la brutalité, voire de la bestialité de certaines méthodes de prise de pouvoir depuis le retour à l’Indépendance en 1960, et dont il serait temps de tourner la page.
 
Patrick est un scientifique, Ndimby est un littéraire. Sur le plan de la personnalité journalistique, ils sont également assez différents, et les forumistes l'ont d'ailleurs compris. Le premier est plus modéré, plus pondéré et plus rationnel dans ses démonstrations. Pour lui, seule une information avérée, vérifiée et vérifiable mérite d'être publiée. C'est le penseur qui tourne sept fois sa plume (ou plutôt sa souris, geekerie oblige) dans sa main avant d'écrire. Le second marche plus au feeling et au flair, ce qui ne l'empêche pas d'avoir de temps en temps raison sur ses anticipations. Un mail reçu récemment d'un forumiste pro-HAT lui a dit sur un ton de reproche : « Ndimby, on reconnaît que vous avez souvent raison dans vos critiques, mais ce que nous n’acceptons pas, c'est que vous les écriviez avec un ton ironique et méchant. Soyez plus gentil et essayez d’être plus sympathique ». Eh bien, essayons un instant d’être sérieux un instant : quand on a raison, c’est qu’ on n’a pas tort. Point barre.
 
Quand il s'agit de faire des remontrances sévères à un enfant ou un adolescent turbulent (et qui aurait mérité en d'autres temps quelques coups de martinet), on ne va pas le faire en donnant des sucreries, en usant de paroles bibliques et en adoptant la Gandhi-attitude. Une des failles de notre culture est qu'au nom du Fihavanana, on se refuse à appeler un chat un chat. Même quand il s’agit d’un sale matou sauvage ou d’un chat de gouttière, le Malgache va préférer dire que c'est un gentil lapinou ou un inoffensif nounours en peluche. Fan d’Eric Naulleau et d’Eric Zemmour (les polémistes de la bande à Laurent Ruquier), mais également de Sacha Guitry et de Jules Renard, j’apprécie ce bon mot du dernier cité : « Toute cette bonté me tue. Si je m'interdis d'être un peu méchant, à quoi suis-je bon ? ».
 
Des chiffres et des lettres
 
Qui se cache derrière les signatures ? Bien entendu, cela anime les fantasmes : un homme à l’imagination débordante s’est amusé il y a deux mois à répandre sur Internet la rumeur suivante : Ndimby serait en fait un regroupement de plusieurs français vivant dans l’Hexagone, et payés par Marc Ravalomanana pour être le rédacteur des trois sites anti-HAT. Aucune raison pourtant de lever le voile et faire un démenti, car nous continuons à penser que nos écrits sont plus importants que nos personnes. Le fait pour le lecteur de savoir qui est Patrick et qui est Ndimby ne rendrait pas nos éditoriaux meilleurs. Rappelons à ce propos, qu’ Hubert Beuve-Mery officia pendant plus de 20 ans comme éditorialiste du journal le Monde sous le pseudonyme de Sirius. Notons aussi que l'utilisation de pseudos est aussi une caractéristique de la presse malgache, dont certains journalistes ne resteront connus que sous leurs noms de micro ou de plume, depuis l'époque héroïque de la Radio Nationale avec ses Regor et Jean-Louis Rafidy, jusqu'au temps de la presse écrite avec Stéphane Jacob. Autre point porté à l’ attention de ceux qui aiment à donner des leçons de journalisme à Patrick et Ndimby en les accusant de quelquefois dépasser le seul cadre du factuel pour oser émettre leurs opinions : faut-il rappeler que par définition, un éditorial est d’abord un article d'opinion ?
 
Patrick est plus un homme de chiffres, Ndimby est un homme de lettres. Dans la rédaction, le premier est donc plutôt l'équerre et le second le compas, même si seul ce dernier aime associer les deux outils. Pour ma part, il m’arrive souvent de discuter avec des personnes qui me parlent des éditorialistes de Tribune.com (en bien ou en mal), tout en ne soupçonnant pas que je suis une des composantes  du binôme infernal. Cela donne souvent lieu à des situations cocasses. Ainsi, un homme passionné de divination physionomiste, surtout quand il est passablement abreuvé de THB, m’a révélé le fruit de ses recherches poussées, sinon poussives à partir des style d'écriture. Patrick serait un sage à lunettes, d’une silhouette corpulente, chauve, à la voix douce et reposante, qui roule dans une grosse 4x4 et serait végétarien. Ndimby serait un malingre teigneux aux cheveux longs, style rat de bibliothèque soixante-huitard, à la voix criarde et nasillarde, qui assourdirait tout le monde au son de sa moto en échappement libre, et se nourrirait de steak tartare. A part les lunettes de l'un et la bibliothèque fournie de l'autre, ces portraits dessinés au houblon ne sont bien sûr que des fadaises.
 
Ce qui rapproche les deux éditorialistes de Tribune.com est bien plus fort que ce qui les différencie, car ils partagent trois points communs de poids. Primo, un statut de bénévole, et donc de libre penseur, au sein de la rédaction. Secundo, un véritable attrait pour le débat d'idées, sur n’ importe quel sujet. Et tertio, une parfaite harmonie avec les principes d'esprit critique et de liberté qui prévalent chez Tribune.com. Certains aigris aiment de temps à autre engager des tentatives ridicules et vouées d'avance à l'échec pour créer la zizanie entre le « bon Patrick » et la « brute Ndimby ». Soulignons que tous deux aiment à parler du politicien malgache. Car comme on le sait depuis le film, après le bon et la brute, c’est le truand qui complète le tableau.

par Ndimby.

Commenter cet article