LE COUP D’ÉTAT INVISIBLE

Publié le par Ny Marina

Le 03 novembre 2010

 

A combien de coups d’Etat en sommes-nous ? Il est difficile maintenant de les compter, d’autant plus qu’il y a ceux que l’on ne voit pas. En fait, la « situation » actuelle n’est plus celle de la crise, comme le pense le chargé d’affaires allemand. C’est celle des coups d’Etat invisibles qui se succèdent. Je n’oserai pas parler de coup d’Etat permanent. Je vais vous conter l’un des derniers.

Une de mes bonnes amies, qui n’est pas zanak’i Dada ni zana-dRanona ni zana-dRanona, mais qui souhaite que l’on retrouve au plus vite une autre situation qui soit celle de la stabilité et du droit, et quel que soit ce droit, mon amie avait donc décidé de se faire embaucher pour participer à la conférence nationale d’Ivato où, apparemment, l’on avait besoin de personnel et de figurants – c’est ce qu’elle comprit ensuite. Elle fut donc, comme une goutte d’eau dans la mer, l’une des quatre ou cinq mille personnes qui en furent, mais avec un regard perçant qui ne s’en laisse pas conter.

Avec le souci du juste qui ne veut pas charger le baudet, elle a vu que, question chaises et bouteilles d’eau minérale, il y en avait à suffisance – merci au Pnud. Que les conférenceurs étaient divisés par groupes à qui avaient été assignés des points de distribution, mais qu’ils n’avaient pas su s’y conformer. « Les Malgaches n’ont plus aucune discipline », disait-elle. C’est bien vrai. Mais où est notre société si bien policée d’antan ? Il y avait dans certaines de nos fêtes et de nos cérémonies, comme la première coupe de cheveux d’un tout jeune enfant ou la circoncision un peu plus tard, un moment de désordre apparent où chacun se précipitait pour s’emparer d’une partie de la nourriture consacrée que leur offrait les invitants, maîtres de la cérémonie. C’était le fifandrombahana ou le mifandrombaka. Chacun s’emparait de ce qu’il pouvait, arrachait des mains des autres ce qu’ils avaient pu saisir, protégeait âprement ce qu’il avait eu et s’interdisait de le partager et d’en faire bénéficier d’autres, avec cette exception que les maris en donnaient à leurs épouses pour qu’elles aient des enfants et le bonheur du plaisir tranquille.

Mais ce rombaka s’inscrivait dans un programme bien défini. Pour la première coupe de cheveux ou ala volon-jaza, autour de la nourriture dont il fallait s’emparer – taro bien cuit (c’est le songe de nos amis réunionnais qui nous ont emprunté le mot), riz tout aussi cuit avec du lait et couvert de miel, bosse de zébu grillée, canne à sucre et quelques cheveux coupés au dessus de l’oreille gauche du bébé –, les gens étaient réunis en cercle et attendaient sereinement et attentivement le signal donné par le zokiolona le plus âgé de l’assistance. Pour les enfants pouvait être organisé un autre rombaka pour des bonbons, des petits jouets et des pièces de monnaie. Seuls les petits y participaient et les presque adolescents se contentaient de jouir du spectacle. Ce n’est qu’ensuite qu’était offert le grand repas de cérémonie avec le hanim-pitoloha, un menu comportant symboliquement sept mets différents.

A la conférence nationale, ce fut un rombaka spontané et inorganisé. Indiscipline sans doute, mais aussi peut-être la peur que ce qui était annoncé par les grands organisateurs ne soit que de la poudre de perlimpin et le vide habituel du Vrai Bonheur Radzouëlien.

 

Sitôt réunis mais ayant sans doute constaté que l’union ne fait pas Hâtivement la force, les conférenceurs se divisèrent en commissions. Mon amie préféra la commission Bonne Gouvernance et Gestion de la Transition. BGGT, ça ne fait pas bcbg, mais enfin… Nouvelle division entre BG et GT. La Bonne Gouvernance réunit finalement trois cents personnes. Elle va nommer un bureau. Aussitôt, un certain nombre de personnes montent sur l’estrade dont l’une qui vient d’être appelée par son prénom : Lanto. Aussitôt, une consœur de mon amie se lève. « Mais qui c’est, cette Lanto ? Elle n’a pas été élue. Personne n’a été élu. » Scandale dans la salle. Dame Lanto, c’est vrai, n’est connue que de ceux qu’elle a réunis lors de ses voyages à Madagascar et dans la diaspora. C’est une grande voyageuse mais aussi la présidente de l’association à espoir de parti dont tout le monde a entendu parler. On procède alors à l’élection et Dame Lanto est élue. Le Dj soit loué. Le mécanisme a été débarrassé des grains de sable qui risquait de le perturber.

On a discuté ferme pour savoir ce que devait comporter la constitution pour mettre en place une bonne gouvernance. Ensuite, un vrai consensus. Et des dispositions qui furent agréées en Assemblée Générale. On allait avoir une bonne constitution et la bonne gouvernance tant désirée. La Constitution fut longuement lue en conseil de gouvernement pendant trois jours. Lue et, chacun le sait, corrigée et amendée, améliorée et perfectionnée. Et peut-être même fessée et fouettée, et finalement bien dressée et redressée. Les nounous du nourrisson n’ont pas perdu leur temps. Ambohitsorohitra est une vraie maison de correction, car quand on est aux affaires, on sait mieux que le vahoaka ce qui lui convient. Le riz, l’huile, le sel, le savon et tutti quanti, d’accord. Quant à la constitution et à la IVe République, l’on sait ce qui nous convient didjiesquement.

Assidue à son travail — un mot dont on me dit qu’il est tabou chez Reni Malala –, et constante dans son projet, mon amie a lu minutieusement le texte qui nous sera soumis. Elle est catastrophée. De toutes les dispositions que sa commission avait énoncées et retenues, il n’en reste quasiment rien dans le texte dit final. Elle a compris ce que veut dire faire de la figuration. L’agence de communication, TVM, du nourrisson a récolté de belles images du peuple réuni en pseudo-Etats Généraux. Cela suffit. Mais il n’a pas filmé dans la salle du Jeu de Paume.

Mon amie se souvient de jeunes qui étaient venus à Ivato et qui n’avaient pas peur de parler et de défendre leurs opinions. Certains venaient de très, très loin et avaient dû faire deux journées de marche à pied avant d’atteindre le premier taxi-brousse. Elles les définit comme la « génération » Ravalomanana et pense qu’ils pourraient renouveler le personnel politique.

A combien de coups d’Etat en sommes-nous ? Je n’ose plus compter, mais je sais que les doigts de mes deux mains bientôt n’y suffiront plus.

 

Un petit mot sur un autre sujet. Air-Mad et la République Populaire de Chine font de bonnes affaires avec nos concitoyens. La ligne Antananarivo-Birmanie-Chine fait le plein de ses vols. Beaucoup poursuivent jusqu’en Chine et le prix du visa à l’Ambassade de Chine vient de faire un bond : il est passé à 800.000 Fmg par personne. Et tous ceux qui vont en Chine n’ont pas de Hummer.

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