LE NOUVEL AN EN MARS UNE «TRADITION» INVENTÉE

Publié le par Ny Marina

Le 27 mars 2010

 

 

La situation politique est toujours confuse, il est inutile d’insister : nos politiciens ne sauraient pas ce qu’est la démocratie. Les politiciens culturels sèment la confusion dans la culture malgache : ils ne la connaissent pas plus que leurs congénères la démocratie. C’est un domaine où le conditionnel n’est pas de mise. Il en est ainsi de ce Nouvel An que l’on voudrait nous faire fêter à la fin mars.

Les Malgaches n’ont pas attendu le 21e siècle pour fêter le Nouvel An. Ils le font depuis des millénaires. Comme tous les hommes, ils se sont adaptés à la périodicité des saisons dans toutes les régions où il y en a et les ressources alimentaires qu’elle offrait aux hommes de la préhistoire. Si le retour quotidien du soleil donnait les jours, celui de la lune avec ses irrégularités donna les mois. Quand l’homme inventa l’agriculture, il eut recours à une année solaire qui rythmait et rythme toujours les travaux agricoles. C’est cette année-là que suivaient nos grands ancêtres qui inventèrent une agriculture en Asie du Sud-Est et ils y joignirent très tôt des rituels dynastiques dans le respect des hiérarchies sociales et politiques de l’époque. Dans le monde, les hommes, tant leur capacité d’innovation est grande, inventèrent aussi des calendriers différents pour compter l’année et les cycles d’années, parfois à partir d’une date importante qu’ils estimaient fondatrice comme la fondation de Rome, l’Hégire ou la naissance du Christ. Dans ce dernier cas, ils s’étaient trompés : on sait aujourd’hui que le Christ est né quelques années avant J.-C.

Dans toute l’île, les Ntaolo ont suivi l’année solaire qui s’accordait bien aux travaux agricoles, mais avec un compte des jours souvent complexe comme encore aujourd’hui en Antsihanaka. A l’époque dite vazimba, l’influence arabe ou arabo-quelque chose fit qu’en Imerina, on adopta la semaine de sept jours et le calendrier lunaire – le Nouvel An ayant d’abord été en Alakaosy. Le roi Ralambo qui créa l’Imerina roa toko, généralisa ce calendrier et fit coïncider le début de l’année en Alahamady avec le Fandroana et avec son anniversaire. C’est ce calendrier qui s’étendit à toute l’Imerina, puis à tout Madagascar au temps du Royaume avec l’administration royale. Les populations, quant à elles, continuèrent souvent à célébrer le début de l’année solaire comme dans le Menabe avec le Fitampoha.

Radama ii, victime d’une addiction à l’Europe, puis les deux dernières Ranavalona décidèrent, sur le modèle anglais, de mettre le Fandroana à la date de leur naissance selon le calendrier grégorien. Avec la colonisation qui y ajouta encore du désordre, le Nouvel An fut celui du calendrier en usage dans la chrétienté et le Fandroana adjoint au 14 juillet. Mais le peuple continua à célébrer l’Alahamady dans une année lunaire d’environ 354 jours et qui se déplace donc chaque année pour ne revenir à la même date qu’au bout de 33 ans.

Pourquoi envisager un Nouvel An régulièrement dans la fin mars ? Ce serait une "tradition retrouvée", nous dit la presse. En fait, c’est une tradition inventée en 2005 avec de mauvaises justifications astronomiques que les astronomes et spécialistes du calendrier critiquèrent cruellement sur la Toile. Le relatif succès actuel vient du besoin de retrouver des racines que ressent la population urbaine – dont font partie les inventeurs de la chose – une population urbaine qui est allée à l’école et qui ignore tout des fondamentaux de la culture malgache – l’école et le lycée n’ayant pour but que d’en faire de parfaits petits néo-colonisés. Quand Tsilavina Ralaindimby fit entrer l’Alahamadibe à la télévision, il provoqua les réactions violentes des intégristes d’un christianisme puritainement européen. Il provoqua aussi l’étonnement de cadres supérieurs et hauts fonctionnaires qui découvraient ce dont ils pensèrent – à juste titre – qu’on le leur avait caché. De la même façon qu’en 1972, les deux Michou pensaient qu’on les avait privés de leur langue maternelle et s’opposaient à l’impérialisme culturel. C’est parce qu’on a privé cette population de la connaissance de la culture des Ntaolo que l’on en voit beaucoup qui ont recours à un ombiasy pour fixer la date d’un mariage ou d’un famadihana. Dans la famille qui est la mienne depuis que je suis à Madagascar, je n’ai jamais vu quelqu’un avoir besoin d’un tel recours.

Les inventeurs de la nouvelle chose sont sans doute nationalistes, mais très peu patriotes. Le nationaliste fait confiance au discours colonial, même s’il le critique, mais sans patriotisme, c’est-à-dire sans connaître le peuple et sans le fréquenter – ce qu’il croit faire en fréquenter l’église ou le temple le dimanche. S’il était patriote et s’il fréquentait le vrai vahoaka, il saurait que l’Alahamadibe, avec sa date changeante chaque année, est toujours très vivant. Outre les Antehiroka à Ambohimanga, tout le monde devrait connaître l’Alahamadibe d’Anosimanjaka et celui d’Ambohimiarina et d’Analanakoho chez les Zanak’antitra, tout autant que les foules qui montent alors sur les sommets d’Ankaratra.

Quelle que soit son ou ses tanindrazana d’origine, le patriote – quand il ne se contente pas d’y aller pour prendre sa part de riz chaque année selon le calendrier solaire au moment de la récolte, et ne se contente pas de faire appel à la main d’œuvre de terrassiers pour ouvrir le tombeau pour un enterrement, parfois aussi pour qu’on lui indique quel est le tombeau de la famille –, pourrait connaître les manifestations qui se déroulent à la campagne, si tant est qu’il s’intéresse un peu à la "brousse". Ce qui n’est pas évident. Il y a presque vingt ans, Bakoly et moi avions conduit les gens de RFO filmer le Fandroana à Ambohimanga. Ils y ont fait de belles images. Le lendemain, ils en parlent au grand responsable de l’information d’alors qui, étonné, leur dit : "C’est un scoop !". Il était originaire d’Ambohimanga, mais sa connaissance des lieux ne devait pas dépasser les limites de sa propriété de campagne.

Chez moi, dans la région d’Andramasina, il n’est pas nécessaire de lancer une armée de chercheurs pour savoir que les fêtes d’Alahamadibe sont célébrées à Ambatomalaza, à Ambohidrazana, à Fierenana, à Fihasinana Ambombory, à Soavinarivo, à Soavinimerina, à Tsarahonenana et à Voloandriana. Je les cite par ordre alphabétique pour ne pas faire de jaloux. Je ne les localiserai pas très précisément pour éviter tout tafika masina et tout tafika koltoraly. Ce sont toutes des cités qui ont leur hasina, qu’ornent de grands ficus, notamment les voara des anciens sites andriana, et qui ont une histoire entretenant le souvenir d’une société où tout le monde s’entendait bien – l’école dit plutôt le contraire –, où le brigandage était non seulement interdit mais impossible. "Ny fifankatiavana no voarabe endriky ny tany", y entendons-nous dire souvent. Il n’est pas facile d’en donner la traduction. L’entente, les bons sentiments réciproques et l’amour d’autrui sont le grand voara qui orne la terre, ou : les grands voara qui ornent le monde. Illustrant et défendant ce principe, l’Alahamadibe est l’occasion d’un repas communiel : on y sacrifie zébus, moutons ou poulets pour lesquels chacun a versé sa cotisation et que l’on mange ensemble. Lorsqu’ils sont de couleur rouge, ils donnent le jaka par excellence qui protège de la maladie et des ennemis.

La tradition portait et porte toujours un grand sens pour la vie de tous. Je crains fort que nos "inventeurs" ne puissent transférer ce sens sur leur chose. Comme la fête des mères, des pères et des arrière-grands-mères, c’est une bonne affaire pour nos compatriotes de la ville, mais sans intérêt pour nos compatriotes des champs. Ils sont toujours, faut-il le rappeler, la grande majorité silencieuse qui ne fréquente ni ces grands temples modernes que sont les hypermarchés ni les tours opérateurs et leurs offres de voyages au long cours.

 

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