Le passé décomposé

Publié le par Ny Marina

En relisant Années de tous les dangers, le dernier édito que j’avais écrit pour 2009, je me dis que j’aurais pu le copier-coller comme mon dernier édito de 2010. J’éviterai cette facilité, mais je me permets de reprendre ici un paragraphe de ce texte publié le 31 décembre 2009 : « Comprendre le passé pour appréhender l’avenir. Comment en sommes-nous arrivés là ? Il s’agit en fait d’une succession de faillites. Faillite du vahoaka, qui accepté de servir de marchepied à une vengeance quelque part légitime, et associée à une ambition démesurée. Faillite d’un système politique basé sur des pratiques tordues depuis le retour à l’Indépendance en 1960. Faillite d’un système de relations sociales à cause d’interférences mal gérées avec la mondialisation, et qui font qu’à la bourse des valeurs, celle de raiamandreny et celle du Fihavanana sont en pleine déconfiture ». Si ces phrases sont encore vraies aujourd’hui, c’est que rien n’a évolué en positif de 2009 à 2010, et sans doute de 1960 à 2009.

On peut donc analyser l’histoire politique en comparant la pertinence au présent d’un édito du passé. Mais il est encore largement plus intéressant de mesurer l’étendue des promesses non tenues à travers les déclarations officielles effectuées autrefois. En effet, quelle valeur peut-on accorder aux engagements faits à présent par des personnes concernant le futur, alors que leurs promesses entendues dans le passé se sont révélées être des mensonges ? Même si, à en croire Winston Churchill, « La qualité d’un politicien, c’est la capacité de prédire ce qui va arriver demain, le mois prochain, et l’année prochaine – et, après, d’expliquer pourquoi cela ne s’est pas passé.»

Le 2 février 2010, grâce aux réseaux  de la Françafrique, soucieuse d’appuyer autant que possible ses bons et fidèles vassaux, Andry Rajoelina avait pu faire un discours devant des parlementaires français. Près d’un an s’est écoulé : livrons-nous aux joies du commentaire de texte à partir de quelques extraits de ce discours.

Copier-coller

« L’instauration d’un régime de Transition à Madagascar a été le résultat d’un vaste mouvement populaire, à dimension nationale. (…) Les causes de ce mouvement populaire étaient :
- les dérives démocratiques de l’ancien régime, avec des violations manifestes des droits de l’homme, notamment de la liberté d’expression, de la liberté de réunion et même de la liberté du culte
la monopolisation des médias publics (…)
- la monopolisation des activités économiques
l’utilisation des prérogatives de puissance publique, pour la défense d’intérêts personnels ».

Par rapport aux prétextes mentionnés pour la Révolution orange, ne peut-on pas dire que le régime hâtif fait juste un copier-coller (mais en pire) de ce qu’il reprochait à Marc Ravalomanana ? Les intimidations de ceux qui nagent à contre-courant (Raymond Ranjeva, Mamy Rakotoarivelo, Fetison Rakoto-Andrianirina et cie, etc.) ;  les enquêtes et montages de dossiers sous prétexte fallacieux (bombes artisanales, actes terroristes etc.) ; la politisation du pouvoir judiciaire et le limogeage de Noro Robinson de la Présidence du Conseil d’Etat pour s’assurer d’une Justice entièrement servile et aux ordres ; l’impossibilité d’accès de l’opposition aux meetings publics et à l’audiovisuel national ; l’utilisation des forces armées (officielles ou FIS) pour réprimer l’opposition et protéger le maintien des auteurs d’un coup d’Etat au pouvoir ; l’arbitraire qui règne et face auquel aucun contre-pouvoir ne peut s’opposer etc… Le coup d’Etat perpétré par Rajoelina n’a rien modifié dans les pratiques, mais a juste changé le nom et le bord politique de ceux qui pratiquent les abus. Cela n’empêche pas les griots de la Transition de dire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Bonne foi …

« Sous l’égide de l’Union Africaine, de la SADC, des Nations Unies et de l’O.I.F, dans l’intérêt supérieur de la Nation, nous n’avons pas hésité à signer en toute bonne foi l’Accord de Maputo (signé les 08 et 09 Août 2009) et l’Acte Additionnel d’Addis Abeba (signé le 06 Novembre 2009). »

Commentaire sur « de bonne foi » : no comment.

Gloire aux élections !

« C’est pour ces raisons que nous avons décidé de recourir le plus vite possible à des élections. (…) L’élection est l’expression par excellence de la démocratie, elle est le seul mécanisme qui permet au peuple d’exercer son pouvoir souverain de choisir ses gouvernants. Il est nécessaire de rendre la parole au peuple. Il ne faut pas avoir peur du suffrage universel. Nous acceptons le principe que ces élections doivent être consensuelles. (…) ».

Même si je ne partage pas les orientations politiques de Andry Rajoelina, il y a quand même quelque chose que j’apprécie chez ce jeune homme : son sens de l’humour. Car comment considérer autrement ces phrases à la gloire des élections et de la démocratie, si nobles sur le principe, mais qui sonnent si creux et si faux dans la bouche de quelqu’un qui a fait un coup d’Etat, suspendu la Constitution, suspendu le Parlement, et qui n’a pas osé avoir la décence d’attendre des élections pour prendre le pouvoir. Et au final, qui n’a donc aucune crédibilité à donner des leçons de démocratie à quiconque.

 

Une transparence bien trouble… 

 
 
 

 

Au début de ce mois, Bokassa a été réhabilité. Le mois de décembre invite à se souvenir de ce Centrafricain grotesque qui aimait tellement les habits de Carnaval qu'il finit par se proclamer Empereur.


« Nous nous engageons à créer les conditions nécessaires à la tenue d’élections consensuelles, inclusives, régulières et transparentes. Le fond du problème et les raisons profondes du soulèvement populaire à Madagascar, sont que les élections ont toujours été truquées et que la voix des urnes ne correspondait pas à la réalité. C’est pour cela que nous voulons tracer un nouveau départ pour Madagascar et rompre avec le passé, car auparavant, c’est le Gouvernement même qui avait organisé les élections, ce qui a favorisé ainsi les fraudes. »

 

Le nombrilisme de certains les encourage à clamer haut et fort que le référendum du 17 novembre était le scrutin le mieux organisé depuis le retour de l’Indépendance à Madagascar. Cela n’engage que ceux qui veulent y croire, au nom d’un autisme chronique qui devrait être soigné avec  de fortes doses de Tranxène. Pour le moment, la seule institution indépendante et fiable qui a compétence et légitimité  pour juger de la qualité des élections à Madagascar est le KMF/CNOE (Comité national d’observation des élections), qui a porté un jugement sans appel sur cette mascarade d’élections « consensuelles, inclusives et transparentes ». Selon cet organisme, le dernier référendum fut la pire des élections qu’elle ait eu à observer en 20 ans d’existence.

Et on ne parlera même plus du texte voté, patchwork d’incohérences dénoncées par plusieurs juristes non inféodés au régime actuel. Une question me turlupine : si un article avait été totalement inacceptable, le texte n’aurait-il pas été adopté quand même ? Car quand les dés sont pipés, la masse électorale, celle qui hurle sur les places publiques, mais pas celle qui utilise sa cervelle, est capable de voter pour n’importe quel texte : de toutes façons, très peu d’électeurs ont lu le projet de Constitution. Par exemple, si les rédacteurs s’étaient inspirés de Bokassa (1), et avaient placé dans un article de la Constitution que le titre de Président de la transition serait transformé en « Empereur du fitiavana par la volonté du peuple Malgache » (pour paraphraser le grotesque Centrafricain), peut-on être sûrs que le texte aurait été rejeté par les résultats officiels, avec les conditions d’organisation que l’on a vues ? Il est vrai que l’exemple que je prends ici est extrême : il est évident que Madagascar ne sera pas la Centrafrique, car il est bien connu que l’équipe de rédaction de la Constitution était composée de lumières si brillantes que le Comité ressemblait à un sapin de Noel, et que de plus Andry Rajoelina et son épouse ne sont pas du genre à se ridiculiser en allant s’accoutrer d’habits de Carnaval, juste pour le plaisir de s’imaginer l’inimaginable. Ou pour suivre les conseils d’un mpanandro tordu.

La mission du régime de transition

« Nous proposons le schéma institutionnel suivant. (…) Les pouvoirs du gouvernement sont limités à la gestion des missions des pouvoirs publics, au fonctionnement quotidien de la machine administrative jusqu’à la mise en place du gouvernement d’union nationale issu des élections législatives. Interdiction de faire des investissements qui ne requièrent pas une urgence absolue ou de prendre des engagements concernant des projets à long terme. »

Bien entendu les stades, salles de spectacle et concerts gratuits sont d’une urgence absolue, dans un contexte où le coup d’Etat a précipité des dizaines de milliers de personnes au chômage… Or, vu le nombre inexistant de projets mis en place pour relancer l’emploi, faut-il s’étonner de la délinquance actuelle, de la croissance des nombres de vendeurs de rues, et de l’effectif croissant des prostituées ? Encore une fois, au lieu d’essayer de limiter les pots cassés par son coup d’Etat, le régime actuel préfère se verser dans les opérations folkloriques et tape-à-l’oeil. Rappelons également qu’assurer la sécurité est une des missions d’un pouvoir public digne de ce nom. Or depuis le 17 mars 2009, la population subit une hausse du banditisme. Cette incompétence du département ministériel concerné devrait permettre de le rebaptiser en secrétariat d’Etat à l’insécurité publique.

Pessimisme de mise

« C’est dans cette optique que nous voulons fonder une nouvelle République, que nous sommes déterminés à instaurer une véritable démocratie, un Etat de droit au quotidien, une bonne gouvernance effective, et un réel respect des droits de l’homme. »

A chacun de voir dans ce qui précède ce qui relève de la propagande ou des réalisations. Pour ma part, deux ans ont suffi pour démontrer que Andry Rajoelina et sa clique n’ont pas réalisé un iota de ces belles paroles, et encore moins la moindre des promesses énoncées début janvier 2009 sur la Place dite de la démocratie, ou sur la Place du 13 mai.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets : par quel miracle un régime qui n’a pas pu, su ou voulu tenir ses promesses depuis deux ans, mériterait qu’on lui accordât un quelconque crédit pour ses promesses actuelles ? Andry Rajoelina a démontré en deux ans qu’il n’y avait rien de positif à attendre de lui. Cela ne m’étonne pas, et mes éditos depuis début 2009 l’avaient anticipé. Mais le drame de ce pays, c’est qu’en deux ans l’opposition a également démontré qu’il n’y avait rien à attendre d’elle. Question : que reste-t-il donc à la population, coincée entre les mensonges des uns et les fadaises des autres ?

Je terminerai alors ce dernier édito de 2010 par une citation de Quintilien, spécialiste romain de la réthorique : « Le menteur doit avoir bonne mémoire ». L’éditorialiste aussi.

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(1) Le mois de décembre invite, toujours au nom des leçons de l’Histoire, à se souvenir de Jean Bedel Bokassa, dictateur soutenu par la France, avant d’être trahi et renversé par elle en 1979. Cet officier centrafricain arriva au pouvoir par le biais d’un putsch le 31 décembre 1965, à l’occasion de ce qui fut appelé le coup d’Etat de la Saint-Sylvestre. Après s’être proclamé Président à vie en mars 1972, il s’auto-proclama Empereur en décembre 1977.  Moralité : il faut se méfier de l’ego illimité de ceux qui arrivent au pouvoir par le biais d’un coup d’Etat, surtout quand ils sont soutenus par la France.

Ndimby A.

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