Le spectre du "failed state"

Publié le par Ny Marina

Ndimby A.

 
afficher les détails 21 oct. (Il y a 5 jours)
 

Le spectre du « failed state »

 

A défaut de voir nos politiciens aller à Genève, c'est notre économie qui se voit en berne.  Le dernier rapport mensuel de la Banque mondiale sur la situation économique du pays donne froid dans le dos. En quelques mots, et malgré les paroles invariablement rassurantes du pouvoir hâtif et de ses griots, on n'est pas très loin de la catastrophe, à moins que l'on n'y soit déjà. Entre août et septembre 2009, l''Etat a commencé à emprunter auprès du marché financier local plus de la moitié de ses dépenses mensuelles, afin de suppléer au manque d'argent. Le même rapport de cette institution de Bretton Woods s'inquiète également de la dépréciation rapide du taux de change et de la balance commerciale : les importations ont baissé de 30%, les exportations de 62%. Les perspectives de sanctions, aussi bien de la part de l'Union européenne (l'évaluation des Accords de Cotonou aura lieu le 6 novembre), que des Etats-Unis (décision sur l'AGOA à prendre en décembre 2009) noircissent le tableau. Demi-lueur d'espoir : une tranche de 100 millions de DTS a été mise à la disposition de Madagascar par le Fonds monétaire international (FMI), et ce dans le cadre de l'appui aux pays membres pour faire face à la crise financière. Mais l'utilisation de cette somme reste encore assujettie à un accord entre le Gouvernement et le FMI. Je me marre en pensant aux commentaires qui accusaient d'affabulations un certain article qui prévoyait les dégâts économiques que le coup d'Etat allait occasionner, et cela dès le début du mois d'avril, il y a sept mois.

Malheureusement, la spirale infernale dans laquelle le pays est plongé depuis les premiers pas du processus du coup d’Etat, n’influe pas vraiment sur le quotidien des coupables, qui continuent à mener grand train. Les impacts se traduisent (entre autres) par l’inflation et le chômage, avec des conséquences directes sur le revenu, le pouvoir d’achat, la sécurité et le bien-être de millions d’hommes et de femmes, otages impuissants d’une classe politique dont l’incompétence et le comportement sont des émétiques de premier ordre. Si encore les seules victimes étaient les écrevisses marbrées qui ont porté la Révolution orange à bout de pinces, on serait tentés de dire en rigolant : « Akorinao izay ! ».


De plus, une hypothétique résolution politique ne signifie en aucune façon que la reprise économique sera immédiate. Un document confidentiel de prévision économique fait déjà état de perspectives peu réjouissantes pour 2010, avec un taux de croissance qui sera négatif, comme ce sera le cas en 2009. Ceux qui aspirent à avoir des responsabilités dans ce pays devraient apprendre par coeur le superbe discours d’Eric Rabary, major de la 5ème promotion de l’antenne malgache du Centre d’études diplomatiques et stratégiques. Je me marre (encore une fois) en pensant à certaines personnes qui devaient être dans leurs petits souliers pendant ce discours, que ce soit les apparatchiks du pouvoir de Transition, ou les responsables du CEDS.


Le spectre du « failed state » ?


Il s'avère de plus en plus évident qu'un pourrissement de la situation politico-économique profitera à terme aux anti-HAT (Haute autorité de transition).
Primo, la popularité des acteurs de la Transition dans sa version actuelle ne peut que décliner en cas de marasme économique. La foule qui a montré sa propension à se faire manipuler sur la base de motifs fallacieux, ne se privera pas d'accueillir un nouveau Messie qui lui fera remarquer qu'elle se porte bien plus mal qu'il y a un an. Sans compter le fait qu'avec le temps, les petits secrets peu reluisants de la Transition finiront bien par sortir. Et la mentalité versatile de la foule et de l'électorat malgache fait qu'il n'y a pas beaucoup de mémoire historique : n'oublions par le retour de l'Amiral en 1997.
Secundo, la proximité des élections va favoriser une implosion de la Dream-team (sic) de la Transition.
Tertio, le manque de stabilité politique va empêcher, ou au moins retarder, l'arrivée des flux de l'aide internationale sans laquelle l'Etat malgache ne peut survivre : rappelons que 70% de son budget est fourni par les bailleurs de fonds. Ce n'est ni un motif de fierté ni une raison de se réjouir, mais un simple constat.


Cependant, avant de laisser la Transition partir à la dérive et imploser lentement mais sûrement, il faut se poser la question suivante : le peuple malgache mérite-t-il d'être sacrifié sur l'autel de la lutte des sièges entre politiciens ? La réponse est clairement trois fois non, sauf dans la tête de certains qui veulent à n'importe quel prix poser leur non-auguste postérieur sur un fauteuil à Ambohitsorohitra, Iavoloha ou Mahazoarivo.


Il y a une autre question qui se pose, à l'intention de la communauté internationale. La méthode qui consistait à utiliser l'argument de la suspension de l'aide a brillamment fait ses preuves. La pression internationale sur le rétablissement de l'ordre constitutionnel et le respect des Droits de l'homme a obligé Andry Rajoelina à courber l'échine pour pouvoir passer sous les fourches caudines du Groupe international de contact (GIC). Cependant, il faut voir si le maintien de cette forme de pression ne va pas entraîner des dégâts irrémédiables, avec dans le pire des cas une déliquescence de l'Etat dans ses fonctions essentielles. On risque alors de se retrouver dans le cas de ce que les universitaires anglo-saxons appellent un failed state (Etat défaillant), caractérisé par un certain nombre de points : la perte de contrôle territorial, l'érosion de l'autorité légitime dans les décisions collectives, l'incapacité à fournir des services publics raisonnables, tout comme l'incapacité à interagir avec la communauté internationale.

Le cas le plus flagrant est celui de l’Afghanistan, avec un Etat central qui ne contrôle que 30% du territoire national, laissant le reste à la merci de chefs de bandes armées. Pour comprendre comment un tel pays est peu à peu parti en décomposition, lire ici une étude faite pour le compte de l’École des hautes études en sciences sociales. Il ne faut pas croire que cela ne peut arriver à Madagascar, déjà regardé de près par les concepteurs du Fragile states index. A l’heure actuelle, la Grande Ile est considérée « en danger » (voir tableau ci-contre), avec un classement au 68ème rang (sur 177) des pays qui présentent un risque et un score de 81,6. A titre de comparaison, dans cette classification où la Somalie (score 114,7), le Zimbabwe (114) et le Soudan (112,4) occupent le podium, la France a un score de 35,3 ; l’Angola 85 ; le Libéria 91,8 ; la RDC 108,7. Et des pays actuellement d’apparence assez stables présentent des risques de basculement.


Problème cherche génie


Comment donc maintenir la pression sur la HAT à travers le seul langage qu'elle comprenne (gel des financements) ; tout en appuyant l'administration pour qu'elle garantisse un minimum de fonctionnement et sans que cela ne s’apparente à un appui à un régime putschiste, ce qui serait difficilement justifiable devant les contribuables et les Parlements ; et par la même occasion punir les auteurs d'un coup d'Etat sans sanctionner la population ? Autant de questions qui équivalent à résoudre la quadrature du cercle. Hélas, au niveau des génies, les deux Albert (Einstein et Ratsimamanga) sont morts, mais heureusement que Andry Rajoelina a encore pour le guider Monsieur Rajaonah, l'inénarrable leader des attardés chronologiques  d'Otrikafo. Sauf si après les Saoudiens, Andry Rajoelina ne sorte de ses manches le génie de la lampe d'Aladin, comme un magicien tire un petit lapin de son chapeau.


La tendance actuelle est de vouloir résoudre la crise à travers l’application des Accords de Maputo, dans leur esprit et dans leur lettre, malgré leurs imperfections et imprécisions. Sans doute n'est-ce pas la solution idéale, mais au moins c'est la moins pire. Et même si elle peut sembler irréaliste au vu de la situation sur le terrain, la requête de Marc Ravalomanana, qui considère la présence d'Andry Rajoelina à la tête de la Transition comme inacceptable du point de vue de la neutralité, est finalement tout à fait légitime. Car il apparait de plus en plus évident que la meilleure solution pour décrisper la situation et provoquer la sortie de crise est le retrait d’Andry Rajoelina de la gestion de cette transition (tout comme Marc Ravalomanana), afin qu'une personnalité réellement neutre puisse la diriger. Mais le doute est plus que permis sur le sens de l'Etat de Monsieur Rajoelina, contrairement au Président Ravalomanana lors de Maputo 1. Il est donc quasi certain qu'il va donc persister, même si les chiffres économiques attestent de l'équation Rajoelina = catastrophe économique.


Au début de la crise, j'avais reconnu sans fausse honte le courage de Andry Rajoelina, qui avait été le seul à se dresser contre les abus avérés de Marc Ravalomanana. Cette admiration avait volé en éclats quand la protestation légitime a pris le chemin d'un putsch illégal dès la fin du mois de janvier. Je mets donc dans mon combat pour les valeurs défendues par Tribune.com une énergie proportionnelle à cette désillusion. Etre le DJ attitré des minettes du Tout-Tana et réussir à faire venir Boney M 25 ans après leur période de gloire, ne donne pas les armes pour diriger un pays en difficulté. Contrairement aux discours des propagandistes du pouvoir de transition, les chiffres ne trompent pas, et ne se font pas les complices du bling-bling pokaty qui caractérise le style Rajoelina, et ce depuis son accession à la Mairie d'Antananarivo. Que chacun en tire les leçons.

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Post-scriptum :
les colonnes d'un éditorial (ou d'un blog) ne sont ni une agence matrimoniale ni un ring de boxe : l'éditorialiste n'est pas là pour aimer ou haïr le(s) sujet(s) de ses observations et commentaires. Que cela soit donc précisé auprès de ceux qui sont toujours prompts à dégainer l'accusation de haine devant un article un peu musclé : nous ne sommes pas la radio des 1000 collines, et encore moins celle des 12 collines. La sévérité de la situation autorise à une certaine virulence des propos envers les responsables, qui ne semblent comprendre que la manière forte, aussi bien contre eux (sanctions internationales) que quand c'est à leur bénéFis.

 

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