Médias médiocres ?

Publié le par Ny Marina

La semaine dernière, Madagascar a célébré tant bien que mal la journée mondiale de la liberté de la presse (3 mai). Une occasion de rappeler que le dernier classement établi en Octobre dernier par Reporters sans frontières (RSF) a vu Madagascar chuter de 40 places à cause de la crise de 2009, pour se retrouver au 134ème rang.  Une illustration (de plus) du mode de gouvernance à l’africaine de la Haute autorité de la transition (HAT), dans la mesure où les voisins immédiats de la Grande Ile dans ce classement se nomment Tchad, Nigeria, Zimbabwe, Niger, Gambie. D’ailleurs, seuls quatre pays africains intègrent les 50 premières places : le Ghana, le Mali et l’Afrique du Sud et le Cap-Vert.

Andry Rajoelina qui pérorait que sa référence à lui se nommait Nelson Mandela et non Robert Mugabe, devrait se rendre compte que dans ce classement, il est plus proche d’Harare que de Pretoria. La place de Madagascar déshonore l'ex-DJ, qui a fait de la lutte pour la liberté et contre la dictature la motivation de son coup d’Etat. Mais finalement, cela est à l’image du bilan catastrophique obtenu en comparant promesses sur la Place du 13 mai et réalisations, aussi bien dans le domaine de l’économie, de la bonne gouvernance, ou des libertés publiques. Cela n’encourage pas à l’optimisme par rapport à l'autre promesse, celle d’élections libres et transparentes. Minoa fotsiny ihany, ry vahoaka tsy vaky volo


Malgré son gout prononcé pour la fermeture des stations qui avaient l’heur de lui déplaire, Marc Ravalomanana n’a jamais osé mettre un journaliste en prison, malgré certains articles incendiaires publiés durant son régime. Et en mettant en prison en mai 2009 Evariste Ramanantsoavina (Radio-Mada) ainsi que Didier Ravoahangiarison et Lolo Ratsimba (Radio Fahazavana) et février 2010, la HAT a donc franchi un pas dans la répression, et la démonstration (dixit certains bidasses) que Madagascar a des leçons à donner au monde entier en matière de droits de l'homme. Mais finalement, pas très étonnant de la part de dirigeants qui se sont imposés par l’argument de la force d’un coup d’Etat, faite de pouvoir convaincre par la force des arguments d’une élection.


La presse victime ?


Cependant, le pire évènement pour la presse malgache aura été la mort par balles du caméraman Ando Ratovonirina, au milieu de la foule envoyée par Andry Rajoelina et menée par Monja Roindefo prendre d’assaut le Palais d’Ambohitsirohitra (7 février 2009). Egalement parmi le tribut payé par la presse malgache à cette crise, on notera la mise à sac et l’incendie des locaux de MBS, et surtout de la radio et de la télévision nationales. Avec le pillage de ces dernières, ce sont des archives irremplaçables de l’histoire du pays qui est partie en fumée. Avec des hommes se prétendant d'Etat mais incapables de respecter la mémoire historique , faut-il s'étonner d'une Nation qui n’est pas capable de fêter dans la dignité le Cinquantenaire de son retour à l’Indépendance  ?


La presse malgache a donc été une victime de ce coup d’Etat et du processus qui l’a précédé. Certains supporters de la transition actuelle se gargarisent de la prolifération de nouveaux titres pour ânonner une libéralisation de la presse depuis l’arrivée au pouvoir de la HAT. Mais le classement de RSF est tout de même largement plus crédible que l’évaluation partisane des griots hâtifs. On se souviendra que le principal cheval de bataille de tout apprenti révolutionnaire sur la Place du 13 mai a été l’accès libre de l’opposition aux chaines de l’audiovisuel public, qu’il s’appelle Albert Zafy (1991), Marc Ravalomanana (2002) ou Andry Rajoelina (2009). Des trois, seul le Président Zafy a tenu sa promesse une fois arrivé au pouvoir. Les deux autres n’ont fait qu’appliquer ce qu’ils reprochaient au régime en place quand ils étaient opposants. Et les récentes sanctions qui sont tombées sur des responsables de la Radio Nationale (à Mahajanga et à Antananarivo) qui ont mis des opposants à l’antenne, illustre encore une fois le grand écart entre promesses et réalisations.


La presse coupable ?


Mais la presse malgache n’est pas seulement une victime dans la crise actuelle. Quelque part, elle en est aussi actrice et responsable. Déjà, le manque de formation entraine une forte proportion de journalistes formés sur le tas, et dont les notions de l’éthique et de la déontologie s’obtiennent plutôt par ouï-dire. Dans le contexte actuel de crise, même en essayant de faire attention, on peut se faire piéger ou manipuler par des informateurs. L’auteur de ces lignes a connu ce genre d’expérience malheureuse, qui lui a couté un démenti cinglant du Représentant du Fonds monétaire international. Nul n’est donc parfait, même si certains sont quelquefois un peu plus imparfaits que d’autres.


En outre, à Madagascar, les relations entre les médias et le monde politique sont finalement peu saines. De nombreux politiciens ont créé leur propre organe de presse. Et le contexte économique du pays rend la presse  vulnérable aux sollicitations de ceux qui aiment bien lire des articles positifs sur eux, même (et surtout) quand c’est immérité. Cela a donc favorisé un esprit partisan de certaines lignes éditoriales, sans oublier que l’acuité de la crise a entrainé que pratiquement tout le monde (journalistes, militaires, hommes d’églises, citoyens etc.) a fini par se positionner pour ou contre quelque chose ou quelqu’un, par idéal, par conviction, par sottise, ou par intérêt. La neutralité est donc finalement devenue une notion assez discutable, y compris dans les médias. Cela a-t-il pesé dans l’évolution de la crise ?


A plusieurs reprises, certains confrères ont dépassé les limites du journalisme pour devenir des propagandistes. On se souviendra de ces violentes diatribes lancées la nuit du dimanche 25 janvier 2009 par des journalistes pro-Rajoelina contre les ministres du Gouvernement Rabemananjara, et surtout contre les militaires, alors que les commandos de l’Emmo-Nat s’approchaient de l’émetteur de Radio Viva à Ambohimitsimbina, « Faites attention à vos décisions et actions… Nous savons ou vous habitez… Méfiez-vous de la colère populaire ». Cela a créé une telle haine des forces de l’ordre au sein des partisans de Rajoelina, que le lendemain elles n’ont pas osé sortir, de peur que leur présence donne lieu à de graves affrontements. Le lundi 26 janvier, les voyous s’en sont donc donné à cœur joie, dans une ville désertée par l’Emmo-Nat : ce fut le fameux lundi noir.  


On se souviendra également que la pasionaria attitrée de la radio des 12 collines lança pendant le premier trimestre 2009 une virulente attaque du Groupement des entreprises de Madagascar (GEM) et de son président, Naina Andriantsitohaina. Ce dernier venait de signer un communiqué du GEM qui appelait à refuser que les employés des entreprises membres grossissent le rang des grévistes pour donner du volume sur la place du 13 mai. « Ne protégez pas un système pourri… Nous devons d’abord détruire le système existant… Nous nous débrouillerons pour rebâtir ensuite... Ne faites pas obstruction à la volonté du peuple… Laissez les employés entrer en grève ». Aujourd’hui, j’aimerai bien que cette authentique diplômée de journalisme tienne ce même discours curieux en face des dizaines de milliers de chômeurs qui ont perdu leur emploi à cause de cette « destruction du système existant ».


On n’a jamais vu autant qu’aujourd’hui des journalistes trainer dans les couloirs de Palais de la République en se parant du titre pompeux de « conseiller spécial ». Il est vrai qu’à Madagascar ce genre de poste est beaucoup plus une récompense pour services rendus par des copains et des coquins, voire des faquins, mais pas nécessairement la reconnaissance d’une compétence avérée, d’une intégrité à toute épreuve, ou d’une brillante carrière. Car on pensait que cette quantité de journalistes devenus conseillers spéciaux dans les entourages des dirigeants de la HAT allait au moins apporter améliorer la liberté et la qualité de la presse à Madagascar. Or le classement de RSF prouve le contraire. Et au vu vu de la situation actuelle du pays en matière d’économie, de gouvernance ou  de liberté de presse, force est de se demander si ce sont les conseillers qui sont minables, ou bien les conseillés qui sont obtus. Mais comme le disait en 1795 Nicolas de Chamfort, « les courtisans sont des pauvres enrichis par la mendicité ».

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