Mourir pour des idées

Publié le par Ny Marina

C'est à Brassens que je pense en voyant l'intimidation que tentent actuellement de faire les hâtifs envers Raymond Ranjeva et Sahondra Rabenarivo. Une tentative mesquine de revanche des médiocres contre les intellectuels.
Un proverbe arabe dit : « Il vaut mieux être un lion mort qu’un chien vivant ». Mais cela en vaut-il toujours la peine ? Faut-il, selon l’expression consacrée par Georges Brassens, « Mourir pour des idées » ? Si l’on considère que la mort n’est pas seulement le décès, mais tout ce qui peut atteindre l’intégrité physique et morale d’une personne, le Panthéon de ceux qui ont payé de leur vie, de leurs biens ou de leur liberté le fait d’exprimer des idées contraires à celle du régime en place n’est pas près de fermer ses portes, surtout à Madagascar. Selon la presse, une soixantaine de personnes croupit actuellement en prison pour des raisons politiques : à part les tramways et les stades, un fonja mora est-il prévu dans les investissements chinois pour caser tous les opposants, les journalistes, la société civile, et sans doute prochainement, les ambassadeurs de la communauté internationale ? (*)

L'homme de Tien'anmen (http://fr.wikipedia.org/wiki/Homme_de_Tian'anmen)

La géométrie variable imprimée à l’application de la Loi à Madagascar est extraordinaire. Les personnes qui ont grimpé au pouvoir par le biais d’un coup d’Etat appuyé par une mutinerie, accusent maintenant à tour de bras leurs adversaires de « déstabilisation, atteinte à la sécurité publique, mutinerie, tentative de coup d’Etat, organisation de rassemblement interdit, destructions de biens, trouble de l’ordre public, atteinte à la sureté de l’Etat, diffusion de fausses nouvelles etc ». Thèmes sur lesquels ils se sont assis sans scrupule de janvier à mars 2009, et même après. Il faudrait que le corps humain confonde le cerveau avec l’anus pour oser dire que les mêmes catégories de faits sont méritoires quand ils sont perpétrés par certains en 2009, et détestables lorsqu’ils sont par d’autres en 2010. Surtout que certains sont devenus les autres : comprenne qui pourra.

Le pouvoir ne peut qu’être sujet à une lutte dans toute démocratie, mais je continue à garder l’illusion que le terrain du jeu politique devrait prendre l’allure d’une partie d’échecs entre gens futés et bien élevés, et non obligatoirement à un ring de boxe pour sauvages tel qu’on le voit depuis un certain temps. La doctrine de la brute épaisse ne peut donc recueillir mon adhésion, quelle que soit son efficacité.

Selon Wikipedia, « le totalitarisme est le système politique (…) n’admettant aucune opposition organisée, (…), imposant à tous les citoyens l’adhésion à une idéologie obligatoire, hors de laquelle ils sont considérés comme ennemis de la communauté ». Et selon le RMDH 2002 du PNUD, la démocratie se caractérise par :

« (i) Un système de représentation, avec des partis politiques et des groupes de défense d’intérêts qui soient opérationnels ; (ii) Un système électoral garantissant des élections libres et non entachées d’irrégularités, ainsi que le suffrage universel ; (iii) Un système d’équilibre reposant sur la séparation des pouvoirs, avec une branche judiciaire et une branche législative indépendantes ; (iv)Une société civile active, à même de contrôler les actions du gouvernement et des entreprises privées, et de proposer des modes différents de participation politique ; (v) Des médias libres et indépendants ; et (vi) Un contrôle effectif des civils sur l’armée et les autres forces de sécurité ».

A chacun de voir en l’objectivité de sa conscience intérieure la définition qui correspond le mieux à Madagascar. Mais pour ma part, je ne crois pas qu’on devienne démocrate juste parce qu’on a mis « démocratique » dans le nom de la République, ou qu’on a inauguré une pseudo-Place de la démocratie.

 

La crème et la gadoue

Après cette approche un peu théorique, revenons-en aux cotés pratiques, même si, malgré le titre, on ne souhaite la mort de personne. L’affaire du BANI nous a permis de découvrir deux nouveaux mots. Le premier est pronunciamiento. Le second est celui de « crème » : c’est en effet de ce vocable que certains griots hâtifs ont baptisé les intellectuels qui se refusent à courber l’échine. C’est un peu comme les cancres d’une classe qui jouissent et se réjouissent de surnommer Babar le premier de la classe, sous prétexte qu’il a des oreilles proéminentes. Mais bon, il est normal que la crème et la gadoue ne fassent pas bon ménage : quand leur esprit est tordu et peu porté sur la philosophie, les moches rêvent toujours de prendre leur revanche sur les beaux, les pauvres sur les riches, les ignares sur les intellectuels, les malingres sur les musclés, les impuissants sur les Don Juan etc. Toutefois, là où ça en devient émétique (1),  c’est quand la mesquinerie va jusqu’à l’utilisation des prérogatives de la force publique pour monter des dossiers de toute pièce, juste pour rabattre le caquet de ceux qui les survolent. En première ligne de la « crème » honnie par les évangélistes de la secte des hâtifs, il y a donc Raymond Ranjeva et Sahondra Rabenarivo.

Premier cas, Raymond Ranjeva. Sous prétexte que le putsch d’Ivato avait pour objectif de remettre le pouvoir à quelqu’un, et que le Professeur Ranjeva n’avait eu de cesse depuis quelques mois de réclamer la tête de la Transition avec son projet Vonjy Aina, le Professeur est dans l’œil du cyclone. Dommage collatéral : sa fille fut aussi séquestrée au nom de la Loi pendant plusieurs heures, parait-il pour les raisons de l’enquête. Il faut vraiment avoir une imagination fertile nourrie au NPK pour envisager un seul instant que cette famille d’intellectuels racés puisse être associée de près ou de loin à une initiative aussi foireuse que celle du BANI.

Deuxième cas, Sahondra Rabenarivo. Autre intellectuelle brillante, son nom a été associé hâtivement aux commanditaires de l’affaire du BANI par une certaine presse. La « preuve » évoquée par le journaliste est tout de même curieuse : Sahondra Rabenarivo serait liée à cette affaire  car elle ferait partie de la mailing-list de Vonjy Aina, qui était (dixit l’article) « l’outil principal ayant été utilisé tant pour mobiliser l’intelligentsia nationale que pour servir de liaison communicative entre Raymond Ranjeva et certains ténors du groupe militaire ayant concocté la tentative de coup d’Etat à Ivato ».

Il vaut mieux entendre ce genre d’argument que d’être sourd : depuis le début de la crise, les mailing-list sont la grande mode pour diffuser des informations et discuter entre citoyens. Si le fait d’être destinataire de mails ou de faire partie d’une mailing-list qui véhicule des idées anti-HAT signifiait qu’on était susceptible de jouer à l’écrevisse et se déshonorer par un coup d’Etat, alors dans ce cas, il faudrait enquêter la moitié des internautes malgaches. Moi-même, je fais partie d’une demi-douzaine de mailing-lists, y compris même une liste de discussion pro-HAT : je ne sais quel crétin y a placé mon adresse, mais finalement, cela me permet de rigoler en regardant les échanges qui sentent toujours le foin et le purin. Autre exemple, certains forumistes pro-HAT et même des politiciens de la Transition font partie de la mailing-list qui reçoit mes éditos : sont-ils pour autant alignés à mon point de vue affiché de « légaliste anti-coup d’Etat sans être zanak’i dada »  ? Faire partie d’une mailing-list, c’est comme écouter la radio : ceux qui écoutent Radio Viva, pour une raison ou une autre,  sont-ils tous des adorateurs du gourou orangé ? Mais bon, le ridicule ne tue pas le penseur hâtif, aussi tenté déjà que cette expression ne porte pas en elle-même les germes de la contradiction.

A chaque fois que j’entend une calomnie, je me souviens de la fameuse phrase de François Mitterrand après le suicide de Pierre Bérégovoy, et ce à cause d’accusations mensongères colportées par certains journalistes : « Toutes les explications du monde ne justifieront pas qu’on ait pu livrer aux chiens l’honneur d’un homme et finalement sa vie, au prix d’un double manquement de ses accusateurs aux lois fondamentales de notre République, celles qui protègent la dignité et la liberté de chacun d’entre nous ». No comment. Mais bon, François Mitterrand était juriste, il vivait dans une démocratie, et il avait gagné sa place par des élections. Tout le monde ne peut pas en dire autant.

Malheureusement, dans l’ambiance actuelle à Madagascar, la Force a pris le pas sur le Droit, faisant ainsi mentir la fameuse injonction de Cicéron qui disait « Cedant arma togae » (Que les armes cèdent à la toge [du pouvoir civil]). A l’ombre protectrice (et bienfaitrice) d’un régime qui prétend user de la Foi tout en s’asseyant sur la Loi, certains se sentent le pouvoir de dire tout ce qu’ils veulent sans être inquiétés. Tout le monde doit donc se méfier, car n’importe qui peut être accusé de n’importe quoi : d’avoir assassiné Ratsimandrava, commandité les attentats du 11 septembre, financé les bombes artisanales, pratiqué la pédophilie, ou je ne sais trop quoi encore.  Que personne ne s’étonne d’apprendre un jour dans la presse des 12 collines que Ndimby est en fait Oussama ben Laden, réfugié à Madagascar après avoir coupé sa barbe et lavé son turban (ou vice-versa).

 

Fitiavana de mes 1 + 1 …

Dans une de ses dernières chroniques, VANF protestait contre les intimidations perpétrées contre Raymond Ranjeva , évoquait  « la supériorité morale qui refuse et condamne la délation institutionnalisée, la détention arbitraire, le terrorisme journalistique », condamnait « un star-system qui nivelle par le bas de l’Entertainment la culture pluriséculaire du mérite par le savoir », et soulignait que « l’intelligentsia ne doit pas avoir honte de savoir parce que les cancres se seraient emparés des médias ». J’ose espérer qu’il ne parle pas de moi, mais de manière générale, j’adhère entièrement à ces trois points. Et je suis admiratif de son courage à défendre Raymond Ranjeva publiquement, quand la plupart se tait prudemment, la queue entre les jambes.

Car de nos jours, un mot de travers, un article de trop ou un éternuement trop dissonant peuvent vous amener très rapidement aux trois voyages qui ne seront pas sur la banquise : première étape, la rumeur : les colonnes ou les ondes des médias hâtifs ; deuxième étape, la terreur : les bureaux de la gendarmerie ; troisième étape, la douleur : une cellule à Antanimora. Et tout ceci, sans que qui que ce soit ne lève le petit doigt. Et là, je pose la question à tous les va-t-en-guerre de salon, qui d’Antananarivo ou de 10.000 kms, appelaient des politiciens ou des membres de la société civile à oser se lever pour se dresser contre l’injustice : où sont-ils et que font-ils devant de telles tentatives d’intimidation contre ceux qui refusent la pensée unique des gros bras et grandes gueules ? En politique comme ailleurs, les conseillers ne sont jamais les payeurs, et comme disait Brassens,

Les Saint Jean bouche d’or qui prêchent le martyre
Le plus souvent, d’ailleurs, s’attardent ici-bas.

Laissons cependant les enquêtes sur le Professeur Ranjeva et son entourage se faire sereinement pour clarifier les choses, en espérant que ses responsables aient la volonté, la capacité et surtout la décence de les mener honnêtement, loin de la pression des griots qui veulent jouer au procureur ou à l’officier de police judiciaire du dimanche. Toutefois l’expérience des deux ans passés n’invite pas forcément à l’optimiste : rappelons que même le Syndicat des magistrats de Madagascar (SMM) a pointé du doigt dans ses communiqués la politisation actuelle de la Justice.

Depuis que les rédacteurs de la Constitution ont niaisement obtempéré et mis le Fitiavana (Amour) dans la devise de la République (2), jamais ce mot n’a eu aussi peu de sens depuis le retour à l’Indépendance en 1960, tout comme celui de Démocratie. Enhardi par le silence complice de la Communauté internationale, le régime multiplie les violations de plus en plus fréquentes des droits de l’homme les plus élémentaires. Certains pays se permettent même d’envoyer des observateurs pour valider un référendum bancal, prélude sans doute d’actions de lobbying pour encourager la communauté internationale à se déculotter à court terme. « Ce qui m’effraie, ce n’est pas l’oppression des méchants; c’est l’indifférence des bons »  disait Martin Luther King. Encore un qui est mort pour ses idées. L’exemple des dinosaures politiques malgaches montre au moins une chose : pour vivre heureux et longtemps, il faut soit se taire, soit se fondre dans la meute dirigeante du moment, quite à retourner la veste après.

Dans presque tous les camps on en voit qui supplantent
Bientôt Mathusalem dans la longévité
J’en conclus qu’ils doivent se dire, en aparté
« Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
D’accord, mais de mort lente »

 

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(*) Mon excellent confrère Sylvain Ranjalahy (Express de Madagascar) parle aujourd’hui dans son édito de « An-tany mora ». Brillant.
(1) Zou sur le dictionnaire ?
(2) Heureusement qu’ils n’ont pas pensé à mettre « Fitiavana – Fahafinaretana – Tosam-pifaliana « . Et même s’ils avaient rajouté « Viva – Oh la la », le ENY l’aurait toujours remporté.

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