Partir sans trahir

Publié le par Ny Marina

J’ai le grand plaisir de vous proposer un excellent texte, qui s’attaque à un sujet ardu, surtout dans le contexte actuel : le gasy d’Andafy est-il toujours un gasy ? Bien entendu, cette question ne devrait même pas se poser, tant la réponse est évidemment ENY. Mais il est curieux de voir souvent sur les différents fora des réactions épidermiques de personnes qui ont le dénigrement facile envers les gasy qui ne vivent pas au pays : « vous n’êtes pas au pays, vous ne comprenez rien, vous n’avez rien à dire ».

On peut écrire autant sur les aspects négatifs que les aspects positifs d’une expatriation choisie. Aujourd’hui, Sevane nous a parlé des aspects positifs. Peu importe si le verre est à moitié plein ou à moitié vide. Personne n’a de leçon à donner à qui que ce soit sur ses choix personnels. Sevane a parlé des siens, et ils sont tout aussi respectables que d’autres. Moi malgré les possibilités qui se sont offertes, j’ai toujours refusé de quitter Madagascar pour un tas de raisons. Cela ne fait pas de moi ou de Naina que Sevane cite entre autres, de meilleurs ou de pires gasy que Sevane, et vice-versa.

Avec des mots simples, qui sont les meilleurs parce qu’ils viennent du coeur, Sevane nous a fait comprendre qu’un choix de vie, quelles que soient les raisons, ne veut pas dire un reniement de ses racines. Ce texte mériterait de passer dans les livres d’histoire, et devrait déculpabiliser ceux qui subissent quelquefois des critiques injustifiées. Sevane apporte une pierre à un débat ouvert par Lalatiana Pitchboule il y a quelques mois, quand il s’est interrogé sur le rôle économique que pouvait avoir la diaspora. Puissent ces deux textes permettre d’asseoir peu à peu une réflexion sereine entre gasy d’ici et gasy d’ailleurs, au-delà des complexes de supériorité et d’infériorité des uns et des autres…

Ndimby A.

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Mon parcours est classique.

Celui de tous les jeunes Malgaches qui partent se réaliser ailleurs, dans un pays qui condense tous les rêves. « Un pays de lumières et aux possibilités illimitées », où les dés ne sont pas pipés. Où chacun a sa chance, à force de travail et de courage. Notre rêve américain à nous, en somme.

Faire partie de cette Gasypora disséminée aux quatre coins du globe et qui participent, par leur travail apprécié, au développement de leur pays d’accueil, et rehaussent par la même occasion l’image de leur pays d’origine. Faire connaître mon pays à ces gens qui font invariablement rimer Madagascar avec lémuriens, cocotiers et pauvreté. Ceux qui ne peuvent pas situer Madagascar sur une carte… Il faut croire qu’il y a du boulot : dès mes premières vacances françaises, où nous avons fait du canoë-kayak en Dordogne, nous avons atterri dans un village reculé. En entrant dans une auberge, tous les regards se sont braqués sur moi, les gens se sont tus, comme si le temps était suspendu… Je m’attendais à ce que l’un d’eux s’enfuie en criant : « Au secours, un Sarrasin ! ». Je ne saurai jamais ce que recouvrait ce silence assourdissant. Mais une chose est sûre : je devais être la première « black » jamais vue dans ce village.

Citoyen à part entière ?

Pour beaucoup, celui qui part est un peu la fierté de la famille. Pas étonnant donc si par la suite, celui-ci doit faire face à des attentes élevées de la part de sa famille restée au pays. À l’inverse, j’ai remarqué que de plus en plus de concitoyens voient ce départ d’un mauvais œil : abandonner les siens, sa patrie pour satisfaire des ambitions personnelles est une trahison. À tel point que certains dénient à la diaspora la légitimité de parler des problématiques nationales. On en arrive à se demander si l’on est toujours citoyen malgache. D’ailleurs, a-t-on déjà le droit de voter ?

Je me sens malgré tout habilitée à parler de mon pays, pour le connaître au moins dans ses grandes lignes. Au même titre qu’un « Sinoa be fe », l’épicier du quartier, ou un Ralesa qui garde les vaches, ou Pierrette qui confectionne des vêtements dans une zone franche, ou encore Naina l’étudiant en Polytechnique… D’autant que la distance autorise le recul, une appréhension différente sinon plus objective. Je ne crois donc pas qu’il faille absolument résider à Madagascar pour comprendre ce qu’endurent nos compatriotes, ou pour être capable d’aborder les problèmes nationaux avec pertinence. Dans un pays où le peuple a fini par se résigner par peur et par lassitude, où les partis d’opposition ne jouent pas leur rôle et où les journalistes trop insolents ont droit à une suite au « Resort & SPA » 5* d’Antanimora, avoir une voix extérieure qui échappe totalement aux pressions matérielles comme politiques, et qui remette en question un système défaillant, n’est pas du luxe. Je ne prétends pas détenir les clés de la sortie de crise ni pouvoir me transformer en présidentiable en tailleur-cintré. Mais à défaut de pouvoir proposer un programme économique, tout citoyen, quel que soit l’endroit où il se trouve, a le devoir de déceler les failles et de tirer la sonnette d’alarme. Nous sommes tous les gendarmes de la mauvaise gouvernance, où que nous nous trouvions.

Ceci dit, je ne nie pas que l’arrogance de certains membres de la diaspora n’arrange rien. Une arrogance qui ne se justifie pas toujours, mais qui apparaît sûrement comme une insulte à un peuple qui lutte contre les rigueurs de la survie avec toute la dignité dont il est capable, et qui sait chercher dans ses derniers replis, des raisons d’espérer et d’être heureux malgré tout.

Diaspora : un ailleurs hétérogène

Dans la grande majorité des cas, c’est la sécurité et l’amélioration du statut économique (études, travail) qui déterminent l’« exil », provisoire ou pas. Mais au-delà de ce seul dénominateur commun, on a tort de considérer une diaspora, malgache ou autre, comme une entité homogène.

La nôtre est composée d’étudiants, de travailleurs, de chômeurs, de personnes en situation irrégulière, mais aussi d’intellectuels bardés de diplômes justifiant d’un réseau relationnel respectable… Leur seul point commun est donc le fait d’avoir quitté le pays pour vivre ailleurs.

Par rapport à la crise malgache actuelle, par exemple, la diaspora de France est divisée entre ceux qui ne se sentent pas du tout concernés et qui se contrefichent pas mal de ce qui se passe à Madagascar ; ceux qui ne croient ni au régime en place ni en la capacité de l’opposition à faire mieux ; ceux qui sont convaincus que Andry Rajoelina et son équipe sont tout à fait compétents pour gérer la situation et, mieux, qu’il est le messie venu nous sauver ; ceux qui attendent encore le retour de leur Dada (je crois que c’est mal parti) ; ceux qui exigent que la loi soit tout simplement respectée et qui considèrent que la prise de pouvoir par Andry Rajoelina et ses complices n’est nullement une manifestation de la démocratie mais bien un coup d’État ; et enfin, ceux qui commencent à être de plus en plus séduits par un nouvel homme : Raymond Ranjeva.

Nos visions divergent. Notre degré d’implication aussi. Certains sont convaincus que les entités étrangères sont les responsables de cette crise, la France en première mais aussi les bailleurs de fonds. D’autres refusent toute implication extérieure dans la recherche de la sortie de crise : certains États (africains sous-entendu) ont déjà suffisamment de problèmes pour jouer aux donneurs de leçons. Certains sont plus dans l’action et essaient par diverses manières (associations, entreprenariat, blogs, engagement politique ….) d’exercer leur droit d’intervention. Alors que d’autres se contentent de saluer les actions menées par les autres, sans jamais y prendre part. Et la liste n’est pas exhaustive.

À bien y regarder donc, il s’agit tout simplement d’une duplication en miniature de ce que nous avons déjà à Madagascar.

Mais à défaut de trouver un référent unificateur, ne pourrions-nous pas construire un projet collectif et crédible pour Madagascar ?

Diaspora : un potentiel à ne pas négliger

Le pouvoir doit se rendre compte que d’autres pays se développent grâce aux prestations de leur diaspora. Je pense surtout à l’expertise des professionnels hautement qualifiés. Pourquoi donc ne pas utiliser ce potentiel, afin de l’intégrer dans le processus de développement ?

Nous savons tous que nos universités ne sont pas compétitives sur le plan international. On pourrait, par exemple, utiliser ces ressources pour un projet de modernisation de l’enseignement universitaire via un transfert de connaissances, via l’apport de méthodes pédagogiques innovantes et plus efficaces, ou en introduisant de nouvelles technologies (en particulier dans le domaine de la science et de la médecine).

À une échelle plus modeste, notre apport se limite parfois au simple cercle familial, ce qui n’est déjà pas mal après tout. Nous avons tous les uns et les autres envoyé de l’argent à nos familles, pour contribuer aux aléas de la vie (aider des parents en difficultés, pour des soins médicaux, des événements familiaux…), ou aider à la réalisation d’un projet de vie (des études, un mariage, une naissance…), ou tout simplement pour investir (achat d’un terrain ou d’une maison, ou même pour financer une petite entreprise…).

Mais le leitmotiv est toujours ce désir confus mais profond et sincère, de s’organiser afin de s’engager plus en avant en faveur du pays lui-même, ou du moins de sa région d’origine, ou pourquoi pas tout simplement de son ancienne école ? Nous pouvons améliorer les infrastructures, organiser des dons de livres, aménager une bibliothèque, mettre en place des plates-formes multimédia où élèves et enseignants pourraient se familiariser avec les outils de bureautique et les outils de recherche et d’informations sur internet … chacun doit faire ce qu’il peut à son petit niveau. Car il ne faut jamais perdre de vue que l’éducation joue un rôle essentiel dans le développement économique d’un pays et qu’une société stable et démocratique est utopique sans un niveau minimum d’éducation.

Toutes ces initiatives mises bout à bout sont autant d’impulsions pour le développement du pays. Alors, pourquoi ne pas encourager les gens de bonne volonté en leur offrant des conditions favorables, en simplifiant les procédures, en baissant les taxes douanières… ?

Qui veut ne peut pas toujours

Kennedy disait « Ne te demande pas ce que ton pays peut faire pour toi, mais ce que tu peux faire pour ton pays ». Cela vaut-il pour Madagascar, avec un système aussi instable et déstructuré par une pauvreté non seulement matérielle mais aussi morale ? Comment investir les yeux fermés dans un pays où l’on n’a aucune garantie et où il manque totalement de transparence (dans les appels d’offres, pour ne citer que ça) ? Quelles garanties avons-nous, lorsqu’on sait que le système est corrompu de la base au sommet de la pyramide, et que tout se partage entre « copains » ? Qui pourrait assurer qu’à la prochaine révolution, tous les efforts ne seront pas réduits en cendres ? Qui pourrait garantir que les dons en nature ne seront pas revendus ou détournés de leurs cibles ? Il est évident que toutes ces incertitudes peuvent décourager plus d’un. Et pour l’instant, nos dirigeants sont encore occupés à assurer la survie de leur régime et de leurs bedaines. Accuser la diaspora d’être inefficace, c’est comme accuser un enfant de ne pas aller à l’école alors qu’il n’existe aucune infrastructure. L’échec de la diaspora est, on le voit, lié aux défaillances mêmes de l’État.

Bien sûr, il n’appartient pas à l’État de porter tous les projets à bras-le-corps (d’ailleurs, il en est incapable, il l’a démontré), mais il devrait, au moins, être le garant de l’État de droit et aussi mettre en place des mesures d’accompagnement pour réguler et faciliter le déploiement des divers projets qui fleurissent aussi bien dans le pays qu’à l’étranger. La volonté permet certes de grimper sur les cimes, mais sans moyens, on reste au pied de la montagne.

Il serait toutefois malhonnête de ne pas reconnaître qu’au-delà des responsabilités de l’État, qui sont incontestables, nous avons aussi nos responsabilités et n’avons pas toujours fait l’effort patriotique nécessaire pour nous organiser collectivement. Les associations pullulent mais, pour diverses raisons, elles atteignent rarement le but qu’elles se sont fixé. Souvent, les ressources sont limitées (temps, argent), les membres sont des autodidactes à titre bénévole et manquent de ce fait d’organisation, de professionnalisme, d’expérience… Sans parler des petites guéguerres internes entre membres qui font finalement que certains finissent par préférer agir individuellement, voire pas du tout.

Les deux pieds dehors et le cœur dedans

Pour finir, je dirai qu’on ne quitte jamais son pays sans remords ni regrets. Mes deux pieds sont ici, mais j’ai laissé une part importante de moi là-bas. La fois dernière que j’y suis retournée, dans le taxi qui me ramenait de l’aéroport à mon hôtel, j’ai été frappée par la pauvreté, l’insalubrité. Mais dans le même temps, la politesse, la gentillesse et le sourire des gens m’ont profondément touchée. J’étais chez moi, sur la terre de mon enfance, la terre de mes ancêtres. Mais la vérité est que je suis plus utile ici pour les miens, pour mes amis et pour tous ceux qui ont besoin de moi, qu’en restant au pays. Je ne prétends pas éradiquer la misère. Ce n’est certes pas de ma faute si des enfants marchent pieds nus, si des mères de famille font leurs courses dans les poubelles de Tana, si des enfants du même âge que les miens mendient en plein centre d’Analakely. Mais si je ne fais rien, alors ça le deviendra.

Sevane

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