PÔLITÌKA HARABIA

Publié le par Ny Marina

Le 4 juillet 2010

 

Utiliser une belle langue était un souci dans notre ancienne société. Des pratiques comme les virelangues, le verlan – ou vers-l’en – (teny mifotitra), la langue fourrée (teny asiana) et la langue ajoutée (teny ampiana), apprenaient aux enfants la bonne prononciation et ce que j’oserai appeler l’orthographe du malgache oral en contrariant l’érosion de la langue. Dans l’institution scolaire apparut un type de parler dénommé teny arabìa ou teny harabìa, où, partant de l’alphabet, les jeunes collégiens permutaient les consonnes selon le code suivant :

 

b Û z

f Û t

h Û r

k Û n

d Û v

g Û s

j Û p

l Û m

 

Le b devenait z et inversement, etc. Ainsi, selon ce code, teny arabia se disait-il feky ahazia. Un tel code inadapté à la langue malgache ignorait la réalisation des prénasalisées et celle des trois affriquées, les ts /c/, tr /tr/ et dr /dr/. Les jeunes du collège protestant d’Ambatonakanga à Tananarive, comme Odeam Rakoto, le pratiquaient aux alentours des années 1930.

Qu’Odeam Rakoto soit devenu un homme de théâtre complet de l’écriture à l’interprétation, n’interdit pas de penser que le teny harabia est à mettre au nombre de ces développements modernes qu’engendre le contact avec l’Europe et qui aboutissent à des exercices de haute voltige purement gratuits sans autre profit pour les hommes et leur culture que l’obtention d’une «distinction» par ceux qui se trouvent sur le lieu stratégique du contact. A la différence des virelangues, des paroles fourrées et des verlans traditionnels, le teny harabia, langue secrète distinguant de leur milieu ceux qui sont allés à l’école, ne contribue pas à apprendre à bien parler le malgache.

On doit aussi se demander si la politique à Madagascar n’est pas une pôlitìka harabia, un de ces développements modernes qui bénéficient à quelques privilégiés et non au grand nombre dont ils sont censés s’occuper. Les fêtes du Cinquantenaire nous donnent l’occasion d’étudier la question.

 

Parmi les festivités, on le sait, on a pu distinguer celles qu’organisa la Hat et celles qu’organisèrent les Forces armées.

 

Le mercredi 23 juin, devait être inaugurée au rond-point d’Anosy une stèle érigée par la Hat pour le Cinquantenaire des Forces Armées. Le détail de ce petit événement permet de mieux comprendre les problèmes malgaches. Au petit matin, colonels et généraux du protocole étaient à Anosy pour organiser l’inauguration. Pour rendre les honneurs au chef de l’Etat, la circulation ayant été interdite, les cinq régiments et la musique militaire furent donc disposés. C’est alors qu’intervint l’imprévisible et l’irréparable : la stèle s’écroula. Ce qui est important, ce ne sont pas les premiers commentaires des officiers supérieurs et généraux qui affirmèrent que les services du Génie militaire auraient été capables d’ériger une telle stèle qui aurait été solide, mais que les procédures techniques et financières de la Transition montraient leur inefficacité. Ce qui est important chez ces officiers qui ont fait Saint-Cyr et l’Ecole de Guerre, ce sont les autres commentaires qui constatèrent que la Transition n’avait pas fait l’indispensable joro – sacrifice à Zanahary et aux ancêtres – ni accompli les rituels traditionnels. Dans les faits politiques les plus prosaïques, le caractère sacré du pouvoir qui n’a rien de républicain, reste continuellement présent dans notre actualité avec le désir profond d’un retour, de quasi retrouvailles devrais-je dire, avec un système politique malgache respectueux des valeurs que les ancêtres avaient défendues et illustrées.

 

Dans ce qui caractérise la pôlitìka harabia, il faut voir l’absence d’unité des manifestations présentées au public et un logo du cinquantenaire que les militaires ont refusé d’adopter, se satisfaisant du logo que l’armée utilise communément.

Mises au régime sec – contre les quatre à cinq milliards de Fmg dont elle disposait habituellement pour les fêtes de l’Indépendance, les forces armées n’avaient reçu cette année que huit cent millions de francs –, elles ne purent organiser la grande kermesse à laquelle elles avaient songé et se décidèrent à faire une opération Portes ouvertes qui reçut une belle affluence pendant trois jours. Elles y ont montré au public comment elles assuraient les missions qui lui sont confiées. Elles voulaient restaurer une unité de l’armée bien mise à mal depuis un an et demi. Et retrouver leur fierté d’être au service de la nation. Elles ont aussi organisé le grand défilé qui a attiré lui aussi un grand public. Elles furent obligées d’ouvrir plus largement que prévu le stade de Mahamasina, tant l’affluence fut nombreuse. On y vit des command-car qui ressemblaient à des Hummer mais qui avaient été montés en Chine. Et la gendarmerie avait reçu de nouveaux véhicules Renault, peut-être le voan-dalàna de quelqu’un qui revenait d’Europe. Des spectateurs y virent un signe évident des effets actuels de la mondialisation.

 

Puis était prévu à 14 heures 30 un « coquetèle dînatoire » à Iavoloha. Les invités arrivèrent dans cette belle et grande salle que Ravalomanana a fait construire. Le sol y est de marbre malgache fait par Magrama, alors que la Hat de Joelina préfère du marbre chinois pour le parvis de l’Hôtel de Ville sur la place du 13 Mai. Geste diplomatique d’Ambohitsorohitra ou procédure financière sans transparence des crocodiles du même lieu ? Je ne sais et n’oserai pas me prononcer.

14 heurs 30 arriva. Le gamin n’était pas là. Nul ne s’en étonna tant est admis le pli du retard obligé dans le nouveau protocole radzouëlien. Enfin, le gamin vint réciter en français et en malgache le petit laïus de moins de dix minutes qu’on lui avait appris. Il faut dire qu’Ambohitsorohitra a connu ces temps dernier un grand chamboulement sans communiqué ni conférence de presse : le triumvirat politique qui maternait le plus jeune président non élu de la terre, a été écarté. Disparaissent donc Astérix et Zazah. Quant à Annick, elle a été remplacée par Rolly Mercia, le rédac-chef de La Vérité ; et occupe on ne sait quel poste mais toujours à la Hat. On n’a pas aperçu les deux premiers. S’ils étaient là, du moins n’étaient-ils ni parmi les Véhipés des Véhipés, ni parmi les simples Véhipés. Il n’y avait pas non plus beaucoup de militaires.

Depuis que les invitations avaient été lancées, le coquetèle dînatoire était devenu un repas assis. Les invités tardaient à prendre place. La maîtresse de cérémonie fut obligée de lancer trois rappels mais suffisamment espacés pour laisser aux retardataires le temps d’arriver. Quand enfin, vers cinq heures, il fut décidé de servir les repas et que chacun put voir que de nombreuses places assises étaient inoccupées, un invité estima, à vue de nez comme les chiens attrapent les puces, qu’au moins le quart de invités n’étaient pas venus.

De la meilleure source, j’ai ensuite appris que pour cette belle et grande salle où l’on peut inviter cinq mille personnes, seules deux mille sept cents invitations avaient été lancées. Et que des deux mille sept cents couverts commandés au Colbert, seuls quinze cents à dix-sept cents repas avaient été servis. Dans cette masse d’invités choisis sans doute pour le soutien dont Ambohitsorohitra pense qu’ils le lui accordent, un bon millier, soit un grand et bon tiers, avaient fait défection et avaient fait la moue devant le repas gastronomique préparé par le Colbert. Et ce n’est pas la réputation de cet établissement qui les avait fait fuir. Sans doute est-ce une des conclusions qu’ils ont tirées de l’expérience de la pôlitìka arabia que la Hat dans son ensemble ne sait même pas gérer depuis le temps qu’elle est aux affaires de ce qui reste de l’Etat. Et aux cours du repas, ceux qui étaient venus et avec lesquels mon correspondant a conversé, ne se sont pas privés d’énoncer des jugements définitifs sur cette gestion arabia catastrophique.

Une des lois de la pôlitìka harabia, c’est le Samy mandeha, samy mitady – chacun fait ce qu’il veut… – et l’on ne peut prévoir de quoi demain sera fait, ni si arrivera ce qu’on est en droit d’attendre. La pôlitìka harabia, c’est le règne de la précarité et de l’incertitude au nom d’une prétendue volonté du vahoaka.

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