QU’EST-CE QUE LE VAHOAKA ?

Publié le par Ny Marina

 

 

Le 03 octobre 2010

 

La maison, qui rase gratis dès aujourd’hui, faisant tout pour satisfaire son aimable clientèle, répond donc à une question qui lui a été posée. Définir le vahoaka en malgache, c’est aussi difficile que de définir le peuple en français. Le Dictionnaire de Furetière (1690) présente cinq entrées pour le mot peuple. J’en donne l’essentiel.

1. Assemblée de personnes qui habitent un pays, qui composent une nation. 2. Se dit particulièrement des habitants d’une ville. 3. Se dit plus particulièrement par opposition à ceux qui sont nobles, riches, ou éclairés. Le peuple est par tout, c’est-à-dire sot, remuant, aimant les nouveautés. Il est de la lie du peuple. Le petit peuple, le menu peuple, le commun du peuple est malin et séditieux. 4.Peuple se dit d’une multitude de gens. 5. Se dit aussi du petit poisson, de l’alevin, ou norrain qu’on achète pour faire valoir un étang.

Je ne retiendrai que les quatre premiers sens. Le cinquième qui, sans reprendre norrain, a été aussi retenu par Littré, est intéressant, car il pourrait expliquer l’expression méprisante de « menu fretin », quand elle est appliquée à une catégorie de personnes.

Littré fait une place beaucoup plus importante au mot « peuple » avec treize entrées et des précisions ou politiques ou religieuses. 1. Multitude d’hommes d’un même pays et vivant sous les mêmes lois. 2. Se dit quelque fois des habitants d’un Etat composé de diverses provinces qui n’ont pas été réunies en même temps et qui sont régies par des lois différentes. 3. Multitude d’hommes qui, bien que n’habitant pas le même pays, ont un même religion ou une même origine. Le peuple juif… 4.Dans le style biblique, le peuple de Dieu ou, absolument le peuple, le peuple juif. 5. Peuple se dit par rapport au gouvernement d’un roi, d’un évêque, etc. 6. Habitants d’une même ville, d’un même village, etc. 7. Le peuple considéré dans les Républiques comme le souverain. 8. Il signifie quelque fois la multitude, le public considéré dans son ensemble. 9. La partie de la nation, considérée par opposition aux classes où il y a soit plus d’aisance, soit plus d’instruction. 10. Par extension, foule, rassemblement. 11. Petits poissons. 12. Rejeton au pied des arbres, des plantes. 13Adj. Qui tient du peuple, qui en a le caractère, qui ne s’élève pas au dessus de lui.

Je ne dis rien du Robert, ne l’ayant pas sous la main. En plus, on pourrait quand même ajouter, et sans commentaire, que le Peuple avec majuscule peut ne désigner qu’une seule personne. C’est bien ce qu’il faut comprendre quand Jules Guesde disait : « Quand nous sommes trois, nous signons la Commission. Quand nous sommes deux, nous signons le Parti. Mais quand je suis seul, je signe le Peuple. » Je n’en garantis pas la ponctuation, C’est une lecture du temps de la Khâgne.

 

Les dictionnaires malgaches n’offrent pas une telle abondance, ni une telle précision. On le comprend de la part des missionnaires qui débutaient ce travail de lexicographie, allaient à l’essentiel et, sauf pour Webber dont on voit l’esprit de finesse dans d’autres entrées, ne soupçonnaient pas la complexité d’une langue non écrite.

 

Jones 1835 : « the people, the subjects of a kingdom, the commonwealth, the public. », suivi de son dérivé à préfixe ma+nasale : « mamahoakato borrow a number of people to work on a particular day for whom a bullock &c. is killed »

Webber 1853 : « le peuple entier, le public, tout le royaume, la masse, la généralité, l’universalité ; ( ? l’univers, le monde entier », qui poursuit avec le verbe tiré de la racine : « Mamahoaka, traiter en public, convoquer le peuple entier, donner des fêtes ou repas publics, être populaire ; [dictionnaire hova] rassembler beaucoup de monde pour une corvée et leur faire manger un bœuf. »

Richardson 1885 : « The people, the public, the subjects of a kingdom, the commonwealth. It generally takes the full suffixes without rejecting the -KA. – Mamahoaka,v. int. (Imp. mamahoaha, Rel. amahoahana, Rel. Imp. amahoahy.) To obtain help, or to be helped by the people from another place, by agreeing to furnish them with provisions, or to kill a bullock for them.

Abinal et Malzac 1888 : « Les sujets d’un état, le peuple, public ; fig. très nombreux. » Et : « Mamahoaka. Réunir un certain nombre de personnes, emprunter leur service en les nourrissant ou leur distribuant de la viande », ainsi que « Famahoahana. L’action de réunir, d’emprunter un certain nombre de personnes, le motif, le lieu. »

Rajemisa-Raolison 1985 : Il donne une traduction malgache de l’Abinal et Malzac en y ajoutant des exemples. Il donne en plus une liste de 10 synonymes.

Dictionnaire de l’Académie 2005 : C’est le plus pauvre. Il se contente pour Vahoaka de : « Fitambaran’ny mponina ao amina firenena iray sy na ao amin’ny fiarahamonina iray. », c’est-à-dire « Ensemble des habitants d’un pays et/ou communauté et unité d’habitants dans un lieu. » Il ne retient aucun dérivé et ne donne aucun synonyme.

 

Si je tente de faire une première approche de lexicologue, il me faut aller consulter les textes.

1. Tous les habitants du pays et sujets du souverain, les étrangers en sont a priori exclus. Un synonyme est Ambanilanitra. Quand Ranavalona ire, interdisant le christianisme en 1835, écrit izao vahoakako izao ou ny vahoakako.

Ary tsy izany ihany, fa lazaiko marimarina aminareo koa, fa raha izao vahoakako izao no manova ny fomban-drazana, izay fanao hatramin’ny Roambinifolo Manjaka ka hatramin’Andrianampoinimerina sy Ilehidama, raha izany no ovana, laviko izany, fa izay napetraky ny razako tsy avelako hovàn’olombelona.

Koa indro ny amin’ny Fivavahana, na Alahady na ankoban’andro, ny badisa, ny sosaietỳ, tsy azon’nyvahoakako atao amin’ny taniko izany; ary hianareo Vazaha kosa, ataovy izay fomban-drazanareo. Nefa kosa raha mbola misy taozavatra sy fahendrena tokony hahasoa ny Ambanilanitra tianareo hapianarina, ataovy fa tsara izany. Izany ary no teniko, ka tiako ho renareo havako.

Ou encore ces Malgaches engagés à la Réunion et qui en reviennent en 1871 :

Ary izany nolazaina aminao Tompokovavy, ny aminy soanataony Mose Loy vazaha farantsay, izy no manatitra ny vahoakao avy any andafy hody hanatona anao tompony, hipetraka aminy tanindrazany koa 11 indray ny vahoakao vao nentiny ankehitriny, tonga ao aminay Faradifay. (lettre de Fort-Dauphin 1871).

2. Tous les sujets du souverain même d’origine étrangère à partir du moment où ces derniers lui ont versé le hasina et indiqué qu’ils suivaient la loi du Royaume (manaraka ny laloa sy ny lalàna amin’ny tany Madagascar). Ainsi de Rasoherina en 1866 :

 «Koa lazaiko aminareo ho azonareo tsara izany, dia ataovy an-kabary amin’ny vahoaka izao tsy mivaro-tany izao, ary ny amin’ny silamo sy ny karana sy ny arabo sy ny talaotra eto aminareo, mba manao ho vahoakako izy. Koa raha mba hanaraka ny laloa sy ny lalàna amin’ny tany Madagascar izy sy mba hanao ny fomban’ny Ambaniandro, koa hanao hadintany sy hazolava sy fefiloha sy izay fanompoana fanaon’ny Malagasy, koa indrindra koa raha misy diso amin’ny lalana fomban’ny tany, dia atao gadralava, ary misikina tapahin-doha sy very vady aman-janaka sy mahalany fananana. Koa raha manaiky hanaraka ny laloa sy ny lalàn’ny Madagascar izao izy, dia mahazo mividy tany, ary raha tsy hanaraka izao kosa izy, dia ataovy arak’io amin’ny vazaha io hiany, fa tsy misy hafa raha olona avy any andafin’ny ranomasina.

3. Les sujets d’un prince ou d’un seigneur dans les limites de leur seigneurie. Ainsi ces paroles de Ramosamamararata, un prince antanosy de la région de Fort-Dauphin en 1866 :

«Soa loatra no ataon’ny Manjaka  ahy sy hianareo Manamboninahitra sy ny Andriambaventy, koa raha izany no ataon’Ijomanery ahy, dia haniraka aho haka ny vahoakako any andafy, fandrao mitody any Imahafaly izy».

Dans ce sens, le mot peut être parfois doté d’une majuscule à l’initiale, lorsqu’il s’agit d’un événement d’importance nationale. On le voit dans le manuscrit du compte rendu quotidien du décès et des funérailles de Ranavalona ii en 1882, sous la plume d’un Grand de le Cour, Rabefaniraka 13 Honneurs Officier Du Palais.

Ary nony tonga tao ny Prime Minister, dia nanantsafa Andriana Ralaitsirofo Andbty ary dia novalian’ny Prime Minister hoe : « Ny Manjaka dia tsara tsara hiany, fa hianareo no manao ahoana », dia nisaotra Andriana ny Vahoaka.

Ny any Anindrantany rehetra noho izao ady aminy Farantsay izao, dia tsy misotisoty (Izany hoe tsy manao fisaonana miseho). Ary ny hevitra sasany koa dia izao. Rahampitso dia miati-dranomaso eto nyvahoaka sy amy ny Alahady.

4. L’ensemble du peuple qui n’est pas concerné par une mesure particulière. Dans un manuscrit écrit en 1870 racontant les persécutions en 1837, le vahoaka est distingué de ceux qui se rebellent et prient l’ancêtre des Vazaha, changeant ainsi le culte des ancêtres traditionnels.

Ary taminy 21 Asorontany 1837 dia nanjehiny indray Raberahamba sy Ratsitampohina, ary dia nentiny nankany Vonizongo izy roalahy ary nony teo antsena Alahady dia nokabary taminy vahoaka hoe ity mikiomy sy mivavaka taminy Razambazaha, nanova ny fivavahany razana.

5. L’ensemble du peuple dans le cas d’un rituel d’importance nationale, tant politique que religieux, comme le lefon’omby. Il semble toutefois nécessaire, pour ne pas les en exempter, d’énumérer les différentes catégories : les Grands, ceux qui gouvernent et contrôlent le peuple (mahafehy vahoaka), etc. Ainsi dans cette imprécation mise par écrit en 1870 :

Saingy lehibe, saingy mahafehy vahoaka, saingy mahinan’olona, saingy mahatahotr’olona, saingy eken’olon-teny, koa handrendriky ny hendry, hanome fo ny adala, tsy hanompo an-dRabodonandrianampoinimerina fa handrendri-bahoaka, hanohitra an-dRabodonandrianampoinimerina koa hanondro basy an’Ambohimanga sy Antananarivo, koa hanohitra ny Ambaniandro, raha hanao izany, lefoni-nanahary tahaky ity omby ity. 

6. L’ensemble des gens qui n’ont pas une fonction d’Officier (Manamboninahitra) ou de Grand Juge (Andriambaventy) dans l’administration royale.

Misy koa taratasin’Andriana izay nampanendry Mbtra sy Andbty hitarika ny vahoaka hoany. (lettre de Mahanoro, 1889)

7. L’ensemble des sujets masculins et adultes souvent distingués des femmes et des enfants. Ce groupe des femmes et enfants est appelé valala tsy mandady harona.

ka tsy izany no azy fa efa toetra hafa miankina amin’ny Ditra sy ny herihery mihitsy izay mampihorin-koditra na vahoaka sy ny zaza amambehivavy (lettre de Mahanoro, 1889).

«Ary dia omeo lefonàomby sy velirano ny vahoaka handrian’ny vadiny sy ny zanany.» (Fort-Dauphin 1862)

8. Les ressortissants étrangers soit comme communauté, soit comme individu.

Izahay efa nanao Tsiliantsofona taminao Tompokolahy ny amin’ilay vahoaka Frantsay. (lettre de Mahanoro, 1889)

Ary ny vola nalohan’ny olona amin’ny fehiny Mahanoro nataony ati-dranomaso tamin’ny niambohoany i Tompokovavy Razafinandriamanitra renibe masin-dRanavalona Mpanjaka ny Madagascar : 2-0-0 taminyvahoaka Frantsay, ka indro ny taratasy nakambany any amin’ny an’ny Prime Minister. Ary ny lalam-po araky ny fombam-pihavanana, naterin’ny olona ho famangiana… (lettre de Mahanoro, 1889)

A. Grignon vahoaka Frantsay. (lettre de Mahanoro, 1891)

Ary Mr Daviot (creole vahoaka English) (lettre de Mahanoro, 1891)

N.B. — Il est à noter que vahoaka n’est jamais utilisé pour désigner la partie de la population qui est méprisée ou pleinement déconsidérée. Richardson en donne des exemples :fara idinafaralahin-tavanyrorohan-tay. Je ne le suivrai pas quand il écrit : « Bozaka amana ahitraThe common people, the multitude, the mob, the rabble. » Dans l’ancienne symbolique végétale, le bois (hazo) est attaché aux andriana, et l’herbe au peuple. Dans les rituels que je connais au tombeau d’Andriamanelo à Alasora, il est appelé il est appelé Ny Vazimba Andriamanelo et invoqué comme Andrian-kazo « Prince de l’arbre ». Que, comme s’en souvient la littérature orale, les adresses au peuple, à tout le commun peuple, aient commencé par la formule « Ray bozaka aman’ahitra ! » – « Ô vous qui êtes le chaume rigide des collines et l’herbe tendre des vallons ! » – ne peut en aucune façon avoir été dépréciatif. N’en déplaise à Richardson et à ses héritiers, bozaka aman’ahitra ne pouvait désigner la populace et la racaille.

Cela ne nous dit rien de la conception du pouvoir qui gouverne et contrôle le vahoaka. A ce propos, il y a un mot Vavea que donne Richardson et dont il ne dit pas grand-chose : « VAVEAA provincial word for VAHOAKA, which see. » J’ai pu travailler sur ce mot que l’on retrouve dans l’anthroponymie de l’Imamo, ouest de l’Imerina actuelle – une région dont le parler, comme celui du Vonizongo, nord-ouest de l’Imerina actuelle, comporte beaucoup de formes du malgache occidental. Dans celui-ci, vavy correspond à baby dans le malgache officiel et, comme l’écrit Richardson, correspond au javanais « Jav. babu, a nurse » et signifie « Carrying on the back ». Dérivé de vàvy, le mot vavèa désigne ce que l’on porte sur le dos.

Traditionnellement comme on le voit toujours, les enfants étaient portés soit sur la poitrine (trotroina), soit sur le dos (babena dans notre malgache standard ou vavea dans le malgache occidental). Ce sont des termes qui sont aussi utilisés pour indiquer, par exemple, la disposition des maisons que les enfants, même adultes, occupent par rapport à la maison des parents dans l’espace de l’habitat. Autrefois, les rois et seigneurs portaient leurs sujets – leur peuple, leur vahoaka – sur le dos et ils en étaient responsables. Dans toute démarche, dans une procession, par exemple, rois et princes étaient les premiers au devant et leurs sujets les suivaient par derrière. C’est la disposition protocolaire du dia mamba ou de mamba « démarche de crocodile » dans les processions du Fitampoha à Belò-sur-Tsiribihina qui place les Dady des anciens rois devant le Mpanjaka actuel, sa famille, les Grands puis le commun peuple.

 

Revenons au vahoaka d’aujourd’hui. Il est certain que le républicanisme chanté à l’époque coloniale a influencé le sens du mot et en a fait un mot novgache (cf. Orwell, 1984), cette langue où les mots malgaches ont un sens français. En fait, le vahoaka est plus souverain par postulat que le souverain par la pratique. Dans la partie occidentalisée de la société et que l’on pourrait appeler la novsociété (cf. sens 3 de Furetière et 9 de Littré), l’égalitarisme donne à chacun le droit d’accéder au pouvoir suprême. Depuis 1971, l’inventivité malgache a tourné à plein et, comme on aurait dit dans l’Italie urbaine des derniers siècles du Moyen-Âge, une partie du popolo grasso – ou popolo grassodans l’avenir comme à Madagascar en 1971 et 1972 – fait appel au popolo minuto de la ville pour aboutir. Le peuple dans son ensemble pour qui les scrutins électoraux ne sont que de nouveaux rituels comme le lefon’omby serment d’allégeance – ou le peuple menu par ses rassemblements dans des sortes de kabary où seul leur accord est demandé (Fa tsy izay, ry vahoaka ?) – donne la légitimité au changement de dirigeance.

En ces rassemblements, le peuple est invité dans une sorte de Famahoahana, un travail politique difficile pour lequel les bœufs offerts sont virtuels et des promesses d’avenir. Ces bœufs peuvent d’une certaine façon devenir réels, quand les initiateurs de la manifestation les invitent à se précipiter pour se servir dans les boutiques, magasins et grandes surfaces que leur ouvrent certains de leurs fidèles et salariés  et où ils se précipitent pour s’emparer dans le rituel fandrombahana de ce qui leur a été promis. Pour le vahoaka de Morondava, le modèle tananarivien du famahoahana est réduit et limité. Mais il promet l’arène et la pelouse synthétique pour nos modernes jeux du cirque.

Les anciennes pratiquent demeurent, mais les idées de l’ancien monde enchanté des ancêtres n’a pas été annulé et oublié. Il faudra que j’y revienne un autre jour.

 

Commenter cet article