RAOUL DES VILLES ET RAOLO DES CHAMPS

Publié le par Ny Marina

Le 17 septembre 2010

 Des Mahaleo, nous n’entendrons plus Raoul en laïfe. Un de nos grands artistes, reconnu par la communauté internationale, nous a quittés et Ndimby lui a rendu un hommage auquel nous nous associons tous. J’ajouterai, quant à moi, qu’il correspondait à ce que tout un chacun devrait attendre à Madagascar, aujourd’hui comme hier, d’un artiste accompli dans le monde des villes : docteur en médecine, il savait soigner les corps, poète et créateur, il savait soigner les esprits.

Son départ me fait penser à un autre créateur qui nous a aussi quittés et qui, lui, avait mis son inspiration au service de la science. David Rasamuel a laissé à ses amis un certain nombre de ses poèmes qui pouvaient être chantés. Bon guitariste amateur, il avait aussi composé des mélodies qui donnaient tout leur envol à ses textes. Au début des années 70 et orchestré par son beau-frère Henri Ratsimbazafy, l’un de ses textes Eo ambaravarankely… lui avait rapporté suffisamment de droits d’auteur pour s’acheter une Dauphine d’occasion. Il l’a cassée en parcourant les anciens sites du Voromahery – cette région qui se trouve au sud de Tsinjoarivo entre la forêt de l’Est et Antsirabe –, et en y faisant ses enquêtes et ses levers archéologiques. Il en a rapporté, outre des traditions sur Rainibetsimisaraka et les Menalamba, une belle maîtrise sur l’ancienne organisation spatiale et sociale de la région. Il avait ensuite cassé une autre voiture pour les travaux de son doctorat d’archéologie sur le site de Fanongoavana qui se trouve entre le lac de Mantasoa et celui de Tsiazompaniry. Archéologue accompli, il avait fouillé le tanan’haolo d’Ambohimanana, près d’Andramasina et, en en ayant obtenu la datation absolue, il avait trouvé le site qui, dans l’attente d’autres recherches, est le plus ancien que nous connaissons sur toutes les hautes terres : il était déjà occupé au 9e - 10e siècle. Avec Rafolo Andrianaivoarivony, il avait apporté les preuves que les ancêtres n’avaient pas attendu Andriamanelo et Ralambo au 16e siècle pour utiliser des couteaux en fer et pour consommer de la viande de zébu. Il a quitté ce monde avant que ne sorte de l’imprimerie son magnifiqueFanongoavana : une capitale princière malgache du xive siècle.

Raoul, David et quelques autres ont illustré ce que devraient être des artistes et citoyens modernes dans notre monde des villes. Ils n’étaient pas du nombre de ces souris et de ces petits rats dont les médias nous abreuvent au nom de la « culture » – des médias qui ignorent les grands artistes qui illustrent nos campagnes qui, à côté des Raoul des villes, sont les Raolo des champs.

 

C’est pourquoi j’aimerais rappeler les noms de ceux que j’ai un peu connus il y a un quart de siècle : Sana de Maintirano, Justin d’Ankazoabo, Bekamby de Tuléar, Rabenarivo d’Andramasina, Rakoto Frah et Sylvestre Randafison d’Antananarivo. Ils avaient représenté Madagascar à diverses manifestations en Grande-Bretagne au Festival du Commonwealth et, en France, au Festival d’Angoulême, au Palais de l’Unesco et à la Maison des Cultures du Monde. Leurs prestations avaient été organisées par un expert Unesco – un musicologue malgache qui avait exploré un certain nombre des huit horizons de la Grande Île. C’était alors dans le cadre de l’Unesco avec le concours du Conseil International de la Musique et de la Commission Nationale Malgache pour l’Unesco, et avec un financement du Fonds International d’Entraide Musicale que présidait Yehudi Menuhin, l’un des plus grands violonistes.

Sylvestre, le dernier frère des Randafison, était bien connu du milieu tananarivien, tout comme le flûtiste Rakoto Frah, ce dernier ne l’étant alors que du milieu populaire. Il n’en était de même ni de l’accordéoniste Justin ni de Sana, valihiste et chanteuse de kolondoy, ni de Bekamby et sa marovany, ni du vieux Rabenarivo dont la valiha animait les rituels traditionnels dans le Vakinisisaony. Les bureaucrates du ministère de la culture doutaient que ces gens venus d’une « brousse » lointaine, ne sachant ni lire ni écrire, puissent honorablement représenter Madagascar devant un public étranger. Pour Sana, ils n’avaient rien fait pour la faire à Antananarivo. Il fallut la veille du départ mobiliser tous les moyens de l’Etat au niveau le plus haut pour prévenir Sana et la faire prendre dans l’Ouest. Elle arriva par un avion militaire trois heures avant le départ à Ivato. On lui remit un passeport préparé et fait à la hâte et put enfin partir et ne pas manquer le programme prévu en Europe. Quand Rabenarivo partit, il signa son passeport de ses empreintes digitales. Quand Bekamby prit le métro, il put voir de grandes affiches de quatre par trois mètres qui l’annonçaient au public parisien.

Les craintes de nos bureaucrates étaient vaines, tant il est vrai qu’un artiste reconnu dans son milieu et appelé pour les grandes cérémonies, ne peut être qu’un artiste de niveau international, même si sa renommée ne dépasse pas les limites de sa région d’origine. Yehudi Menuhin venait aux concerts. Quand il avait entendu le disque L’art du lokanga, il s’était dit « transporté par la virtuosité des joueurs de vielle et de viole malgaches ». La vielle était la lokanga antandroy et la viole la lokangabara à six ou sept cordes.

Les artistes étaient revenus enchantés de leur séjour outre-mer. Je me souviens que, de retour et après une nuit de repos, Justin s’était emparé du bel accordéon qu’il avait acheté chez un des meilleurs spécialistes du côté de la Bastille et, pour le domestiquer, avait entrepris de le démonter et de le « châtrer » (mamositra). Il limait les feuilles de métal qui donnent les sons pour les accorder aux sonorités malgaches, les unes selon celles de la valiha, les autres selon celles du lokanga. Il avait surmonté ses craintes premières d’avoir à survoler l’eau sacrée de la mer, lui qui, quand il allait jouer à une cérémonie dans l’Ouest, sacrifiait un zébu aux grands fleuves qu’il traversait pour ne pas offenser leur Laza.

Je me souviens aussi de Sana jouant de la valiha et chantant la louange des dady lors du Fitampoha de Belò sur Tsiribihina en 1988; sa jeune amie l’accompagnait avec des hochets (kaiamba, faray). Sana avait bien évidemment tout un répertoire de kolondoy – on dit antsa en Imerina –, mais aussi de chants où elle racontait le passé. Quand elle me vit sous l’alodahy qui est l’auvent où s’abritent les chanteuses de kolondoy et les simples fidèles spectateurs et qui est à l’ouest du rivotse où séjournent les dady, le souvenir de son séjour outre-mer lui revint et elle improvisa longuement le récit du voyage qu’elle avait fait et la louange de l’expert qui l’avait organisé. Le conte qu’elle en faisait était destiné aux auditeurs présents, mais aussi aux rois venus de l’au-delà pour la fête.

Ils ne sont pas les seuls. Pensons aussi aux mpilalao qui se produisaient tous les dimanches auKianja mitafo d’Ambodin’Isotry ; la morale qu’ils enseignaient ne justifiait pas leur condamnation par Gérard Althabe de l’Orstom et leur institution était enracinée dans des siècles d’histoire ; malgré leurs vêtements inspirés de ceux de la Cour, elle ne datait pas de l’influence européenne et du 19e siècle, comme l’aurait voulu Françoise Raison. Il faudrait aussi signaler ce violoniste antandroy établi dans l’Itasy qui rendait beaux ses auditeurs, comme tout musicien accompli le fait avec sa musique. Et signaler cet autre violoniste antandroy qui, dans le Sud, enchantait Rôly, jeune étudiant en philosophie qui n’était pas encore Vahömbey et qui s’inquiétait de le voir sans ressources et délaissé au profit du tourne-disque et des hauts-parleurs.

Pensons aussi aux polyphonies sakalava du doany d’Ambato-Boeni, aussi admirables dans les chants profanes que dans les chants sacrés. Aux chanteurs betsileo de isa que j’ai encore entendus non loin de Soatanàna en Isandra à l’ouest de Fianarantsoa dans les années 70 ; Lucien-Xavier Andrianarahinjaka a traduit et publié plusieurs isa, malheureusement sans la voix ni la musique, dont l’un, la geste de Ratsiafabahiny comporte 3324 vers. Avec ces derniers, on retrouvait la tradition des joueurs d’herravou dont Flacourt disait qu’ils pouvaient chanter toute une nuit – une tradition que l’on connaît encore en Asie du Sud-Est à Palawan dans une culture austronésienne traditionnelle.

 

Tous ces Raolo des champs sont aujourd’hui menacés avec la christianisation qui interdit le culte des ancêtres et, comme le déplorait Fulgence Fanony à Mananara-Avaratra, la sono des jiro menaqui remplace l’accordéon dans les bals. Tous ces grands artistes internationaux – je me répète – dont la renommée ne dépasse pas leur région, risquent de disparaître sans laisser de successeurs. Peut-être même est-il déjà trop tard pour beaucoup. Mais Justin est toujours des nôtres. Une bonne et innovante politique de la culture pourrait s’inspirer du modèle japonais qui les nomme « trésors vivants » et leur assure une pension viagère. L’Etat pourrait même leur donner l’Ordre National. Sans doute gagneraient-ils en considération parmi leurs contemporains et trouveraient-ils des successeurs à qui enseigner leur art. On pourrait même organiser, ouverts aux élèves, des concours d’art traditionnel dans les Ceg et les lycées des champs.

Je crains fort que nos bureaucrates avec leur Bac + X ne soient totalement sourds à ce genre de projets. Il faudrait aussi que la prochaine constitution prévoie une article interdisant tout poste électif (maire, député, etc.) et tout poste officiel de responsabilité à quiconque n’aurait pas fait un stage étudiant d’un an dans une campagne qui n’est pas celle de ses ancêtres et n’en aurait pas tiré la matière pour un rapport original. Que l’on n’ait plus, comme le cas s’est produit, un ministre de l’agriculture qui, sortant d’une grande Ecole, constatait qu’il connaissait mieux le Quartier Latin que la campagne où se trouvait le tombeau de ses ancêtres. Je crains aussi que personne ne donne cette idée à nos facteurs de constitution. Certains ont d’ailleurs d’autres préoccupations. A l’un de ces parachutés qui négociait une place de ministre dans le futur gouvernement auprès du représentant d’un grand parti, lui disant qu’il ferait triompher ses idées, il fut répondu : « C’est envisageable, mais il faudrait qu’avant, tu apprennes le malgache ». J’aurais fait la même réponse. Et j’y aurais ajouté : « … Et la culture de tes compatriotes des champs ».

 

Ndimby A.

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