Rassembler des francs-maçons épars

Publié le par Ny Marina


 

Sommets, conférences, rencontres, assises... De Maputo à Antananarivo, ce ne sont pas les réunions qui manquent concernant Madagascar, soit parce que la Grande Ile en est le sujet, soit parce qu'elle les accueille. La 18ème édition des Rencontres humanistes et fraternelles africaines et malgaches (Rehfram 2010) se tiendront cette semaine à Antananarivo. Durant quelques jours, les francs-maçons d'Afrique et de Madagascar se retrouveront donc pour disserter sur le thème de cette année : « Que la Paix soit sur la terre, Que la Joie soit dans tous les cœurs, Que l’Amour règne parmi les hommes !».

Les précédentes Rehfram ont eu lieu à Yaoundé (2007), Pointe Noire (2008) et Casablanca (2009). Notons que les pays d'accueil sont choisis par rotation, et Madagascar accueille pour la troisième fois ces ateliers annuels de la franc-maçonnerie continentale, après 2000  et 2004. Les thèmes respectifs  étaient déjà précurseurs des débats qui allaient avoir lieu dans la décennie : « Comment assurer la création et le juste partage de la richesse en Afrique ? », et « Maçons, femmes et hommes de paix : que faire pour prévenir les conflits en Afrique ? ».

Même si le choix de la Grande Ile pour 2010 a été fait bien avant que la crise politique n'éclate en janvier 2009, on ne peut s'empêcher de se dire que le thème de cette année est d'actualité pour Madagascar. Il appelle également à une introspection des francs-maçons Africains et Malgaches sur le bilan de l'Afrique, 50 ans après l'indépendance de nombreux pays. Où en est le continent ? Pourquoi ? Qui est responsable de la situation ? Qui doit prendre en main les outils pour bâtir l'avenir ?

Depuis 1960, la franc-maçonnerie africaine ne s'est pas toujours illustrée de la meilleure manière qui soit, la française non plus d'ailleurs. Et si l'on fait le parallèle entre les deux, c'est tout simplement parce que les loges du continent noir et de la Grande Ile ont servi pendant longtemps, pendant ou après la colonisation, de champs de lutte d'influence entre les trois principales obédiences en France : le Grand Orient (G.O.), le Droit humain (D.H.) et la Grande Loge de France (G.L.D.F.). Dans ce contexte, il n'est pas du tout incongru de subodorer la mise en place et l'utilisation de réseaux entre « frères » pour asseoir la Françafrique. Mais divers scandales d’affairisme et de collusion avec le pouvoir politique ont également terni l’image de l’institution. Sans oublier le poids des obscurantistes et des bigots qui continuent à croire que la franc-maçonnerie tient du culte satanique.

Depuis les années 1960, l'appartenance de certains hommes du pouvoir parmi les « frères de lumières » africains est un secret de polichinelle. Omar Bongo (Gabon), Denis Sassou Nguesso (Congo) ou Abdoulaye Wade (Sénégal) en ont fait partie, tout comme Jean Ping (1). Tout comme plusieurs ministres français, en particulier ceux qui ont été en charge de la coopération ou de domaines connexes. Mais tous peuvent-ils affirmer qu'en tant que « fils (et filles) de la lumière », ils ont été des dignes porteurs de flambeaux dans leurs fonctions en matière de démocratie, de droits de l'homme et de bonne gouvernance ? Au nom de la tolérance, respectons le silence. L'Histoire et les électeurs se chargeront de juger.

Pour en revenir à la crise malgache de 2009, les francs-maçons ont déçu. Dans un contexte certes pas facile, ils n'ont pas été suffisamment capables d'être des éléments de stabilisation ou de rapprochement. Notre éditorial du 11 mai 2009 (« les francs-maçons ont-ils éteint leurs lumière ») rappelait le rôle pris par les « très chers frères » lors des crises de 1991 et 2002. En 2009, ils n'ont pas réussi à jouer un rôle de ciment transversal entre les groupes antagonistes, malgré la présence dans chaque mouvance de membres de la franc-maçonnerie. Pas encore, devrions-nous dire, car la crise n'est pas finie. Cependant, là où le Groupe international de contact (GIC) ou le Conseil des églises chrétiennes (FFKM) n'ont pas réussi à se poser en médiateur, il est regrettable que la franc-maçonnerie malgache n'ait pas été capable de saisir sa chance pour mettre en place une médiation malgache. Car avec ses ressources humaines riches de politiciens, diplomates, militaires, chefs d'entreprises, journalistes, animateurs de la société civile ou fonctionnaires d'organisations internationales, les « frères » (et les sœurs) avaient la possibilité de jouer un rôle. Tout en sachant cependant que tout n'est pas négatif, car l’action de quelques francs-maçons discrets mais influents ont permis de limiter la casse dans certains domaines.

Le sel de la Terre ?

Malheureusement, les francs-maçons présents dans les premiers cercles d'influence de chaque côté de la barrière ont soit manqué de poids, ou tout simplement ont été trop passionnés par un parti-pris, qui leur a fait perdre de vue l’essentiel pour se précipiter vers la collecte de métaux bien lourds. Il est donc extrêmement déstabilisant (et triste) de voir certains politiciens, militaires et juristes de mouvances différentes se comporter fraternellement lors de banquets, et ne pas utiliser cette fraternité une fois revenus dans le monde profane. Car comme toutes les corporations qui ont vu des fractures se créer en leur sein, au même titre que l'armée, la magistrature ou la classe politique, les francs-maçons ont également payé un tribut dans cette crise.

Le travail donc est loin d'être fini pour asseoir des sociétés plus justes, plus respectueuses et plus équitables. Il y a encore un long chemin à faire pour asseoir les idéaux tels que démocratie et droits de l'homme. L’expérience de 50 ans d'Indépendance doit permettre de réfléchir aux voies et moyens de polir la pierre brute d'une façon plus digne et efficace que durant les décennies précédentes. Dans ce contexte, quelle franc-maçonnerie, pour réaliser quelle vision, et en vue de quelles actions ? Cette question à trois points est valable pour tous les francs-maçons participant ou non aux Rehfram 2010, quel que soit leur pays. Mais elle est également valable pour ceux qui ne portent pas de tablier, simples hommes et femmes épris des valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité : il n’est pas nécessaire d’être parmi les 800 à 1000 initiés à Madagascar pour aimer son pays et le servir.

 

 

Quant aux francs-maçons, ils doivent se repositionner dans la lignée des bâtisseurs, et redessiner la place du franc-maçon dans la cité. Essayer de rompre avec les pratiques « opératives » de certaines obédiences, où le plus important est la création de réseaux beaucoup plus orientés vers les lobbies d’influence ou les clubs d'affaires ; mais aussi, apprendre pour d'autres obédiences à quitter de temps en temps l'éther de l'ésotérisme hermétique. Sur les pas de George Washington, premier président des Etats-Unis (qui a posé la première pierre de la capitale américaine en tablier de maçon) ; des philosophes du Siècle des Lumières ; de ceux à l'origine de l'abolition de l'esclavage ; il nous faut des gens éclairés et épris de paix, francs-maçons ou non. Pour écrire une nouvelle Constitution, proposer des garde-fous, réinventer le Fihavanana, et servir de masse critique pour rassembler ce qui est épars. Et ce n'est pas sur Andry Rajoelina, qui est certes illuminé, mais ni éclairé et encore moins membre de la franc-maçonnerie, que ce pays peut compter.

« Vous êtes le sel de la terre ; mais si le sel perd sa saveur, avec quoi sera-t-il salé ? Il n'est plus bon à rien sinon à être jeté dehors et à être foulé aux pieds par les hommes. Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut être cachée. On n'allume pas non plus une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais sur le pied-de-lampe, et elle luit pour tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres, et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ».  Sans doute ceux et celles qui viennent des loges de Saint Jean ne pourront trouver meilleure planche que ces lignes écrites par Saint Mathieu (5 : 13-16) pour se remotiver dans ces temps de ténèbres.

J’ai dit.

 

Ndimby A.

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(1) Certains esprits chagrins seront sans doute déçus de ne pas voir des noms de francs-maçons malgaches révélés pour satisfaire leur curiosité maladive. Nous ne voyons aucun intérêt à fournir en ligne un listing ou un annuaire de ce genre, qui n'est pas l'objet de l'article. Tous les autres noms cités ici ont déjà été révélés auparavant dans d'autres médias.

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SALOMON 06/12/2010 13:37


Certes, Madagascar compte un nombre important de franc-maçons toute obédience confondue. Ce qui a été dit est vrai mais la réalité aussi fait que les personnes pauvres dans le sens de la culture et
de la sagesse entre dans ces associations dans un but alimentaire. C'est d'ailleurs vrai pour les partis politiques. C'est pourquoi, ces franc-maçons malgaches pour la plupart le sont pour
uniquement des raisons alimentaires.Une faible minorité persiste dans la grandeur maçonnique mais ils sont vite submergés par une foule de mecréants. D'ailleurs, les vocations dans le domaine
religieux épousent cette thèse vérifiable. Combien de jeunes prêtres avons nous? de jeunes religieux ? Ils sont nombreux quand bien même le fondement de leur vocation est pour la plupart d'origine
alimentaire. En fuyant la misère de la campagne pour gonfler les séminaires (petit et grand) ces jeunes gens espèrent pouvoir vivre dans l'opulence des congrégations. A titre d'exemple, certaines
familles nombreuses du Vakinankaratra ont presque la moitié des mebres de famille dans les ordres religieux (salettains, salettines, providence, sacré coeur, ...) Aussi, il n'est pas surprenant que
la maçonnerie malgache traîne des pieds et ne fait pas avancer les choses comme en France par exemple.