Retour à la vie réelle

Publié le par Ny Marina

Il y a deux jours, Madagascar célébrait le cinquantième anniversaire de son retour à l'Indépendance, à l'ombre du chaitaignier qui décore l'arrière-cour du pouvoir de transition, tout en offrant à ses dignitaires la protection rassurante et rafraichissante de son feuillage touffu.
 
On a eu droit au traditionnel défilé des Force armées, avec plus moins le même rituel routinier depuis des décennies, mis à part quelques hélicoptères achetés à partir du matériel réformé de l’armée belge. Et toujours cette fierté à exhiber les orgues de Staline, rendues célèbres lors de la seconde guerre Mondiale, autrement dit il y a plus de soixante ans. On se demande par ailleurs au nom de quelles valeurs l’armée a défilé en ce 26 juin 2010, quand au vu du comportement de plusieurs de ses membres depuis 2009, elle ferait mieux de se cacher sous les tables plutôt que d'aller parader au grand public.
 
Défilé, banquets, feux d’artifices, discours à la Nation : le train-train quotidien du 26 juin chaque année. Toutefois, seule innovation à souligner pour 2010 : il y a eu un grand déjeuner avec tous les cinquantenaires. Du moins ceux dont l'ego s’enorgueillit d'être invité à déjeuner dans un Palais d'Etat par le Grand Hâtif : il faut de tout pour faire un monde, y compris ceux qui s’émoustillent pour pas grand chose. Mais il est vrai que c'est mieux d'être invité à manger à Ambohitsorohitra, que d’être invité à donner sa vie devant les grilles en tentant imbécilement de le prendre d'assaut. Et en plus, juste afin que d'autres plus tard se fassent appeler Président. Cette garden-party, qui somme toute dans l'absolu, est une bonne initiative, permet aux putschistes de continuer à vivre dans leur popularité illusoire.
 
Après cette semaine de célébrations tape-à l'oeil, peut-on dire que la Haute autorité de la transition (HAT) s'est reconnectée avec une certaine base, tout simplement parce que le défilé, les concerts gratuits et les repas aux frais de la princesse ont fait foule ? Je n’en serais pas certain. Car tout comme celle qui est silencieuse, il y a aussi une majorité qui n'est pas allée se trémousser sur la musique de Kassav, et qui n'est pas allée s'empiffrer à Ambohitsirohitra ou Iavoloha. Donc que la foule soit allée profiter des pains et des jeux de cirque ne veut pas dire grand chose. Andry Rajoelina devrait être le premier à le savoir : son adversaire aux municipales de 2007 n'avait-il pas rempli le stade de Mahamasina grâce aux artistes, avant de perdre les élections à plate-couture deux jours après.
 
Maintenant les flonflons et les gnagnas se sont éteints. Les artistes étrangers sont repartis, après avoir sagement respecté les instructions de ne rien dire sur le montant de leurs cachets. Certains d'entre eux ont même tenté de faire croire en conférence de presse qu'ils chantaient sans être payés, mascarade qui n’a convaincu personne, sauf les naïfs. Le paraitre dans lequel la HAT se plait et se complait va retomber comme un soufflé, et la population va retrouver la dure réalité des choses : inflation, chômage, insécurité et perspectives sombres, sans oublier le conflit politique qui peine à trouver une solution. Maintenant on va donc voir si le souvenir des concerts gratuits et autres circenses va rester solide, quand le panem viendra à se raréfier.
 
Fallait-il célébrer avec faste ce Cinquantenaire de l'Indépendance malgré le contexte qui n’engage pas à l’optimisme ? Fallait-il pavoiser sa maison aux couleurs nationales ? Je ne prendrai pas position sur ces questions, car il y a autant de raisons valables de dire oui que de répondre non. Par contre, ce qui est extrêmement regrettable, c'est que tant de moyens aient été mis dans des choses futiles, et que rien n'ait été fait sur le plan éducatif ou même informatif.
 
Pour un tel événement, on aurait aimé voir montée une grande exposition itinérante sur les 50 années écoulées, pour rappeler aux jeunes générations le passé récent de ce pays. Ou un cycle de conférences pour raconter les circonstances de ce retour à l'Indépendance. Ou pour rappeler le processus de décolonisation, et expliquer la différence entre le 14 octobre 1958 et le 26 juin 1960. Seuls quelques titres de la presse écrite ont fait cet effort, contrairement à la HAT. Pourquoi n'y a-t-il aucun projet sérieux de réalisation de film qui retracerait les grands moments de ces cinquante ans ? Et au-delà de tout ceci, quel programme de communication est censé inculquer ou renforcer ces valeurs de fierté nationale et de patriotisme que la HAT a placées comme leitmotiv de cette célébration ?
 
Evènement historique ou folklorique ?
 
La célébration du cinquantenaire du retour à l'Indépendance est d'abord un événement historique, et doit donc avant tout être un hommage à l'histoire. Ce n'est pas un événement folklorique, pour lequel le plus important est de faire venir Big Ali et Nadiya. Mais il y a une évidence : un régime dirigé par un historien aurait fait la part belle à la mémoire historique ; un régime dirigé par un ancien professeur d'EPS aurait organisé des tournois sportifs. Quant à nous, nous nous contenterons des concerts organisés par le DJ de service aux platines. Maso-tsokona, ka ny kely ananana no ahiratra ry vahoaka malagasy tsy vaky volo....
 
On sait déjà que depuis 1960, les dirigeants malgaches, qu'ils soient élus ou autoproclamés, font peu de cas de la démocratie et des principes de gouvernance. Mais la façon dont ce Cinquantenaire a été marqué engage à se demander quelle valeur accordent à l'Histoire les politiciens malgaches actuels et passés. Andry Rajoelina s’est permis de pointer un doigt accusateur envers les anciens régimes qui n'auraient rien fait dans ce pays. Marc Ravalomanana a traité avec légèreté la question de 1947. Et la première chose que les écrevisses marbrées ont faite fut de brûler la Radio nationale et ses archives. Sans parler des incendies du Rova ou d'Andafiavaratra.
 
Ainsi il restera de cette célébration tapageuse plus de questions que de réponses. Comment un régime né d’un coup d’Etat peut-il prétendre inculquer aux gens le sens du patriotisme ? Comment un régime qui ne survit que grâce au soutien de moins en moins discret de la France (et de l'argent des chinois du bois de rose et de Wisco) ose-t-il se poser comme catalyseur de la fierté nationale ? Comment des putschistes adeptes de la religion de l’unilatéralisme peuvent-ils se poser en champions de la réconciliation nationale ? Maintenant que la vie réelle a repris ses droits après cette semaine de concerts, on verra si la musique a fini par adoucir les mœurs de la HAT.

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